Dans la rue 3e Évangile aux Prophètes de Demain

, par  Colomer (André) , popularité : 3%

Jadis les couchants d’or et de pourpre inspiraient
Aux poètes montés aux sommets de leurs tours
Les mystiques chansons de ferveur et d’Amour
Des hommes suppliant les Dieux qu’ils adoraient.
 
Jadis l’on entendait la prière des cloches,
À la mort du soleil, monter vers le ciel noir ;
Les foules accouraient, suivant les hautes torches
Que les prêtres portaient vers les Grands reposoirs.
 
Illuminations des nefs de Cathédrales,
Ivresse du plain-chant pour les cœurs douloureux,
Éclosion de Mai des autels en fleurs, feux
Des cierges, nuages d’encens, fraîcheurs des dalles…
 
C’était le Paradis idéal des Manants,
Le puits de joie où tout le monde venait boire
L’eau de Pardon consolatrice des déboires.
Au mensonge doré des vitraux éclatants.
 
Mais le vent a soufflé au large des pensées,
Dispersant l’encens bleu où dormaient les Dieux d’Or,
Brisant l’illusion des fabuleux décors
Où devaient s’enchanter les âmes trépassées.
 
À l’horizon houleux des villes, les haut fours
Dressent immensément leurs gigantesques ombres.
D’où jaillissent sans fin les grands nuages sombres
Qui cachent le ciel bleu aux enfants du faubourg.
 
Loin du jaillissement des sources de fraîcheur,
Loin des champs lumineux de la Nature libre
Où le soleil de Mai fait éclore les fleurs.
Au fond des souterrains où tournent les Machines,
 
De beaux corps où frémit encor la joie de vivre.
Filles aux seins vibrants, hommes aux reins puissants.
En tas dans l’atmosphère épais et trépidant.
Au labeur incessant et dur courbent l’échiné.
 
Ce soir, ils s’en iront, éreintés, têtes basses,
Les bras ballants, les yeux fixés sur le trottoir.
Dormir dans leurs taudis, entre les grands murs noirs
Où, chaque nuit, ils vont tomber comme des masses.
 
Allons ! ils vont passer. — Descendons, mes amis,
Ne nous attardons pas aux splendeurs du couchant ;
Descendons dans la rue, sur le pavé, parmi
Cette foule harassée… Ah ! nous avons des chants
 
Qui sauraient réveiller les morts au fond des tombes,
Des rythmes doux comme des mains de sœur,
Nous connaissons des mots qui font vibrer les cœurs
Et ranimer, d’un coup, les courages qui tombent.
 
Nous avons recueilli la fraîcheur des printemps.
Nos voix ont pris le bruit des eaux claires qui coulent.
Le parfum des forêts que caressent les vents.
Le mouvement des mers que soulèvent les houles.
 
Allons ! Ils vont passer… Le défilé commence
Des reins brisés, des fronts blêmis, des membres lourds ;
Les usines de Fer vont cracher la souffrance
Des Machines de chair, au pavé du faubourg.
 
Aux éclats des brasiers des infernales forges.
Les corps ont ruisselé, aux labeurs incessants.
Les hommes ont usé la force de leur sang ;
Les Monstres de l’Acier et du Feu se dégorgent.
 
Allons ! Ils vont passer… Frères, n’ayons pas peur
De leurs masques terreux où saillent les mâchoires
De leurs fronts durement creusés de rides noires !
Ils sont sculptés aux coups de haches des douleurs.
 
Allons ! approchons-nous. Trouvons des chansons claires,
Des paroles d’amour simples comme les chants
Qui faisaient s’éclairer jadis leurs yeux d’enfants,
Alors qu’ils s’endormaient sur le sein de leurs mères.
 
Allons ! soyons patients ; il faut trouver leur cœur,
Ne nous rebutons pas à leurs gestes farouches ;
Souvenons-nous un peu des infirmiers qui touchent
Les plaies, malgré les hurlements de la douleur.
 
Prenons-les par les bras, parlons de choses et d’autres,
Dans leur langage dur et naïf à la fois,
Simplement, en copains, sans allures d’apôtres ;
Parlons-leur, comme le fit Socrate autrefois.
 
Parlons-leur du métier, des tâches quotidiennes,
Des longs labeurs du jour, des misères du soir ;
Suivons le rythme de leurs âmes faubouriennes.
Étranges fleurs, aux tons rugueux, du grand trottoir.
 
Écoutons leurs jurons de douleurs et de haine,
Cris sublimes jaillis du fond des cœurs maudits ;
Ils n’ont pas la splendeur des éloquences vaines,
Mais la fureur des mers où l’ouragan bondit.
 
Soyons-leur les clairons vibrants de la révolte,
Faisant battre les cœurs illuminés de sang ;
Nos chants sont les Appels qui feront la récolte
Des assoiffés de lendemains éblouissants.
 
À nous, tous les damnés errants des Capitales,
Des courbés qui semblez écrasés sous le poids
Des cieux bas traversés de lourds nuages sales,
Accourez à l’appel magique de nos voix !
…………………………
 
Et l’on verra, soudain, se dresser les échines.
Briller les yeux et se lever les fronts ;
Les affamés de lumière sentiront
Frémir la joie de vivre ardente en leur poitrine.
 
Oh ! sublime moment. Illumination
Des esprits transportés se découvrant la vie
Éternelle, aux innombrables pulsations
Dont vibre incessamment la nature infinie.
 
Visions de soleil s’épanchant à grands flots
Sur les jardins en fleurs, éclosions soudaines
De gerbes de clartés au bruit d’or des fontaines.
Enivrement du ciel, de la terre et de l’eau !
 
Visions de nos corps croissant en harmonie
Avec tous ces frissons de soleil et de vie.
Avec tout ce qui pousse et retrouvant l’élan
Qui fait monter la sève et couler les torrents.
 
Visions d’Idéal, visions chimériques,
Filles de nos cerveaux enfiévrés de beauté.
Inspirez-nous, ce soir, de troublantes musiques
Pour pénétrer les cœurs Nous allons vous chanter !
 
Aux trépidants sursauts des avenues flambantes
Où les monstres de feu roulent leurs masses d’or,
Aux grouillements des Bars où la misère chante
Le tourment de dormir dans les bras de la mort,
 
Poètes d’aujourd’hui, clamons la joie de Vivre ;
À tous les coins de rue, à tous les carrefours.
Les yeux pleins de clartés, la voix pleine d’Amour,
Chantons les Visions dont nos âmes s’enivrent.
André Colomer.