Les Temps Nouveaux n°18 (15 janvier 1921)
Degrés de Nationalisme
Article mis en ligne le 19 juin 2020

par Reclus (Paul)

On est toujours le nationaliste de quelqu’un, et Foch dépasse Clemenceau.

Ce dernier a mauvaise presse depuis quelques mois. Il y a eu d’abord la révélation relative à Mossoul : « D’un signe de tête, il a abandonné tous les droits que des traités (secrets) antérieurs avaient reconnus a la France. »

Puis, récemment, une accusation plus grave a été formulée. Lors de la signature du traité de paix, Clemenceau a dit à Foch : « La paix, ce n’est pas votre affaire. » Et celui-ci a tenu à faire savoir au public que, lui, aurait pris des garanties sur la rive gauche du Rhin, etc…

Disons d’abord quelques mots de la région de Mossoul, où il y aura du pétrole à exploiter et qui, dans l’Orient méditerranéen, est un arrière-pays de la Syrie. La France occupe la Syrie (laissons de côté la Cilicie). Ses troupes sont à Damas, à 80 kilomètres de Beyrouth ; elles sont à Alep, à 100 kilomètres d’Alexandrette ; elles sont peut-être aussi un peu plus loin de la côte ; mais, en somme, le territoire occupé est une bande longue et assez étroite, desservie par une ligne de chemin de fer aboutissant à deux bons ports.

Et Mossoul ? À vol d’oiseau, ce centre est à 650 kilomètres d’Alexandrette, le port le plus proche, à 800 kilomètres par la route, à au moins 400 kilomètres du terminus provisoire du chemin de fer qui, ultérieurement, desservira la région — c’est environ la distance de Paris à Marseille. La route est dominée au nord par les montagnes où habitent les Turcs ; elle est bordée au sud par le désert où circulent les Arabes. Pour assurer les communications à travers les populations hostiles il faudrait un établissement de grande envergure.

On nous dit que l’occupation militaire d’Orient réduite à la Syrie coûtera 500 millions seulement. Combien de temps accorderons-nous aux Syriens pour qu’ils arrivent à se gouverner eux-mêmes ? Soyons modestes et disant cinq ans. Autrement dit, la gloire de dresser le drapeau français en Syrie ne coûtera pas moins de 2 ou 3 milliards au contribuable de France. Et pour la Syrie, il n’est pas douteux qu’il n’y ait une toute petite portion de « devoir » envers des populations de religions différentes, parmi lesquelles un gendarme bénévole a un rôle à jouer.

À Mossoul, rien de semblable, ce n’est que gloire et commerce. Négligeons le compte des vies humaines qu’aurait coûté la conquête ; bornons-nous à estimer la dépense à 1 milliard par an, au bas mot 10 milliards en dix ans pour arriver à un modus vivendi. La France peut consommer 1 milliard de litres de pétrole par an. Donc 1 franc par litre avant toute extraction.

Les Anglais, eux, y sont bien à Mossoul. Mais ils ont la voie du fleuve Tigre pour les ravitailler, la forte position de Bagdad à mi-chemin de la mer et la proximité de l’Inde. De plus, ils ne s’y trouvent pas très à l’aise, ils savent ce que cela leur coûte, et voudraient se tirer de là.

Rive gauche du Rhin. Dans un certain milieu, il est convenu d’accoler l’épithète infâme au traité de Versailles. Possible, du moins ne laisse-t-il pas subsister de cause permanente de haine entre la France et l’Allemagne. La dispute actuelle n’est que de gros sous. Foch aurait préféré que l’Allemagne, à son tour, ait une Alsace et une Lorraine. Grand bien lui fasse !

Clemenceau, de sa naissance à la politique jusqu’à sa chute et à son exil volontaire, Clemenceau fut un ennemi.

Pourtant, gloire au Clemenceau qui a dédaigné Mossoul ; gloire au Clemenceau qui a imposé silence au général victorieux.

P. Reclus