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L’homme dans l’industrie
Article mis en ligne le 18 avril 2019

par Bouyé (Jacques)
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vi et fin

Ces mesures ont pour but d’éviter l’éclosion de toute conception technocratique ; elles donnent aux techniciens l’occasion de traiter les problèmes dans le sens « détail-ensemble », au lieu de les faire partir toujours de l’ensemble pour se disperser dans les détails, comme c’est le cas aujourd’hui pour 99 pour cent d’entre eux.

De tels schémas d’organisation conviennent à la plupart des entreprises ; leur mise en œuvre ouvrirait la voie à une véritable gestion ouvrière, car sans des réformes de ce genre elle est irréalisable pour la simple raison que les ouvriers eux-mêmes ne s’en soucient guère, ne la conçoivent pas, l’ignorent même volontairement, déroutés et effrayés qu’ils sont par les problèmes qu’elle soulève. Or, nous en arrivons justement au point où elle devient possible grâce au bon niveau intellectuel d’une partie importante du personnel et aux moyens considérables d’investigation, de statistiques et de prévision que les machines dites « à traiter l’information » mettent à la disposition des organismes de gestion s’ils les utilisent convenablement.

« L’industriel » a joué un grand rôle depuis une centaine d’années « les hommes de l’industrie » et les divers techniciens des autres branches en joueront un aussi considérable de par leur nombre, leurs méthodes logiques de travail et leur niveau intellectuel que n’importe quelle société se voit contrainte d’élever sans cesse.

La civilisation entre dans sa troisième phase. Après des dizaines de siècles d’efforts musculaires, un siècle d’utilisation intensive des nerfs et des réflexes, dix années viennent de s’écouler au cours desquelles les cerveaux du personnel ont représenté un capital qui prenait de plus en plus d’importance au sein des branches de production, à la pointe du progrès. Les régimes capitalistes et ceux dits démocratiques ont exploité ces cerveaux mis à leur disposition en essayant de leur faire rendre le maximum. Pour ce faire, ils les ont orientés presque uniquement vers le domaine utilitaire qui les intéressait directement, d’où les déséquilibres cités tout le long de cet essai. L’exploitation a pris une autre forme encore plus dangereuse qu’autrefois parce que plus insidieuse. Un observateur superficiel qui se limiterait à la notion de niveau de vie ne la verrait pas, les travailleurs de cette catégorie vivant décemment eu égard à la moyenne de leurs contemporains.

Il apparaît pourtant que cette phase d’utilisation intensive des cerveaux, qui n’a débuté que depuis une dizaine d’années, voit déjà ses limites se préciser. Cette exploitation apparaît déjà comme contraire aux formes d’organisation vraiment scientifiques du travail qui démontrent que pour obtenir le rendement maximum d’un homme ou d’un groupe, il leur faut une vue leur permettant d’embrasser le champ le plus vaste possible, en même temps qu’une formation très poussée dans une technique spécialisée. Des cours sont ouverts, à la fois sous l’impulsion de l’industrie privée et de l’Éducation nationale, pour permettre aux techniciens adultes de parfaire leurs moyens d’expression écrits et oraux, leurs facultés d’assimilation et leurs connaissances générales ; cela devient un impératif.

Dans les communes de banlieue, des cercles ou centres culturels naissent spontanément, les bibliothèques et discothèques des comités d’entreprise sont très nombreuses, assez bien pourvues et très fréquentées. Une réaction contre la mobilisation des esprits sur une technique spécialisée se dessine dans le milieu des techniciens d’un certain âge qui se tournent vers les bibliothèques, alors que les tout jeunes techniciens se lancent plutôt dans les centres et cercles culturels. Par contre, l’esprit technocratique s’implante assez fortement dans la catégorie d’âge intermédiaire, plus fermée aux réalités du monde parce que plus encline à la jouissance matérielle et au confort.

Il ne faut pas croire toutefois que cet élan vers la culture est général, une tendance se dessine seulement, et il est grand temps de l’encourager, car l’homme est encore loin d’avoir sa place dans l’entreprise. Les licenciements qui viennent d’avoir lieu à « la compagnie des machines Bull », considérée comme à la pointe du progrès, démontrent que le technicien n’est encore qu’un outil pour les directeurs et qu’il n’est utilisé que comme tel, au point que le cardinal Feltin en personne s’est senti obligé de rappeler publiquement à la direction le sens de l’humanité le plus élémentaire.

La technique continuera de se développer, le rythme sera plus ou moins rapide selon les circonstances, mais elle est loin d’être au bout de son essor qu’il est vain de vouloir freiner. Par contre, il est nécessaire de former les hommes de manière à ce qu’ils en gardent le contrôle. L’industrie a besoin de cerveaux, l’humanité exige des hommes équilibrés, préparons-les pour le monde qu’ils auront à affronter. Chaque fois que cela est possible, élargissons leur vision des choses ; c’est indispensable pour qu’ils s’y retrouvent, leurs études et leurs travaux les contraignant à une mobilité croissante et leur demandant à tous moments de faire des choix. En toutes circonstances, il faut placer l’homme dans les données des problèmes ; alors la technique aura un sens et nous pourrons prétendre au bonheur.

Jacques Bouyé

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