La Lumière qui tue

mardi 24 novembre 2015
par  Cypselus


Les lecteurs de la Revue ne sont peut-être pas tous familiarisés avec la méthode employée par la société actuelle pour assurer l’ignorance publique.

Ils ne sont point cependant sans avoir entendu parler d’une réforme de l’enseignement dit secondaire.

(Secondaire ne signifiant point superflu, dans l’esprit de ces Messieurs du moins, mais bien le second degré de l’échelle arbitraire qu’ils assignent au savoir conventionnel).

Par un récent décret le grand maître actuel des écrans que la société dispose, sous couleur d’instruction, entre l’homme et la vérité, prétend rénover cet enseignement.

Sur le décret lui-même, nous ne voulons pas insister bien que la manière dont il fut pris, malgré la volonté de ceux qui prétendent représenter le peuple, nous ramène tout simplement, malgré le triptyque menteur de nos édifices, à la bonne vieille autorité des temps du Roi Soleil.

Et pour parler latin comme il plaît au ministre « Sit pro ratione voluntas », sa volonté tiendra lieu de raison.

De ce décret nous ne retiendrons que l’esprit qui, par dessus les chicanes de pédagogues, nous offre un symptôme intéressant : il est fort simple : Réduction des heures d’étude scientifique au profit de l’étude approfondie (?) des langues gréco-romaines, études qualifiées par nos grands-pères du nom d’« humanités »… L’ironie de ce beau mot me berce ce soir tandis que je contemple la nuit splendide où Jupiter s’élève indifférent à nos mobiles humains. Jupiter : Prendre comme guide pour instruire les jeunes consciences de ceux que le sort (et trop souvent l’injustice) ont favorisés l’étude de la pensée d’un peuple faisant de cette belle planète qui nous renvoie à cette heure la radiation solaire en un pur éclat d’argent, le dieu tonnant, vicieux et irritable qui assujettit les mortels à sa loi…

Nous ne voudrions pas faire un jugement sectaire, nous-mêmes ayant goûté la pure poésie et la grandeur de certaines des idées nées de ces civilisations éteintes auxquelles nous sommes fiers de nous rattacher… Mais si nous pouvons être fiers d’avoir été cela, il y a 3.000 ans avec les moyens rudimentaires encore de l’époque, nous n’avons pas à l’être de conserver aujourd’hui une mentalité modelée sur celle de ces lointains ancêtres. Et puis tant que nous sommes lancés dans l’étude de nos prédécesseurs pourquoi ne pas consacrer aussi quelques années de notre enseignement à l’étude, approfondie toujours, de la vie de l’homme des cavernes ; pourquoi ne pas faire expliquer aux enfants les légendes des peuplades arriérées qui en sont encore à un stade analogue… Monsieur le Ministre n’a certainement pas songé à tout l’intérêt d’une semblable mesure… il est vrai qu’il est peut-être un peu moins à son affaire en préhistoire que dans l’explication des textes grecs.

Soyons sérieux… Nous n’oublions pas que notre vie est limitée ; que le passé est mort et que nous ignorons tout ou presque du présent…

Sur la grande route de la vie celui qui regarde en arrière est perdu… et de cette vérité qui prend l’aspect d’un cliché banal, l’étude du monde vivant apporte la preuve de quelque côté qu’on se dirige.

Nous n’ignorons pas non plus que l’enseignement secondaire est destiné à nos frères les fils de bourgeois aveuglés par leurs privilèges.

Sans doute la voix de la science si camouflée et édulcorée fut-elle par les « Programmes officiels » était encore trop claire et risquait sur de jeunes intelligences d’où l’intérêt n’a pas encore entièrement banni la générosité, de faire une impression fâcheuse et funeste à ceux qui défendent la société autoritariste actuelle

L’exemple de ce que nos ennemis eux-mêmes nomment les élites intellectuelles était là pour les faire songer…

Et il leur vint à l’idée cette vérité fort sage, que nos ouvrages prophétisaient déjà depuis longtemps [1] : la cause du mal était dans l’intelligence trop précise de la Vérité, si balbutiante et si confuse que soit notre science actuelle. Et parmi toutes sciences une des plus scélérates était bien la Biologie que faute de n’avoir pu rayer entièrement des programmes les endormeurs de leurs semblables désignent du nom enfantin d’« Histoire naturelle » et présentent comme une matière accessoire tout juste comparable au dessin ou à la gymnastique et sans nul doute bien inférieure à cette dernière quand elle devient « Préparation Militaire ».

La science de la vie pour rudimentaire qu’elle soit apprend trop de chose et ce qui est plus grave les laisse deviner… elle montre trop d’exemples sur d’autres échelles de nos problèmes sociaux, et elle montre trop bien leurs solutions…

C’est elle qui sape à la base les mots creux par lesquels nos exploiteurs nous hypnotisent… les théories d’où qu’elles viennent dans lesquelles matérialisme et spiritualisme finissent toujours par se trouver d’accord quand il s’agit de faire passer l’hypothèse avant l’expérience de même que nos députés de droite et de gauche se trouvent d’accord s’il s’agit de leur intérêt électoral…

Et par dessus tout, la science apprend le doute, l’ennemi mortel, non le doute désœuvré de l’oisif, mais le doute prudent et réfléchi de celui qui sait voir ; le doute qui sape la morale bourgeoise, qui douche le fanatisme et qui, mieux que le revolver, abat l’autorité…

Et dans l’esprit épuré par ces méthodes, ne peut manquer de se faire entendre la réponse formidable de la science, forte de la convergence de toutes les preuves élémentaires à cette question vitale pour notre organisation sociale : « La liberté est la vie ; l’autorité, la contrainte, sont la cristallisation et la mort. »

Et il nous souvient en songeant au présent décret des gestes inconscients d’un homme à la mer, qui, en se débattant coule plus vite…

En supprimant ou presque la science de son enseignement, la bourgeoisie autoritariste a signé en quelque sorte son arrêt de mort… Nous ne voulons pas faire allusion aux crises internationales possibles contre lesquelles l’étude de la chimie serait plus profitable que celle des campagnes d’Annibal… nous voulons espérer que l’ère de ces crises est passée.

Mais nous savons que les fils de la société actuelle, dont l’intelligence sera assez haute et pure pour comprendre, ne lui pardonneront jamais d’avoir cherché à leur imposer les œillères de l’esclave. Et c’est pourquoi avec un sentiment de tristesse pour ceux qui seront victimes de leur propre classe, nous autres, anarchistes, considérons ironiquement la présente réforme, en songeant qu’avec peu d’actes semblables et quelques dizaines d’années, la société anarchiste que nous rêvons et pour laquelle nous luttons sera réalité…

Cypselus,
Agrégé de l’Université.

Nos détracteurs nous objecteront que nous n’avons point qualité pour parler de choses que nous n’avons pas pratiquées [2] ; c’est pourquoi nous nous excusons d’avoir fait suivre notre pseudonyme d’un des titres dont la société actuelle nous a elle-même qualifiés.


[1Kropotkine : La Science Moderne et l’Anarchie.

[2Cette phrase est modifiée suite à un correctif paru dans le numéro suivant.