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L’Unique N°3 (août-sept. 1945)
La stupide querelle des âges
Article mis en ligne le 12 janvier 2007

par E. Armand
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 Il en est de la querelle des jeunes et des vieux comme de la querelle des anciens et des modernes. Il y a, parmi les anciens, des créateurs que la patine du temps n’a pus atteints, il est parmi les modernes des constructeurs qui n’ont pas leurs pareils parmi les anciens. Il y a à apprendre des uns et des autres. Pour ce qui concerne les vieux, je ne dis pas, comme l’affirmait Goethe, qu’il n’y ait de grandeur que dans la vieillesse. S’il est vrai, jusqu’à un certain point que « tout l’héroïsme consiste dans la volonté de vivre et de ne pas mourir », il n’est pas moins certain que la folie des hommes a visé, de tout temps, à réduire à néant cette volonté, dénommant « héroïsme » l’action d’abréger ses jours, à soi, en s’efforçant, par toutes voies et moyens, d’abréger les jours d’autrui. Mais tout ceci demanderait à être développé et c’est une autre histoire.

 Il n’est pas non plus question de contester les qualités de la jeunesse : enthousiasme, impétuosité, fougue, belle insouciance, génie même. Ni d’exalter, à ses dépens, les vertus de l’âge, fleuve fertilisant dont les ondes paisibles rachètent les dégâts du torrent déchaîné. Je ne m’attarderai pas à insister sur la persistance de l’esprit de création chez les âgés ; je me contenterai de citer comme exemples : le. docteur végétarien Cornaro, de Padoue, qui, à 96 ans, en 1553, rédigea son fameux Discorso della vita sobria (Discours de la vie sobre), Sophocle écrivant à 90 ans son Antigone, Maillol sculptant à 80 ans. Voltaire rédigeant à 76 ans les « Questions sur l’Encyclopédie », Verdi composant à 74 ans un opéra tel que « Falstaff », et cet amiral grec, qui, à 99 ans, apprit à lire ; et je ne parle pas des vivants. Il ne me serait pas difficile d’allonger celle liste et d’y inclure toutes sortes de célébrités ayant parcouru une longue carrière et ne s’arrêtant de produire qu’à la veille de leur trépas. Et d’y opposer le cas d’un Rimbaud, à la veine tarie à 19 ans. On m’objecterait facilement que le nombre des vieillards ayant perdu tout pouvoir créateur dépasse de loin celui des âgés en possession d’une verte vieillesse créatrice. Et que tous les jeunes ne s’arrêtent pas de produire à 19 ans.

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 Dans le premier fascicule de ce bulletin, nous avons décrit l’individualiste à notre façon comme ni jeune ni vieux. « Il a l’âge qu’il se sent, écrivions-nous. Et tant qu’il lui reste une goutte de sang dans les veines, il combat pour conquérir et maintenir sa place au soleil ». Nous l’avons dépeint comme un camarade, sans cesse préoccupé de réduire au minimum la douleur de vivre, et même, moralement parlant, de l’éliminer complètement de son monde et cela sans faire appel aux solutions proposées par l’archisme et ses suppôts, camouflés ou non. Nous l’avons décrit comme imposant à sa liberté d’affirmation personnelle une limite précise, celle où cette liberté menace de se convertir en un facteur de souffrance ou un instrument d’éviction. Nous l’avons représenté comme fidèle à la parole donnée, observateur consciencieux des règles des contrats tacites qu’il peut souscrire, constant, loyal, scrupuleux à l’extrême, pratiquent la réciprocité (le donnant, donnant stirnérien) et reconnaissant ; ne voulant pas recevoir de l’ami ou du camarade davantage qu’il n’est en mesure de lui rendre, et en lutte contre l’inconstance et la déloyauté en vogue au sein de tant de milieux qui se prétendent « émancipés ». Émancipés de quoi ?

 Ce tableau, cette description ramassée de « notre » Individualiste s’applique au jeune comme à l’âgé. Les rides et la chevelure plus ou moins argentée n’y apportent aucune modification. Nous postulons même, qu’à l’encontre d’un sex appeal puant à plein nez la décomposition bourgeoise, ce sont ces qualifications d’une personnalité maîtresse de soi qui décideront, par exemple, du choix du compagnon ou de la compagne en quête d’associés. Dans n’importe quel domaine, c’est le permanent., le durable, l’essentiel, la beauté intérieure qui constitueront les sources où se retrempera et se renouvellera l’énergie créatrice de l’individualiste à notre manière, jeune ou vieux — ce n’est point la frivolité, la légèreté, le superficiel, l’éphémère.

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 C’est pourquoi parmi nous, dans nos milieux, l’âge ne saurait jouer le moindre rôle de sélection éthique ; c’est pourquoi on y tient pour désuets et artifices destinés à maintenir l’oppression d’un conformisme social tyrannique des slogans tels que « Les jeunes avec les jeunes, les vieux avec les vieux ». Les jeunes et les âgés, selon nous, ont à apprendre les uns des autres, les outrances de ceux-là gagnant à être équilibrées par la pondération de ceux-ci. L’irréflexion, l’outrecuidance, l’inconsciente cruauté des jeunes ont besoin d’être contrebalancées par la prudence, la compréhensivité, l’expérience, la bienveillance des âgés. A un autre point de vue, il importe, selon nous pour le profit moral des uns et des autres, que les âgés soient plongés et replongés dans un bain d’à la page, si j’ose dire, et cela, ils ne le peuvent que par l’intime fréquentation des jeunes. Pour les uns et les autres, il importe, pour se connaître soi-même plus profondément, pour se libérer du joug des valeurs périssables, pour s’enrichir de l’apport existentiel, que les jeunes fréquentent des amies âgées, que les âgés soient en relations avec de jeunes amies : « l’unique » reprend à son compte les thèses proposées jadis dans « l’en dehors » à ce sujet [1]. Quoi qu’il en soit, se réunir exclusivement entre jeunes ou entre vieux, va à l’encontre de notre dessein, n’a pas droit de cité parmi « les nôtres ». Lorsque nous nous réunissons ou nous associons, c’est à la jeunesse d’esprit et de coeur que nous faisons appel et cette jeunesse-là s’insoucie des indications des bulletins de naissance.

 Je n’ignore pas les reproches adressés aux âgés : ils sont platement égoïstes, ils tirent à eux toute la couverture, ils sont amers, volontiers sarcastiques. Soit dit entre nous, on pourrait adresser le même reproche à de nombreux jeunes dont l’’iconoclastie cesse dès qu’ils se trouvent dans leurs meubles et dont l’ardeur de façade fait bon ménage avec la roublardise et la vénération de la réussite. On oublie trop souvent que les défauts imputés aux âgés s’avèrent réaction de défense contre les prétentions de maints jeunes qui les considèrent comme un embarras. On oublie encore que les rides et les cheveux blanc n’éteignent nullement les besoins d’affection, de tendresse, de manifestations sentimentales et que l’insatisfaction de ces besoins produit chez les âgés un refoulement qui explique et justifie même leur aigreur et leur irritation chroniques. Il est à peu près certain que dans tout milieu où, à l’égard des âgés, on ignorerait, dans le domaine des sentiments, l’insipide « on ne peut être et avoir été », ils se montreraient sous un tout autre aspect que dans une ambiance sociale où, malgré les déclarations hypocrites et jésuitiques des gouvernants, on aspire surtout à se débarrasser le plus rapidement possible des vieux. Je possède à cet égard des documents nombreux et probants.

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 Ceci dit, les âgés qui nous intéressent spécialement, ce ne sont pas seulement ceux qui ont conservé cette jeunesse d’esprit et de cœur dont il est question plus haut, ce sont surtout ceux qui ne se sont point laissés asservir par les nombreuses sujétions qui prétendaient les courber, ce sont ceux qui ont réagi contre les difficultés et les obstacles de tout genre qui rendaient leur route plus aride, ce sont ceux que n’ont point abattu les mécompréhensions, les échecs, les abandons, les trahisons, l’indifférence et la lâcheté de leur environnement. Ils ont tenu bon, certains malgré les exils, les ergastules, les camps de concentration, etc. Nos « jeunes » ont à apprendre de ceux d’entre eux qui fréquentent nos milieux plus qu’ils l’imaginent. Le négliger serait de leur part plus qu’une sottise — une faute contre leur intérêt bien entendu. Or, cette faute, « les nôtres » ne sauraient la commettre.

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 En résumé et considérant maintenant la question d’un point de vue plus étendu, la règle veut que l’âgé soit morne, endormi, engourdi, amorphe, qu’il végète comme s’il avait un pied dans la tombe, incapable, bien entendu, d’amitié amoureuse et de tendresse. Mais il y a des exceptions à toute règle ; comme à toute coutume, à toute habitude. Il y a des âgés que leurs cheveux blancs et leurs rides n’ont rendu ni morbides, ni somnolents, ni atones ; il y a des âgés qui sont vivants et même bien vivants, dont le coeur est jeune et qui le savent, et qui n’ont pas renoncé à aimer. Il y a des âgés qui se sentent en état de créer et de produire et qui ne se trouvent pas du tout dans leur milieu lorsqu’ils se fourvoient dans la compagnie des inactifs et des improductifs. Ils sont l’exception à la règle. Et ceux-là vont tout naturellement vers les jeunes de leur monde, en somme là où en général souffle l’esprit créateur et s’en donne à coeur joie l’initiative productrice (j’écris « en général », car il est maint jeune qui n’a jamais senti aucun souffle créateur agiter son cerveau pesant ou pour qui l’élan de l’initiative productrice est resté lettre morte). Il est en effet « un monde » sélectionné, intelligent, qui comprend toutes sortes d’humains : des jeunes et des vieux, des grands et des petits, des manuels et des intellectuels, des gens pratiques et des idéalistes épris d’absolu — monde dont le propre est de s’insoucier de l’apparence, de se situer hors la loi de la commune mesure. C’est donc dans ce milieu-là que se sentent chez eux les non-conformistes de l’âge, qu’ils se réalisent pleinement, heureux d’avoir fui la compagnie des « vieux » qui le sont pour de vrai et qui constituent un « tout autre » monde.

Notes :

[1A titre documentaire je cite la lettre ci-dessous qui date de plusieurs années, comme on le verra. Il y a quand même des femmes qui n’acceptent pas d’être réduites au rang de femelles !

 Chicago, 2 août, 1939. — Cher camarade je lis avec grand intérêt « l’en dehors ». Je me trouve justement dans la situation que vous décrivez comme vraisemblable. Je suis pluraliste en matière affective et ai le privilège de compter trois amis ; le premier est le compagnon légal, jeune, au-dessous de la trentaine ; le second est un ami sûr, d’âge mûr ; le troisième est un « âgé », comme vous dites, qui a dépassé soixante-dix ans, bien portant, d’une verdeur de pensée remarquable. Qui, de ces trois, j’aime d’amour ? That is the question. Mon compagnon légal est un amant délicieux, je dois le reconnaître, mais il n’est un peu trop que cela. Mon second est d’une prévenance inégalable, ses attentions à mon égard sont touchantes, vraiment, mais ses affaires le préoccupent beaucoup et le temps qu’il peut m’accorder s’en ressent. Mon troisième ami — l’âgé — a fait de moi ce que n’ont pas su ou pu faire les deux autres : il a fait de moi une femme. Il a fait jaillir de moi toutes les possibilités sentimentales et intellectuelles qui étaient latentes en mon coeur et en mon cerveau. Il m’a. instruite, éduquée, élevée, m’a révélée à moi-même, pour ainsi dire, m’a fait connaître une vie affective, éthique, culturelle que je ne soupçonnais pas ou dont je ne percevais que faiblement, la lueur. Je puis retrouver l’égal de mon compagnon attitré et l’égal de mon ami d’âge mûr, La perte de mon ami âgé serait irréparable et ce n’est pas sans effroi que j’envisage sa disparition : il m’est irremplaçable. Qui j’aime « d’amour » des trois ? Mais lui, l’âgé, et cela ne fait aucun doute pour moi. Pas plus que cela ne fait de doute pour mes deux autres partenaires .qui, heureusement, sont des compréhensifs, Maud. Calverton.


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