Le Peuple élu de Dieu

mardi 24 novembre 2015
par  Aveline (Claude)


« Nous nous enorgueillissons d’être supérieurs,
par notre âme immortelle, à des singes
qui ont souvent plus d’esprit que nous. »
Le Prince de Ligne.


Bien qu’il les eût créés à son image, et qu’il se fût réjoui, au sixième jour, d’avoir ainsi usé de sa toute puissance, « l’Éternel vit que la méchanceté des hommes était grande sur la terre et que toutes les pensées de leur cœur se portaient chaque jour uniquement vers le mal ». (Genèse, 6, 5.) Et il s’affligea, considérant leur vanité, leur violence, leur aveuglement et leur saleté.

Alors, les trouvant indignes de lui, il imagina de choisir, parmi tous les animaux qu’il avait formés avant l’homme, une espèce très nombreuse à qui il pût confier la tâche subtile de châtier les corrompus dans leur emportement et leur orgueil mêmes, et de leur rendre ainsi leur simplicité première.

L’histoire de cette espèce était extraordinaire. C’était le matin du sixième jour. L’Éternel remplissait la terre d’animaux vivants selon leur espèce. Et il arriva enfin à cette espèce d’animaux qui devant être la dernière. Et ses mains la pétrissaient selon son espèce, quand tout à coup l’Éternel Dieu conçut l’idée de créer un être à son image. Il se plut à cette idée, s’y attacha et la médita si profondément que, sans prêter attention à l’œuvre de ses mains, il avait commencé de donner à ces animaux sa forme incomparable et divine. Bientôt pourtant, il remarquait son ouvrage. Alors il l’avait abandonné, ne l’achevant pas, pour entreprendre l’homme. Et c’est pourquoi, évoquant grossièrement l’Éternel, cette espèce ressemblait à l’espèce humaine. Mais l’homme ne la connaissait point parce que les êtres de cette espèce n’avaient point encore quitté les forêts impénétrables que Dieu leur avait données pour cacher leur laideur.

L’Éternel Dieu appela donc tous les êtres selon cette espèce inconnue de l’homme. Il dit : « Venez tous et ensemble là où je désire que vous veniez. » Et il fit une immense plaine, à l’Occident, pour que tous, en même temps et ensemble, pussent paraître à ses yeux et en tendre sa voix.

Et cela fut ainsi. Tous les êtres selon cette espèce quittèrent pour la première fois les forêts impénétrables. Il y en avait de très grands, de moyens, et de tout petits. Il y en avait de très vieux (de l’âge auquel Métuschelah mourut), et aussi de vieux, et de très jeunes, et même des enfants, accrochés aux mamelles de leurs mères, et qui se laissaient traîner sur le sol. Le museau des uns était épaté, ou plat, et immobile ; celui des autres allongé et sans cesse frémissant. Tous avaient les mêmes yeux vifs, petits, bridés et pleins de larmes. Ils descendaient des arbres en s’aidant de leur queue, bondissaient comme des tigres de l’Orient, sautillaient comme des femmes, ou couraient à la manière des chameaux rapides. Il en venait de toutes les forêts du monde, de celles de Cush et de celles de Nod, de celles qui entourent l’Éden, et de celles du Nord et de celles du Sud. Et dans la fourrure de ceux qui venaient du pays de Havila brillaient des paillettes d’or.

L’aspect de cette troupe innombrable était horrible à contempler. Et l’Éternel Dieu dit :

« Je vous ai couverts de laideur, et ce n’était pas sans arrière-pensée. À présent, je vous donnerai ce que je n’ai point donné à l’homme : vous posséderez l’intelligence. Car j’établis mon alliance avec vous. Si j’ai fait de l’homme le maître de la terre, je vous nommerai mon peuple, et c’est vous que je placerai à présent entre moi et lui, fidèles gardiens et serviteurs de ma volonté sacrée. »

Dieu dit : « Voici. Vous irez vers les hommes. Vous vous mêlerez à eux. Et vous imiterez par le maintien du corps et l’aspect du visage tous leurs mouvements et leurs façons d’être. » Et il dit encore : « L’homme retrouvera dans vos gestes ceux qu’il a coutume de faire chaque jour et qui sont guidés par les pensées impures. Et la laideur qui vous couvre marquera plus certainement à ses yeux les méchantes et vaines apparences dont il aime à s’orner. Faites ce que je vous dis. »

Et cela fut ainsi : La troupe innombrable se dispersa ; et les animaux de cette espèce allèrent dans le monde entier vers les hommes qui ne les connaissaient pas. Et ils firent ce que l’Éternel Dieu leur avait commandé. Il y en eut qui imitèrent ceux qui se paraient de peaux de bêtes et de la laine de leurs troupeaux. Il y en eut qui imitèrent ceux qui, tenant un chalumeau ou une harpe, croyaient en extraire des sons harmonieux. D’autres imitèrent ceux qui dévoraient des quartiers de viande, dont la graisse coulait le long de leur poitrine ; d’autres, ceux qui s’accroupissaient pour rejeter leurs excréments. Et il y en eut aussi qui imitèrent ceux qui partaient pour des combats en brandissant le fer et l’airain et en poussant des cris inarticulés ou blasphématoires ; et il y en eut aussi qui imitèrent ceux qui faisaient l’amour en poussant les mêmes cris.

Les hommes considérèrent avec stupeur ces êtres inconnus qui leur ressemblaient curieusement et accomplissaient, par le maintien du corps et l’aspect du visage, tous les gestes humains. Puis, voyant la laideur de ces êtres et leur contenance grave, ils commencèrent à rire, et se frappèrent les cuisses, et tapèrent leur derrière sur le sol en signe de réjouissance. Puis, s’étant calmés, ils réfléchirent dans leur cœur. Et ils pensèrent : « Sans doute nous sommes faits à l’image de l’Éternel, puisque les animaux dont les formes se rapprochent des nôtres s’efforcent de nous imiter. Louons, louons-nous d’être créatures si admirables ! Nous sommes les dieux de la terre ! »

Alors l’Éternel, entendant ces paroles, décida du déluge. (Genèse, 6, 6.)

Claude Aveline.

(Extrait de L’Homme de Phahère,
à paraître prochainement aux éditions
de la revue « Les Humbles ».)