Contre-Courant n°1 (février 1951)
L’énergie nucléaire
Article mis en ligne le 27 juin 2020

par Maille (André)

Le développement de l’esprit de destruction qui contraste tant avec les rêves de bonheur imaginés par l’homme au cours des millénaires, doit attirer notre attention sur les découvertes qui marchent à une cadence rapide.

En dépit des moyens gigantesques mis en œuvre aux États-Unis grâce à de vastes espaces libres pour recherches et expériences et aussi à des sources d’énergie importantes, tout progrès reste subordonné à la possession de matières premières.

Négligeons l’antagonisme qui opposa un moment les physiciens et le Pentagone, quant à l’utilisation à des fins purement militaires de la nouvelle découverte ; de même, mettons une sourdine aux réticences d’Albert Einstein qui, après avoir insisté d’abord sur son usage, le condamne à présent, pour mettre en relief les récentes expériences contribuant à étendre les connaissances sur les réactions nucléaires se chiffrant actuellement par centaines.

Les savants se penchent à présent sur le vaste problème de l’énergie nucléaire légère dont les enseignements, chaque jour plus précis, marquent son opposition avec l’énergie nucléaire lourde qui ne traitait que des éléments uraniens. Ces derniers, indépendamment des destructions massives d’août 1945 au Japon, nous ont fourni par leurs isotopes radioactifs des usages répandus en métallurgie, en biologie et en agriculture.

Malgré la complexité du problème, aggravé par l’apparition de nouveaux éléments qui, comme le lithium, le bore et le béryllium, succèdent au deutérium et au tritérium, des espérances sont formulées quant aux nouvelles et importantes ressources d’énergie envisagées. Souhaitons toutefois que les militaires ne s’emparent pas, une fois de plus, de ces progrès scientifiques pour les destructions qu’ils ont l’habitude de préméditer.

Le prix de revient élevé de l’uranium pur limite l’avenir de la pile atomique ; de plus, les produits de fission occasionnent des dépenses supplémentaires pour pousser la purification indispensable à la réduction de la propagation des éléments radioactifs.

Les expériences faites, tant par le professeur Richter en Argentine que par certains physiciens anglais pour imaginer un nouvel accélérateur de particules, appelé thermotron, laissent entrevoir de grands espoirs du fait que la fusion nucléaire est obtenue dans le cadre des basses températures sans nécessiter l’usage de l’amorce atomique.

Les longs calculs qui avaient conclu à l’impossibilité de réaliser un appareil susceptible de libérer la totalité de l’énergie se trouvent contredits par la nouvelle méthode qui, partant du deutérium, réalise à peu de frais des engins de puissance presque sans limite.

Au point où nous en sommes de cette nouvelle étape, ce que les physiciens qualifiaient hier d’utopie devient la possibilité de demain et, qui plus est, l’abondance de matières premières : bore et béryllium, se montre favorable à l’usage de ces nouveaux réacteurs nucléaires.

Le béryllium, qui s’obtient présentement en quantités importantes, palliera la pénurie de tritérium et l’on remarque depuis quelque temps une activité dans les recherches de ressources minéralogiques dont se trouvent démunis les États-Unis. Madagascar est l’une des régions du globe qui recèle le plus de minerai de béryllium et les visées américaines sur ce dernier sont aussi âpres que celles qui recherchaient l’uranium du Congo belge.

Indépendamment de la concurrence qui se manifeste sur le plan industriel, quant à la nouvelle source d’énergie, nous ne pouvons voir sans inquiétude s’instaurer le monopole de celle-ci entre les mains des puissants trusts de l’industrie américaine des armements. De la Dupont de Nemours à la Carbide and Carbone, en passant par la Westinghouse et la General Electric, on voit que l’industrie lourde conserve son activité ; les deux dernières n’ont-elles pas des plans en cours d’exécution pour la construction d’un sous-marin et d’un avion atomiques ?

L’hypothèse du désarmement qui se trouve posée actuellement à l’ONU peut faire disparaître l’usage des armes atomiques ; bien que ce ne soit pas la seule et vraie issue pacifique, c’est peut-être la voie ouverte au désarmement pur et simple.

Rappelons-nous enfin que l’excès des dangers scientifiques peut ramener à la sagesse envisagée par Lord Byron : « La paix régnera dans ce monde, lorsque tout homme tiendra dans sa main de quoi le faire sauter. »

André Maille.