La Presse Anarchiste
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Plus Loin n°12 (15 février 1926)
Le progrès moral
La chute des empires
Article mis en ligne le 11 octobre 2018

par Pierrot (Marc)
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Nous verrons plus tard la succession des systèmes de morale, inventés par les hommes. Mais, au fond, le véritable progrès est dans l’adoucissement des mœurs, autrement dit dans des rapports sociaux plus aimables. Cette amabilité ne se montre qu’avec un certain bien-être général, c’est-à-dire avec un certain degré de civilisation, compte tenu des conditions de milieu. Elle comporte quelque liberté et pas trop d’inégalité sociale. Je montrerai plus loin que la vie patriarcale ne correspond pas du tout au tableau idyllique et enchanteur, décrit par les poètes et traditionalistes. Aucun de nous ne voudrait revivre sous cette coutume.

J’ai tâché de montrer que la douceur des mœurs n’était nullement synonyme de relâchement moral ou d’amollissement. La lâcheté n’est pas le produit du bien-être ; la brutalité n’implique pas le courage ; et la ruine des empires tient à d’autres causes que la déliquescence de la civilisation.

La formation des empires veut dire l’extension de la domination d’un État sur d’autres nations [1], et, de fait, l’empire guerrier s’écroule souvent à la mort du conquérant avec les compétitions des héritiers ou des lieutenants du défunt et grâce au soulèvement des peuples assujettis, jaloux de reprendre leur indépendance.

Ce n’est certainement pas l’adoucissement des mœurs qui a amené la disparition de l’empire d’Attila. Celui de Gengis Khan, celui de Tamerlan, se disloquent, sans qu’on puisse incriminer la décadence ou la dégénérescence de la civilisation.

L’empire d’Alexandre est partagé entre ses lieutenants. L’empire de Charlemagne, déjà vacillant entre les mains de Louis le Débonnaire est divisé entre ses petits-fils. Tant que le conquérant est vivant, imposant sa volonté, une volonté de fer, l’empire tient. Encore n’est-ce pas toujours exact : L’empire de Napoléon s’écroule du vivant même du conquérant. C’est que la conquête amène la réaction plus ou moins violente des peuples attaqués, et ces réactions sont d’autant plus fortes que les peuples sont plus ou moins égaux en civilisation au pays d’où le conquérant tire sa force.

Louis xiv a pu l’emporter sur l’empire espagnol, parce que la France formait un tout homogène et possédait une masse de population supérieure à celle des peuples environnants. Mais lui, qui espérait l’annexion des innombrables domaines appartenant à la couronne d’Espagne, fut
vaincu à son tour, parce que ses guerres ruinèrent le pays et que son ambition suscita contre lui des coalitions qui furent, en fin de compte, victorieuses.

Napoléon aussi provoqua des coalitions qui arrivèrent à l’épuiser. Il avait, trouvé un instrument de conquête, la conscription, inventée par la Convention, sous le nom de levée en masse, pour défendre le pays à l’instar des peuples antiques, contre l’invasion étrangère. Napoléon maintint la conscription et s’en servit pour ses expéditions guerrières.

S’il y a eu un rayonnement de la civilisation française à l’époque de Louis xiv sur les milieux aristocratiques européens, cette influence ne fut pas due aux victoires des armées. Elle fut la conséquence de l’épanouissement des lettres et des arts, en pleine prospérité pendant la minorité
de Louis xiv. La force de rayonnement de la civilisation fut plus grande que la méfiance suscitée par les guerres du roi de France [2].

Au moment où Bonaparte devient empereur sous le nom de Napoléon ier, l’influence des idées de la Révolution est encore énorme sur les milieux démocratiques européens. Ce n’est pas la guerre napoléonienne qui porte les idées de la nouvelle civilisation à travers l’Europe. L’ambition de l’empereur détruit l’influence française. À la confiance des peuples, à l’enthousiasme des intellectuels (comme Goethe, Beethoven, etc.), succèdent la méfiance, l’éloignement puis, la haine. Il suffit aux rois autocrates coalisés contre Napoléon, de promettre à leurs sujets l’octroi des libertés démocratiques pour leur faire accepter la conscription et la levée en masse contre les envahisseurs [3] – tandis que les peuples, soi-disant alliés du Français, fatigués de la conscription imposée et des contributions de guerre, lâchaient pied l’un après l’autre. L’ambition de Napoléon fut en somme l’origine du nationalisme moderne qui opprime toute la civilisation.

* * * *


Il ne faut pas confondre empire et civilisation.

La civilisation naît du travail de tout un peuple. Elle n’a rien à voir avec la guerre elle-même. Mais des richesses, accumulées par l’effort des hommes, permettent aux chefs de gouvernement d’entreprendre des expéditions pour soumettre au tribut, les peuples environnants. Ils sacrifient parfois les forces du pays à leur folle ambition et le livrent ruiné aux rancunes et aux attaques d’un voisin plus puissant.

L’Égypte dut à sa situation de se développer assez tranquillement. Gardée par le désert de Libye, le désert de Nubie, la mer Rouge et le désert arabique, elle était difficilement accessible, sinon aux marchands, du moins aux expéditions guerrières. De même, elle ne pouvait guère s’étendre, et elle n’avait aucun intérêt à le faire. Pourtant, quelques-uns de ses rois asservirent la Nubie, d’autres la
Syrie, conquêtes sans lendemain. Elle-même fut conquise à plusieurs reprises : la suite de ses dynasties en comporte quelques-unes d’origine étrangère – simple changement de gouvernement pour le peuple, rien ne fut changé à sa vie et à la civilisation. Les dynasties étrangères épousèrent les traditions administratives, les rites religieux, etc. Après un hiatus sous la domination des Achéménides, où l’Égypte tout de même poursuit sa vie propre, elle a une nouvelle dynastie d’origine grecque avec les Ptolémée, qui finit par s’égyptianiser. La civilisation elle-même s’amalgame en partie avec la civilisation grecque, plus tard avec la civilisation romaine, elle entre ainsi dans l’orbe de la civilisation mondiale antique.

La Chaldée et la Babylonie passent de la domination des rois autochtones à celle des rois assyriens. Leur civilisation absorbe ceux-ci, comme elle absorbe les nouveaux conquérants, les Mèdes, puis les Perses. Ceux-ci étendent leur empire de l’Indus au Nil, et c’est grâce au point d’appui de la civilisation chaldéenne qu’ils purent étendre ainsi leur domination.

L’ambition et l’ardeur guerrière ne suffisent pas à des conquêtes permanentes. Quand l’armée devient nombreuse, il faut une organisation pour les subsistances, pour les transports, pour les communications. Quand l’empire s’étend, il faut une écriture, une comptabilité, des correspondances, des relais, toute une organisation administrative, tonte une hiérarchie de fonctionnaires pour surveiller et gérer les peuples différents, soumis à la juridiction.

Un empire permanent suppose donc un certain degré de civilisation. Mais la civilisation n’est pas liée à l’existence du gouvernement impérial. Si les armées perses, formées par les contingents disparates et confus de peuples divers, furent vaincue par l’armée mieux organisée d’Alexandre et mieux conduite, la civilisation babylonienne persista, pénétrée en partie par la civilisation grecque. C’est plus à l’Est, dans des pays neufs (plus nouveaux à la civilisation), en Bactriane et au Nord-Est de l’Inde, que la civilisation hellénique put s’implanter d’une façon prédominante.

La Chine, envahie par les Mongols, subit un gouvernement mongol. Plus tard, et jusqu’à la révolution elle vécut sous une dynastie mandchoue. La civilisation chinoise continua comme sous les dynasties nationales.

L’Inde aussi connut de pareilles vicissitudes. Notamment elle fut soumise à une dynastie musulmane, plus tard à une dynastie mongole. Ces souverains étrangers n’ont rien changé à la civilisation indigène. Même la domination anglaise n’eût donné aucun changement, sous l’influence de la civilisation européenne qui, d’ailleurs, ne commence à se faire sentir que dans ces dernières années. L’effort des vice-rois anglais (et c’est maintenant la politique coloniale de toutes les puissances européennes) fut d’isoler le monde indien des idées occidentales. Mais l’influence du progrès technique, en bouleversant les conceptions traditionnelles, facilite la pénétration des idées d’anticipation malgré les prohibitions policières.

* * * *


Ce qui est extraordinaire, ce n’est pas la chute des empires, c’est leur durée. Qu’on y réfléchisse le moins du monde : l’extension d’un État sur d’autres nations, obtenue par la force, ne se maintient que par la force. Pour garder les peuples vaincus dans l’obéissance, il faut toute une organisation militaire et policière. Dans l’antiquité, les communications étaient lentes et peu faciles, il fallait donc établir dans chaque pays soumis à la dépendance, un gouverneur, un satrape, un vice-roi, lequel avait tendance soit à s’enrichir par des exactions, c’est-à-dire à provoquer des mécontentements locaux et la révolte, soit à se rendre populaire, à profiter des désirs de liberté toujours vivaces et à se tailler un royaume indépendant.

Ajoutez à ces causes de dislocation, les révolutions de palais incessantes, les séditions militaires.

De fait, les révoltes éclatent. Les montagnards, semi-indépendants et qui souvent ont donné asile aux réfugiés insoumis, donnent le signal du soulèvement. À la mort de chaque roi, chaque peuple cherche à reconquérir sa liberté.

L’empire d’Assyrie avec une organisation rudimentaire ne se maintient un peu plus d’un siècle qu’au moyen d’expéditions militaires continuelles. Les rois assyriens, de mentalité primitive, ne règnent que par la terreur et pratiquent systématiquement les ruines et les exterminations. L’empire perse des Achéménides, qui dure 200 ans, a déjà une administration. Il laisse une certaine indépendance aux peuples vassaux qui conservent leur religion, leurs coutumes, souvent, se régissent eux-mêmes et auxquels il assure la liberté du commerce et des échanges.

Malgré ce progrès d’organisation étatiste, les révoltes partielles sont de règle à la mort de chaque roi. À la mort de Cyrus, Cambyse doit faire quatre ans de guerre pour réduire les rébellions. À la mort de celui-ci, et grâce à l’interrègne, les soulèvements sont encore plus importants : Elam, c’est-à-dire la Perse elle-même, Babyloniens, Mèdes, Arméniens, Sagartes, Parthes, Hycarniens. Grecs d’Asie. Darius doit se débarrasser de neuf prétendants, c’est-à-dire de neuf chefs féodaux ambitieux, qui s’étaient proclamés rois. À l’avènement de Xerxès, l’Égypte se révolte, et Babylone encore une fois. Artaxercès, son successeur, doit soumettre les Bactriens, intervenir en Égypte, mater la rébellion du satrape de Syrie. Darius ii s’occupe de réduire les villes grecques d’Asie, Artaxercès ii a affaire à la révolte des satrapes d’Asie mineure ; sous son règne l’Égypte redevient indépendante, etc., etc.

On peut mieux comprendre le succès d’Alexandre avec une armée homogène contre une armée de mercenaires et d’assujettis.

Mais quand on parle de la chute des empires, on a presque toujours en vue celle de l’empire romain et, la submersion de la civilisation antique – la première civilisation mondiale – par l’invasion des barbares.

J’en parlerai la prochaine fois.

(à suivre)

M. Pierrot
Notes :

[1Tout essai de dictature amène une réaction de défense. L’ambition athénienne, après le triomphe des guerres médiques, fait que peu à peu la ligue de Délos aboutit à l’assujettissement des îles et des cités ioniennes, dont le tribut, sous prétexte de salut commun, est imposé d’autorité. L’impérialisme d’Athènes suscite l’opposition violente de Sparte et de Corinthe. Les Athéniens sont abandonnés par les Ioniens, trop maltraités peur être fidèles, et succombent grâce aussi à des fautes
militaires (expédition de Syracuse) et à l’impéritie des généraux (défaite d’Aegos Potarnos).

L’hégémonie de Sparte, qui impose aux cités grecques le gouvernement brutal des aristocrates, se termine aussi par l’effondrement (révolte des Thébains).

[2Au xiiie siècle, l’influene française est très grande, sans guerre de conquête. Au xviiie, sous le règne de Louis xv, l’influence des philosophes ne concorde pas avec la gloire des armes.

[3Ils ne devaient pas tenir ces promesses, et c’est ce manquement qui fut l’origine des mouvements d’émancipation qui commencent avant 1830 pour se continuer jusqu’après 48. Napoléon a donc eu un rôle indirect dans la diffusion des idées de liberté.

Et puis Napoléon avait hérité de l’administration républicaine, et celle-ci s’opposait à l’administration autocratique des autres pays. Le régime napoléonien, recul pour la France, était en quelque sorte un progrès pour l’Europe.

La guerre est ainsi quelquefois, et malgré elle, je veux dire sans s’en douter, un facteur de progrès, en brisant les cadres des vieilles civilisations fossilisées, et fermées à la pénétration étrangère. Alexandre, qui fut néfaste aux libertés grecques, et faussa ainsi l’évolution de la pensée grecque, ouvrit les portes de l’empire perse à la civilisation hellénique. Grâce à ses conquêtes, l’Asie antérieure et l’Égypte et aussi, mais à un moindre degré, la Bactriane et les royaumes de l’Indus, participèrent à la civilisation mondiale.

En s’étendant, l’empire romain amena à la civilisation les peuples primitifs environnants. C’est ainsi que, par la conquête de Jules César, la civilisation pénétra en Gaule.

Charlemagne aida par ses guerres la morale chrétienne à se substituer aux religions primitives des barbares saxons et avars.

Enfin la guerre de 1914-1918, qui entraîna tant de souffrances et tant de deuils, eut pour résultat de provoquer la révolution russe, qui, en dépit de l’opinion pessimiste d’Asie, est pourtant une espérance de progrès futur. Grâce à la révolution, que la guerre rendit possible, le tzarisme, qui murait le peuple russe sous un despotisme de plomb, a été brisé, et la porte s’ouvre enfin sur l’avenir. Chose inouïe : la Turquie s’évade de la religion islamique, et cet affranchissement de la pensée humaine gagnera tous les musulmans. L’espoir de nouveaux rapports entre les hommes s’infiltre partout et jusqu’en Chine.. Et, en Europe même, l’évolution des libertés échappe à la surveillance du grand état-major prussien, qui a perdu son hégémonie, mais dont les nationalistes français gardent encore la frousse rétrospective.

Faut-il pousser l’optimisme jusqu’à dire que la guerre de conquête des barbares sur les civilisés amène l’assimilation de ces barbares à la civilisation ? Pas toujours, car la masse des barbares ou leur fanatisme peut tout ruiner et tout détruire. Dans les autres cas, la civilisation est une force qui finit par reprendre le dessus. Encore la servitude amènet-elle une régression morale, c’est-à-dire une décadence.

Faut-il pousser le paradoxe jusqu’à dire que les conquêtes coloniales ne justifient pas l’extension nécessaire de la civilisation qui vient briser les vieux cadres sociaux, les étroites tyrannies locales, les coutumes traditionnelles imbéciles, pour mêler les peuples attardés au grand courant de l’évolution générale ?

Ce serait pure hypocrisie. Car la plupart des guerres coloniales sont des expéditions de brigandage qui substituent une nouvelle servitude à l’ancienne. Au Congrès colonial belge de février dernier, des personnages officiels déclarent que le travail forcé des nègres est nécessaire à la civilisation. Il n’en est pas moins vrai que plus tard l’affranchissement humain profitera de la destruction des barrières, du brassage des populations et de la voie ouverte par le progrès technique.


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