La Conquête du pain n°2 (20 octobre 1934)
La guerre qui vient … Civils et Militaires
Article mis en ligne le 15 juin 2020

par Hem Day

« La mobilisation n’est pas la guerre ! » fit apposer sur les mur de Paris, Poincaré.

Pour la prochaine dernière point besoin ne sera de cette hypocrisie.

Avec ou sans déclaration préalable, la guerre se fera. Mobilisés de gré ou de force, civils et militaires, tous confondus, seront mêlés aux déchainements du monstre.

On ne peut feindre de l’ignorer, la guerre du plan militaire qu’elle était, est devenue un plan civil.

Le rôle « effacé » que les armes joueront est difficilement contestable, puisque le but de la nation ennemie sera d’atteindre, non l’armée qui est devant ses frontières, mais le cœur même du pays, ses centres de production. Là réside actuellement l’issue, la décision prompte, qui donnera la « victoire » à l’un ou à l’autre des belligérants.

C’est donc bien la fin de la lutte contre l’ennemi en armes. Nous en arrivons présentement à accepter l’assassinat des populations civiles.

Le barbare d’hier deviendra un héros demain. Les Huns, les Magyars, les Mongols sont de bien piètres précurseurs des guerriers de demain.

On se souvient encore de l’indignation, savamment exploitée d’ailleurs, des crimes commis par les armées allemandes envahissant la Belgique et le Nord de la France. On parle moins et pour cause de la pénétration pacifique du Congo Belge, du Maroc ou des colonies françaises et anglaises, de l’action des troupes anglaises contre les Boers, les Irlandais ou dans les Indes.

On feint d’ignorer le rôle des armées dans les conflits sociaux. On pense au mépris qu’inspirait aux civilisés que nous sommes, les peuples sauvages qui au cours des hostilités mettaient à mort les populations civiles qui ne participaient pas à la guerre, cependant que certains se réjouissaient de ce que l’armée, gendarmerie et la police mataient les révoltés.

Quand « l’ordre » est en jeu, qu’importent les méthodes d’action. Il faut sauver la situation.

Les scènes de sauvagerie policière sont acceptées par ceux-là mêmes qui crient leur indignation, leur horreur du soudard ennemi. La morale a de ces accommodements quand il s’agit de la patrie et du coffre-fort.

Mais demain, ce qui n’était qu’accessoire malgré tout, durant les hostilités, deviendra règle commune.

Sans doute le blocus allié fait contre des populations civiles, y compris celles de Belgique et de France occupées, tempéré par le service dit de ravitaillement, autorisé par l’ennemi qui en tirait profit, montre jusqu’à quel point déjà durant la guerre de 1914-1918 l’élément civil se mêlait à la guerre.

Puis ce fut l’exil, le déménagement forcé, l’évacuation stratégique nécessités par les besoins de la défense nationale.

De plus en plus, par l’interdépendance des industries de paix et de guerre, toute l’économie d’un pays apporte sa « contribution » au conflit.

Ce n’est plus seulement le militaire qui participe à la guerre, mais la nation toute entière.

Ce peut-il, malgré tout, que l’on trouve encore de chauds partisans de la guerre chimique ?

Il y aura toujours des fous et des inconscients et les criminels ne sont pas toujours ceux que les « pouvoirs » et la vindicte sociale emprisonnent.

Vaincue, la puissance de l’armée paraît dans les combats futurs chose secondaire. Ce qu’il faut, c’est agir sur la « volonté » du peuple ennemi, sur sa capacité· de résistance.

Cette volonté, cette capacité, on la trouve au cœur même des cités ; c’est donc sa vie sociale, son activité industrielle qu’il faut atteindre.

L’arme chimique et bactériologique offre les moyens et les possibilités d’y réussir.

« Il n’y a plus de distinction entre l’avant et l’arrière et la nation toute entière est dans la ligne de feu. »

Cette conception de la guerre fut ébauchée lors du conflit mondial 1914-18 lorsque pour atteindre les centres de ravitaillement de l’armée les avions venaient bombarder l’arrière.

En Belgique occupée, malgré l’a certitude qu’en bombardant, les alliés risquaient de tuer les populations civiles amies, l’aviation vint bombarder et certains centres repérés. C’était, en petit, la guerre faite aux civils, premiers signes avant-coureurs de celle qui serait livrée demain.

Deux facteurs, dont l’importance ne peut être contestée, joueront le rôle décisif des batailles futures. De là découleront les règles directrices qui mèneront la guerre.

On peut les synthétiser comme suit :

1o. L’ennemi cherchera à atteindre les centres d’activité économique de son adversaire et dirigera contre eux des attaques aériennes. S’il triomphe, sa victoire aura une importance décisive incontestable.

2o. L’ennemi tentera de créer la terreur chez les populations ennemies, en bombardant les villes. Cela déterminera ces collectivités à exiger de leur gouvernement une paix immédiate.

Du simple énoncé de ces deux règles on peut facilement comprendre combien demain la guerre atteindra bien plus les civils que les militaires.

La destruction des centres économiques ne fait plus aucun doute.

Il était beau cet ordre du jour du fameux général Poillouë de Saint-Mars, lorsque vers 1910, parlant de son « écrin », il ordonnait : « Le pied du soldat, instrument de la victoire, est un bijou dont on ne saurait prendre trop de soin ; c’est pourquoi un chef de corps ne saurait porter trop d’attention à la chaussure qui en est pour ainsi dire l’écrin. »

Il s’agit bien du pied du soldat, instrument de la victoire, et même de ses godillots. Aujourd’hui, c’est vers d’autres écrins que le progrès s’est tourné.

Cet écrin, de plus en plus, c’est la capacité industrielle des nations, c’est sa force productrice de matériel de guerre. Là réside sa force, l’instrument de la victoire.

Le pays qui sera arrêté dans sa production de matériel guerrier, avions, tanks, canons et mitrailleuses, tracteurs et autos de toutes sortes, celui qui ne pourra plus fabriquer des munitions et des gaz sera bien prêt d’être vaincu.

On voit par-là que dans l’avenir l’essentiel pour un pays qui veut vaincre sera, d’une part de protéger sa production et, d’autre part, comme dans la lutte c’est à celui qui prend l’offensive que la chance de triompher sourit, ce sera le pays qui paralysera et anéantira le premier la production économique de son ennemi qui sera le vainqueur.

Qu’importent alors les effectifs militaires sans matériel, sans armes et sans gaz, ils devront s’incliner sous la loi ennemie.

L’acceptation de telles méthodes de lutte implique, cela va sans dire, la confusion dans la bataille des civils et militaires.

En plus, l’opinion publique malgré sa versatilité, sachant même comment les gouvernements la plient à leurs ambitions, devra être réconfortée, sinon ce sera la panique.

Or, les bobards de 1914/ 18, les armées prisonnières et en déroute chez les ennemis qui tirent les frais des communiqués grandiloquents, ne seront plus de mise. Impossible de cacher la réalité.

Devant la perspective de la mort, les populations s’agiteront sans doute et les préoccupations qui consistaient à démontrer le bien-fondé de cette guerre uniquement basée sur la défense du droit outragé (comme l’entretien par les bobards des communiqués quotidiens de la certitude de la victoire), seront d’un autre âge.

Je m’imagine difficilement ce qu’on trouvera de nouveau. Il faut espérer que nos populations se refuseront d’accepter le nouveau bourrage de crâne façon 19… Mais les méthodes de guerre différentes sont déjà acceptées par les militaires et les experts, Alors, puisque la chose est acquise et que s’accroit le développement technique guerrier, la population valide, hommes et femmes, participera soit au front, soir à l’arrière, comme soldat, ou comme ouvrier, au conflit de demain. Les enfants, les vieillards, les invalides, tous indistinctement seront exposés aux attaques aériennes.

On prépare le suicide collectif du monde.

Il appartiendra donc aux populations de l’arrière de supporter des épreuves qui, certes, seront sensiblement plus redoutables que celles que supporteront les soldats dont l’habitude au combat est acquise. La guerre dans la troisième dimension sera la nouvelle méthode de guerre.

Hem Day.