La Conquête du pain n°2 (20 octobre 1934)
Genèse fasciste
Article mis en ligne le 15 juin 2020
Nous assistons à la genèse du fascisme en Italie. C’est un rappel d’histoire non dénué d’intérêt actuel. On y verra que si le désarroi des consciences, consécutif à l’ignoble tourmente de la guerre est pour quelque chose dans la formation de l’« esprit » fasciste et dans la constitution des hordes d’attaque qui firent la fortune de Mussolini, que si, d’autre part, le « libéralisme » giolillien a déchaîné le monstre dans l’espoir de sauver la situation menacée du capitalisme, la défection du socialisme officiel, l’abandon et l’abdication des syndicats groupés sous l’égide des politiciens sont également pour beaucoup dans l’avènement du fascisme. Nous noterons en passant que le fait que l’« Union Syndicale », renforcée des éléments franchement anarchistes, qui a celle époque étaient nombreux et influents (l’organe de Malatesta paraissait quotidiennement) n’ait pu entraîner à sa suite l’imposante minorité révolutionnaire des syndicats réformistes ni galvaniser les énergies ouvrières pour le maintien des positions acquises et la conquête de positions nouvelles n’est pas, à notre connaissance, élucidé dans ses causes.

Le fascisme est un produit de la guerre. Il est né de la fermentation de ces éléments bourgeois ratés qui n’avaient pu acquérir le titre ou la situation qu’ils convoitaient, soit manque de moyens, soit défaut de capacités. Enviant les riches qui les excluent, méprisant le travail qui leur répugne et ne dédaignant pas les pires expédients parasitaires, ces oisifs sont, devenus des révoltés d’occasion, certains même ont rallié temporairement les milieux révolutionnaires. Dès 1915, ils devirent interventionnistes [1] sans être le moins du monde des patriotes : ils escomptaient simplement des galons et des profits inhérents aux hasards de la guerre…

La fin du massacre, le retour à la vie civile fut pour beaucoup la source d’amères désillusions. Il en fut même pour les éléments prolétariens que la mobilisation avait empêchés d’apprendre sérieusement un métier ; ne voulant plus se remettre au travail ils affichèrent des prétentions aux emplois publics qui ne purent être satisfaites. Est-ce que là-haut on ne leur avait pas promis, qu’une fois libérés, toutes les portes s’ouvriraient, eux !

Durant les hostilités, des patentes et des titres avaient été distribués à tous les aliborons qui passaient facilement des examens, dès lors qu’ils appartenaient à une classe mobilisée ou mobilisable.

Le Professeur Pelizzari eut beau mener contre cette débauche de titres une campagne tenace, le Gouvernement ne cessa de dispenser des brevets et des diplômes avec des emplois titularisés.

Les réformés les embusqués remportèrent ainsi une victoire facile et définitive qui irrita violemment les éléments revenus du front.

Le Gouvernement de M. Nitti créa alors une Garde Royale et renforça les cadres de la gendarmerie (carabinieri). C’était sa façon à lui de résoudre la crise !

* * * *


Le 16 novembre 1919 eurent lieu les élections générales et le Gouvernement Nitti en sortait les reins cassés. Le dollar grimpait à 32 lires et le coût de la vie faisait des bonds vertigineux… Les premiers mouvements de protestation contre la vie chère se déclenchèrent aussitôt, mais la « sagesse » du parti socialiste réussi à les canaliser. Et le Gouvernement agit de telle sorte qu’à la fin tout le monde fut satisfait.

La révolution est en marche ! disait-on alors, et chantait « Bandiera rossa » (le drapeau rouge). On était ivre de joie et on n’examinait pas les problèmes avec l’œil de la raison.

Cependant, Giolitti, le renard de Dronero, le « parecchista » [2] que les francophiles du type Salandra ont en triomphe et qui avait pris la succession de Nitti, veillait. Il devait donner toute sa mesure dans l’escamotage du mouvement d’occupation des usines…

Les faits sont dans toutes les mémoires. La Confédération Générale du Travail, en présence d’une menace de lock out de la Fédération des Industriels, donna l’ordre à ses adhérents d’occuper les fabriques. Ce faisant, elle poursuivait aussi un autre but : celui d’imposer la discussion du contrat de travail en suspens depuis une année.

Mais de leur côté, les ouvriers qu’une vaillante littérature révolutionnaire avait fait conscients de leur force, exécutèrent cet ordre non pas pour amener les maîtres à accepter leurs revendications de salaires, mais pour s’approprier des moyens de production. Et c’est alors que les drapeaux rouges ont flotté au vent, du haut des cheminées des usines ; c’est alors que l’ouvrier a monté la garde pour défendre sa fabrique, si d’aventure l’État avait osé intervenir dans la lutte engagée entre les travailleurs et leurs vampires.

Les ouvriers – maîtres des usines – ont essayé loyalement d’assurer la continuité régulière de la production. C’est ce qui alarma le plus les mandarins de la Confédération Générale du Travail. Le parti socialiste italien — son groupe parlementaire tout le premier – souleva la question des responsabilités et Filippo Turati demanda la réouverture d’urgence du Parlement.

Il n’y eut que les anarchistes et l’« Union Syndicale » pour soutenir le mouvement. Errico Malatesta écrivait dans « Umanità Nuova » (L’Humanité Nouvelle) du 8 septembre 1920 (No 165) :

« Si demain les industriels rentrent en maîtres dans les fabriques, si le principe de propriété est restauré, vous, les travailleurs, vous ne devrez pas vous flatter d’être sortis vainqueurs de la bataille, même si vous obtenez quelque augmentation de paye ! Les capitalistes, la bourgeoisie demanderont au Gouvernement des garanties pour la sauvegarde du capital ; ils exigeront le rétablissement de l’autorité de l’État, l’obéissance aux lois, et le Gouvernement, aujourd’hui impuissant en présence de la prise de possession des établissements métallurgiques, encore plus impuissant si l’expropriation pouvait s’étendre à toutes les branches de la production, demain – si la lutte cesse – il interviendra, et comment ! »

Et Malatesta concluait par cet appel aux travailleurs : « Aujourd’hui vous êtes la force et l’impuissance du Gouvernement contre votre volonté est évidente. Osez encore, osez toujours plus, et la victoire ne pourra pas vous échapper ! »

Entre temps – les 10 et 11 septembre – la Confédération Générale du Travail tenait son Congrès pour délibérer sur la portée du mouvement. La thèse réformiste, défendue par les dirigeants, sortait victorieuse par 591.241 voix contre 409.565 en faveur de l’expropriation. C’était l’échec de la révolution.

Le sociologue futur qui étudiera ce point d histoire demeurera rêveur en se demandant comment il a pu se faire que, dans un pays de 40 millions d’habitants, il ait suffi d’une majorité de 81.676 confédérés pour enrayer le plus vaste mouvement d’émancipation qui se soit produit jamais, et provoquer un désastre immense ? [3]

* * * *


Giolitti devenait le maître de la situation. Il avait étudié le mouvement, il en connaissait les côtés faibles et il pouvait manœuvrer à coup sûr.

Ayant convoqué les parties en conflit et essayé de les mettre d’accord sans y parvenir, à cause de la résistance des industriels, il imposa ses conditions. Ce fut là l’origine des « Conseils de fabrique ». Filippo Turati – - indubitablement sincère et surtout logique avec ses doctrines –ne craignit pas de déclarer que le prolétariat italien venait de gagner la plus grande bataille du vingtième siècle ! alors que, en fait, le prolétariat italien venait de subir la pire défaite. Les prévisions d’Errico Malatesta ne tardèrent pas à se vérifier.

L’occupation des fabriques avait commencé le 29 août 1920, et pendant 21 jours toute la zone industrielle d’Italie sans aucune exception, s’était trouvée aux mains des ouvriers. Maintenant Giovanni Giolitti déclenchait la réaction et l’on va voir apparaître Mussolini…

(À suivre)

F. A.