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Les Temps Nouveaux n°16 (15 octobre 1920)
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Article mis en ligne le 18 octobre 2018
dernière modification le 16 octobre 2018

par Malato (Charles)
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Le spectacle des politiciens — arrivistes comme arrivés — se livrant une lutte féroce pour la conquête ou la conservation de l’assiette au beurre est certainement des plus répugnants.

Les douceurs que se prodiguent les candidats en temps d’élection, injures, menaces, calomnies, insinuations et manœuvres de la dernière heure sont pour soulever de dégoût l’estomac le plus solide.

On comprend que, par une réaction naturelle, car tout excès amène sa réaction, les révolutionnaires libertaires, qui s’élèvent à des idées générales plus nobles que la conquête d’un mandat… ou d’une veste, aient l’horreur des personnalités.

« Les individus, proclament-ils, sont ce qu’en font le milieu, l’atavisme, l’éducation : voyons donc les choses de haut ; ne nous occupons pas des individus. Prenons-nous en à la société elle-même. »

Mais la société est faite d’individus ! Eux seuls ont une existence réelle.

La Société, l’Humanité, la Révolution, la Patrie, la République, la Monarchie, toutes ces abstractions que Max Stirner appelait des spectres [1], n’ont pas d’existence réelle par elles-mêmes. Ce ne sont pas des êtres humains ou surhumains, susceptibles de conscience, de perversité ou de magnanimité. Quand on dit « la Patrie reconnaissante », « la République ingrate », « la Révolution vengeresse », etc., c’est façon de parler : cela veut dire tout simplement qu’un certain nombre d’individus sont reconnaissants, ingrats, vengeurs, etc.

Seulement, Stirner, esprit plus aigu qu’équilibré, en arrivait à conclure à l’égoïsme personnel, ce qui était excessif ! Il est un individualisme très haut, fait de dignité et de conscience, qui, tout en réagissant contre la prostration, la routine ou la brutalité des foules, est parfaitement compatible avec le communisme économique et la solidarité humaine.

On ne peut attaquer la société qu’à travers les individus qui la composent, et qui font corps avec ses institutions. Lorsque les révolutionnaires de 93 voulurent décapiter la monarchie de droit divin et la vieille noblesse, ils coupèrent le cou à Louis XVI et à un certain nombre d’aristocrates. De même avaient fait, en 1649, les Indépendants anglais, avec Charles ier.

Extrémité pénible, peut-être, car nulle effusion de sang humain n’est réjouissante, tuais extrémité qui fut nécessaire.

Demain ou plus tard, quand les révolutionnaires communistes voudront, non décapiter, mais décapitaliser, ce qui importe davantage, ils devront s’attaquer, sinon à la vie, du moins aux privilèges économiques d’un certain nombre d’individus, les rois et princes de notre pseudo-démocratie.

Pourquoi donc les communistes libertaires, qui ont depuis longtemps flétri les déviations et paradoxes s’abritant sous l’étiquette d’individualisme, ont-ils sans cesse refusé de s’attaquer nominalement aux individus dont l’action était néfaste pour le mouvement ?

C’est une loi historique, que les partis d’avant-garde comprennent toujours les meilleurs éléments et les pires : les enthousiastes désintéressés, mus par une haute passion idéaliste, et les écumeurs brutaux ou habiles, ne cherchant qu’à satisfaire leurs bas appétits.

Avec leur persistance à se confiner dans les régions impersonnelles de la théorie, les premiers se sont presque toujours trouvés à la merci des, seconds. .

Je me rappelle les débuts du mouvement anarchiste en France, dans l’éveil révolutionnaire qui suivit la rentrée des amnistiés de la Commune. La haute philosophie, l’idéalisme généreux d’Élisée Reclus, de Kropotkine, de Louise Michel, la chaude éloquence d’Émile Gautier, l’intègre énergie d’Émile Digeon, l’esprit de prosélytisme de Tortelier, Louiche, Tennevin, infatigables orateurs de réunions publiques, la ténacité opiniâtre de Grave traçaient la voie à un courant d’idées propres à enthousiasmer les natures généreuses.

Mais, en même temps, les groupes, ouverts à tous, drainaient une foule de non-valeurs et de déchets. Des militants, jeunes ou vieux, pleins d’enthousiasme, y coudoyaient des déséquilibrés et de tristes sires, pour lesquels on se montrait rempli de sympathique condescendance. Et quand l’un de ceux-ci estampait un camarade, ne se hâtait-on pas de l’excuser, parfois de le justifier, en le déclarant une « victime de la société », c’est-à-dire, en somme, de nous tous, qui n’étions cependant pour rien dans son acte.

Avec un pareil laisser-aller, on s’enlise forcément dans l’impuissance : aucune action suivie et tant soit peu complexe n’est possible.

Je me rappelle les meetings : à côté d’idées et de sentiments admirables d’élévation, exprimés souvent spontanément par d’anonymes travailleurs qui prenaient sur leurs rares loisirs pour étudier et méditer, combien ne voyait-on pas de ces péroreurs prétentieux et vides, qui discréditent les idées les plus belles par la façon désastreuse dont ils les interprètent. Combien aussi de grotesques, prenant d’assaut la tribune pour y lancer des âneries ! Je me remémore, entre autres, certain grand meeting de solidarité, à la salle Rivoli : « Compagnons, avant 1789, la France était très divisée ; elle était divisée en provinces ; il y avait la Gaule, le département du Var… Toutes ces provinces étaient en guerres continuelles les unes contre les autres ; il y avait des combats de gladiateurs… »

Le camarade qui faisait à deux mille assistants ce singulier cours d’histoire était un militant sincère, ayant seulement la démangeaison oratoire, avec le tort de parler solennellement de choses qu’il ignorait. Il avait acquis une influence réelle dans les groupes !

Chez les révolutionnaires d’aujourd’hui, comme dans les démocraties antérieures, existe encore le déplorable engouement pour l’ignorance présomptueuse, qui affirme avec force, surtout lorsqu’elle est servie par une faconde sonore. Pourtant, que sera la révolution si, sous prétexte d’égalité, elle devient le règne intolérant et tyrannique de la médiocrité ?

Ceux-là, encore, étaient des camarades bien intentionnés, cédant simplement à une vanité puérile — fâcheuse à la vérité pour le mouvement mais combien plus néfastes étaient certains autres éléments !

Alors que, proclamant en dogme l’idée erronée de la spontanéité, de la clairvoyance, de l’initiative des foules, par un besoin généreux de magnifier le peuple, on cassait les bras aux militants possédant des idées générales, des connaissances et de l’initiative — pensez : ils eussent pu devenir des chefs !! — on laissait des fripouilles, sophistes, amoraux et auxiliaires de police, empoisonner les groupes, faire échec à toute action pratique. Ceux-là, criant fort, impressionnants par leur verbe outrancier et leurs allures hardies, devenaient, eux, des chefs — et quels chefs ! — de cette masse amorphe, impressionnable aux sonorités et aux gestes de théâtre, se couvrant de l’étiquette sans comprendre l’idée, et se grisant de paradoxes comme les vieilles dévotes se prisent d’oremus. On ne voulait pas faire de personnalités, d’exécutions, infliger même aux plus suspects, aux plus tarés, l’épithète ignominieuse de mouchards : on les toléra ! Ils devinrent des directeurs d’inconscience. Et, après avoir eu à Paris le louche Martinet, se proclamant « paria » et mué en propriétaire, continué par quelques autres du même acabit, on eut, à Londres, les farouches Molas et Parmeggiani, initiateurs des perfides campagnes de manifestes anonymes, dirigés exclusivement contre les militants, le second devenu d’ouvrier cordonnier bourgeois millionnaire, tout autrement que par son travail. On eut les mouchards avérés, Georges Otto et Raoul Mayence (de L’Antijuif), fondateurs du torchon policier Le Révolutionnaire pendant l’affaire Dreyfus. Le premier de ce couple androgyne, devenu patron particulièrement brutal et exploiteur, est au bagne pour crimes de droit commun. Le second, s’il n’est pas crevé, doit continuer à travailler dans le chantage, comme il le faisait jadis, au Rifflard, et j’ai facilement reconnu son style dans des lettres — anonymes naturellement — vipérinement insultantes et défaitistes, dont je fus bombardé pendant la guerre.

Ce furent enfin les apologistes enthousiastes, mais prudents, des « bandits tragiques ». Bonnot, Garnier, Raymond la Science, ni plus sympathiques, ni plus méprisables que de quelconques bourgeois écraseurs, risquaient du moins courageusement leur vie pour jouir… Mais les « sans scrupules » qui, dans l’hebdomadaire Anarchie, au nom trompeur, bavaient sur les militants, même sur Ferrer assassiné, entendaient profiter sans s’exposer. Et quand l’un d’eux, parti de l’Armée du Salut en soulevant la caisse, se faisait condamner pour fabrication de fausse monnaie, il ne revendiquait pas son acte, ses défenseurs se bornant à ergoter s’il était « coupable » ou « capable ». Pendant la guerre, alors qu’il fallait, sous peine d’effondrement dans un nouveau moyen âge, lutter désespérément contre le césarisme germanique, il aidait, non à la défense du moins mauvais contre le pire, mais à la désertion. Superbement, il planait au-dessus et « par delà » la mêlée. C’était cela le nouvel anarchisme !

Cependant, la longanimité des militants les plus connus était inépuisable. Ils avaient laissé ces individus se substituer peu à peu à eux, devenir les leaders d’une nouvelle génération d’anarchistes, qui en est arrivée à considérer Kropotkine comme un retardataire, et qui, grâce à l’influence exercée par Paris, a même faussé l’esprit de nombreux groupes à l’étranger. On repêcha, au lieu de le balayer, le plus néfaste de ces « sans-scrupules », et, le jour où l’ex-ministre de l’Intérieur Malvy le déclara publiquement un simple indicateur de police — ce dont beaucoup avaient l’impression sinon la preuve — on n’en prit même pas note.

Quel mouvement social peut être viable et régénérateur, si on le laisse à la merci de tels éléments ?

Il est inévitable que, dans une révolution non plus d’étiquette, mais de fond, les éléments les plus disparates montent à la surface. N’empêche que, sous peine de voir la société nouvelle que nous voulons instaurer se pourrir dès l’origine et ne pas valoir mieux que la présente, il faut démasquer impitoyablement les sans scrupules pervertisseurs, qui prétendent en faire leur chose.

La bourgeoisie, durant les orages de la grande Révolution, a eu ses Barras, ses Fouché, ses Tallien, les démagogues et sans scrupules d’alors, assoiffés de jouissances, auxquels on dut la réaction de thermidor et la pourriture du Directoire, génératrice de l’Empire. Il faut s’attaquer aux Barras, aux Fouché et aux Tallien du mouvement prolétarien, sans attendre qu’ils soient devenus indéracinables, ou aient fait de l’anarchisme un bourbier.

Cela, au nom même de l’idéal que nous voulons maintenir dans sa pureté et son rayonnement.

Ne passons pas notre temps à chevaucher les nuages ; regardons un peu sur terre et autour de nous.

Cette besogne d’épuration, sinon outrancière, du moins rationnelle, menée avec justice et mesure, n’est sans doute pas agréable ; elle comporte bien des hauts le cœur, voire des risques ; elle n’en est pas moins indispensable. Comme l’a dit jadis un révolutionnaire, on ne construit pas de barricades avec de l’ordure

Ch. Malato
Notes :

[1L’Unique et sa Propriété, par Max Stirner.


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