Contre-Courant n°1 (février 1951)
L’anarchisme hier et aujourd’hui
Article mis en ligne le 27 juin 2020

par Louvet (Louis)

Entrée en matière

La propagande anarchiste traverse actuellement une phase ingrate. Il serait vain de le nier. Il y a de multiples causes à cette situation de fait. C’est en les examinant sans parti pris, sans œillères, sans esprit de clan, que pourront être apportées des améliorations immédiates en attendant les solutions satisfaisantes.

Le malaise est né des événements qui bouleversent actuellement le monde – et qui mettent à rude épreuve les théories d’antan.

Crise de l’anarchisme ? Crise des méthodes de propagande ? Crise d’anarchistes ? Voici des questions auxquelles il faut répondre même si les réponses doivent susciter la tempête dans les encriers.

Le mieux est d’aller droit au but. Savoir : 1° si l’anarchisme est susceptible de subir une crise ; 2° si les méthodes de propagande usitées hier sont toujours valables et si certaines parmi celles adoptées plus récemment ne vont point à l’encontre du but poursuivi ; 3° si les anarchistes restent des anarchistes.

Doit-on préciser que le débat doit être porté sur le plan mondial ? N’est-ce point d’ailleurs d’Argentine que s’est élevée la première protestation – à notre connaissance – contre des initiatives ou réformes intempestives en usage chez les anarchistes après la seconde guerre mondiale. Éclairons tout de suite notre lanterne en publiant, in-extenso, l’article en question, paru dans La Obra de Buenos-Aires et reproduit par L’Adunata dei Refrattari de New-York :

Crise de l’anarchisme ? – Au cours de ces dernières années nous avons pu ressentir une certaine inquiétude pour le développement et même l’existence de notre idéal. Nombreux sont les camarades qui, préoccupés des conditions dans lesquelles évolue le mouvement anarchiste international, ont proposé des réformes ou pris des initiatives le plus souvent inopérantes. Il n’y a pas, selon nous, de crise de l’anarchisme. Celle dont nous souffrons est une crise d’hommes, de valeurs nouvelles, capables de susciter des mouvements puissants et s’appuyant sur de solides bases révolutionnaires.

Depuis l’époque des précurseurs notre mouvement anarchiste a toujours été combattu avec fureur par les classes parasites : bourgeoisie, État, clergé. Mais, en dépit des échecs momentanés, il reprit toujours son élan, parce que sa semence est féconde, parce qu’il combat pour la libération de l’humanité dans le sein de laquelle il plonge ses racines. La crise de l’anarchisme est inconcevable. Une des causes les plus importantes du ralentissement de notre action révolutionnaire et de l’insuffisante influence qu’elle exerce sur le milieu social, et en particulier dans le monde des travailleurs, c’est la peur. La peur de se dresser résolument et avec persévérance contre le courant qui menace de nous submerger. Les uns en raison des souffrances endurées à la suite d’arrestations, persécutions, tortures, etc. ; les autres parce qu’ils se sentent trop faibles pour aborder résolument les problèmes qui, chaque jour, sont posés à notre mouvement.

Si nous approfondissons la question nous verrons que la lassitude que nous déplorons est déterminée par l’insuffisance d’énergie militante. Si nous ne participons pas activement, avec l’esprit combatif, à la vie des travailleurs, nous ne réussirons jamais à créer l’ambiance propice à la formation d’un mouvement social qui tienne compte des faits sans rien abandonner de, nos idées.

Le réformisme et les dictatures de toutes couleurs détruisent dans les peuples tout vestige de culture et de liberté. Dans certains pays de nombreux camarades commettent une erreur regrettable : ils attendent que les régimes de force s’écroulent d’eux-mêmes – résultat d’un processus de décomposition économique ou politique produit par des facteurs étrangers à notre mouvement – pour commencer à envisager les possibilités de la lutte. Une telle conduite ne peut se justifier que par la lâcheté, et c’est un moyen commode d’éluder le combat. Je me hâte d’ajouter que l’attitude de certains camarades – qui se disent anarchistes – est susceptible de stériliser la propagande de nos idées dans le peuple en faisant obstacle à une plus intime cohésion dans notre milieu.

Les révisionnistes, comme ceux qui veulent organiser les anarchistes, détournent des énergies précieuses qui pourraient être mieux employées. Pour agir l’organisation n’est pas nécessaire ; les anarchistes toujours spontanés dans leurs actes savent semer à pleines mains, tant individuellement que collectivement. D’ailleurs l’action ne peut être mesurée ni taxée.

Une fois engagé dans la lutte l’anarchiste est à son poste, prêche d’exemple, visant à la réalisation concrète et revendicatrice de la transformation sociale, à la formation d’un monde libre. Nous savons que de nombreux obstacles s’opposent au dynamisme de nos camarades qui, sur tous les points du monde, servent de cibles aux coups de la réaction ; mais ceci ne justifie pas l’apathie et les déviations et devrait, au contraire, rendre les esprits plus ardents, en regard des cruautés et des oppressions que les tyrans exercent sur les peuples soumis.

Libérons-nous de la crainte, de l’apathie et du conformisme de ce cercle étroit dans lequel nous vivons. Faisons œuvre de vrais militants et nous susciterons dans notre mouvement cet élan nécessaire pour trouver ce que tant de camarades cherchent : la formule pour résoudre la crise. Car la seule crise qui existe est une crise d’anarchistes.

Julio.

L’humeur de l’auteur, les arguments accumulés dans cet article, sont influencés sans conteste par les difficultés rencontrées en Argentine – ainsi qu’en Espagne – par nos camarades aux prises avec la dictature. Cependant lorsque Julio déclare que « la crise de l’anarchisme est inconcevable », nous lui donnons parfaitement raison. Il ne saurait y avoir doute en l’occurrence. L’anarchisme est une manière de vivre en société – où l’autorité aurait complètement disparu qui n’a pas été mise à l’épreuve dans des conditions normales [1]. Il ne peut y avoir crise que si l’expérience révèle des défauts graves ou démontre l’impraticabilité.

Pour le reste nous partageons ici son opinion sur l’organisation anarchiste, sur la baisse de l’esprit combatif, tout en différant d’avis sur la révolution-panacée. D’autre part, il s’en prend au révisionnisme qui, lui, se présente sous divers aspects.

Que disent, qu’écrivent, que pensent, en effet, un certain nombre d’écrivains et d’orateurs libertaires qui veulent s’évader de règles trop strictes, dans leur désir de gagner à leur idéal les grandes masses.

Pour les uns il faut repenser l’anarchisme, faire plus moderne, ne pas transformer les théories en dogmes. Pour d’autres il faut aller plus loin. D’abord se débarrasser du mot « anarchie » qui effraie les prosélytes. Le mot, disent-ils, a été lancé en défi à la tête des adversaires de tendance au temps où le socialisme se décantait. Aujourd’hui il n’a pas sa raison d’être, il est antipathique et éloigne ceux qui seraient prêts à adopter nos thèses… sous une autre appellation.

Rappelons, pour mémoire, ceux qui « repensent » l’anarchisme à leur façon, prodiguent les « mots d’ordre », organisent sur un mode qui fleure bon le centralisme et impriment des énormités qui laissent pantois le militant. Révisionnistes qui s’ignorent, mais non les moins dangereux.

Ces divers courants ne sont pas nouveaux. Nous les avons connus en France durant l’entre-deux-guerres. Ils existaient même au début de ce siècle ; ce qui provoqua, alors, des controverses passionnées.

Pourtant, devra-t-il porter l’étiquette révisionniste – avec ce qu’elle comporte d’inamical – celui qui pense qu’il n’est point nécessaire à l’anarchisme de rester figé en un credo intouchable pour garder sa pureté et qu’il ne saurait ignorer sans dommages les transformations sociales qui s’opèrent jour après jour, et ce qu’elles ont d’influence sur le comportement de nos contemporains.

Ce serait démentir en ce cas toutes les affirmations de nos théoriciens du xixe siècle, dont les systèmes sont dépassés certes, mais qui tous néanmoins professaient cette idée que l’anarchisme est un perpétuel devenir.

Alors quelle formule adopter ? Peut-on sans se déjuger pratiquer l’opportunisme ? Aller aux masses, c’est-à-dire sacrifier la qualité au bénéfice de la quantité, n’est-ce point là une tactique qui dissimule un mortel danger ?

Un point semble acquis : les conclusions des Kropotkine Reclus, Malatesta, Sébastien Faure et de quelques autres, quant à la solution du problème social, ne sont plus acceptables telles quelles. Deux guerres, la révolution russe – qui a engendré le communisme autoritaire que nous connaissons – ont modifié profondément les données de ce problème social. C’est notre tâche d’adapter à notre temps, sans trahir les pionniers, l’ensemble de leurs travaux.

En une série d’articles nous essaierons de faire le point. Tout en invitant ceux que la chose intéresse à nous communiquer impressions et commentaires.

Louis Louvet.