La Conquête du pain n°2 (20 octobre 1934)
Anarchie
Article mis en ligne le 15 juin 2020

par Michaud (G.)

L’anarchie est la plus haute conception morale et sociale de la vie, parce qu’elle impose à l’égoïsme la tâche de pourvoir également aux aspirations matérielles de tous et de faire que la liberté conditionne les rapports de chacun à tous.

L’anarchie représente la subordination des facteurs économiques à l’intelligence, à des concepts moraux. L’évolution sociale n’est plus la conséquence d’un déterminisme économique réalisé par l’aveuglement de l’instinct et la ruée des appétits, mais un état de fait, au sein duquel l’homme, éclairé, conscient, sait imposer à son instinct les calculs d’un esprit dominé par le souci de justice.

La matière transformable devient une terre plastique que, tel un sculpteur, l’homme modèle à sa guise. L’économie ne représente plus la tyrannie anonyme et cruelle des faits sur l’intelligence, mais la soumission du processus de la production et des échanges à la volonté des hommes librement associés.

Un tel état social ne peut être fondé que par une adhésion volontaire de chacun à une conception sociale nettement déterminée. Les réactions de la nature pourront être les causes des effets généraux qui influeront sur le déterminisme social, mais l’homme restera l’organisateur des moyens d’exploiter ces faits au profit de tous. L’intelligence en tout déterminera l’évolution sociale de la société.

Ce stade supérieur sera donc atteint par une organisation technique de la société, assez parfaite, pour que tout rouage devienne la somme expérimentale des efforts et de la volonté de tous, le produit direct, épuré, rectifié, indéfiniment contrôlé et perfectionné par l’effort et la participation de chacun et de tous.

Cet état social exigera donc de la collectivité une culture individuelle de ses membres dont nous sommes fort éloignés, la répudiation de tout moyen de force, de violence ou de ruse comme méthode d’évolution. Pour atteindre ce niveau social, il est donc nécessaire, indispensable, de créer une ambiance générale où les hommes pourront améliorer peu à peu leurs moyens techniques et moraux. Les régimes autoritaires, les pires comme les meilleurs, le fascisme comme le bolchévisme, se sont montrés incapables d’élever le niveau moral et social des individus. Dans ce sens, toutes les tentatives ont échoué : inutile d’insister. Une seule expérience reste donc à tenter, celle qui ne l’a jamais été : le communisme libertaire, période transitoire entre le régime d’autorité et la société anarchiste.

Les politiciens, en maquignons rusés, persistent à nous assimiler à certains métaphysiciens de l’anarchie, aujourd’hui réfugiés sur la voie lactée… C’est habile… Mais c’est un avantage fragile et passager. Notre idéal est fait de lumière, de logique et de technique. Il dit aux travailleurs : « Vous aspirez à la justice, à l’égalité. Vous revendiquez le droit à la vie, mais tous vos efforts resteront vains, aussi longtemps que vous vous acharnerez à sélectionner des élites pour leur confier le droit de vous imposer leur bon plaisir. L’autorité à peine détruite renait de ses cendres et la lutte recommence. Au stade actuel de nos sociétés capitalistes, toute révolution ne peut aboutir qu’en créant l’ambiance originelle indispensable à tout développement libertaire : l’égalité économique et sociale absolue. Ce qui exclut toute administration étatiste, tout socialisme autoritaire, tout recours à des moyens de gouvernement. Ce qui nous pousse à considérer l’organisation sociale comme une technique de la production et des échanges pratiqués « entre égaux », ce qui rend superflu toute superstructure politique.

Si l’autorité conditionne les rapports entre la production et les échanges, inévitablement l’inégalité surgit, toute justice devient une hérésie.

Si, au contraire, la liberté préside aux rapports de production et d’échange, l’autorité individuelle, de secte, de parti ou de classe se trouvant abolie, le régime social nouveau nez peut être que « juste », parce qu’il est le résultat de réflexions, de recherches, d’expériences vécues et partagées entre égaux.

Dans ce cas, ce régime « juste » peut n’être point parfait, mais il n’engendrera aucune révolte : on corrige ses propres fautes, on ne détruit pas un matériel qu’on n’a pas su utiliser, on l’améliore et l’on élabore d’autres plans. La communauté des fautes rend ses effets supportables. Cette atmosphère de transformation sociale qui poursuit la réalisation de l’anarchie, ne peut être obtenue que par des moyens techniques et sociaux tellement supérieurs à l’organisation actuelle qu’ils finissent par se fondre et se mélanger intimement à l’aspiration séculaire et sentimentale de l’Humanité : la liberté.

L’anarchie est donc l’aspiration la plus haute vers la justice sociale ; c’est la théorie la plus précise et la plus logique de l’égalité : toute autorité rend toute égalité impossible.

Marx lui-même dut le proclamer pour calmer sans doute son inquiétude sur ses moyens autoritaires et contradictoires de reconstruction. L’égalité sociale se réalisera par une organisation des efforts et des besoins dont le communisme libertaire peut seul assurer l’épanouissement.

L’anarchie est au chaos — conséquence de l’autorité — ce que le savoir est à l’ignorance. L’ignorance livre tout à l’instinct : la force prime le droit, c’est la conception libérale, celle des beaux esprits !…

Le savoir cède à la raison. Et la raison ce n’est pas l’ordre classique, la volonté des chefs ou des équipes, la répression sous toutes ses formes, mais l’équilibre mathématique de la production et des échanges, la défense de l’homme contre la nature, l’organisation technique entre « égaux » de ce grand chantier qu’est la Vie…

L’anarchie sera la plus haute forme d’organisation sociale.

Le communisme libertaire sera la première étape dans cette voie, la grande école de la liberté, le grand champ d’expériences où muriront, nourris par les mêmes espoirs, confondus dans un droit unique et verbal, différents par leurs aptitudes, mais égaux dans leur mépris des politiciens, les travailleurs délivrés du poison que fut l’Autorité, poison violent ou subtil qui foudroya les plus forts et les meilleurs.

G. Michaud

(à suivre.)