Le Cinquantenaire d’un Poète maudit : Albert Glatigny

mardi 24 novembre 2015
par  Vidal (Georges)


« Comédien avec passion, rimeur par nature et tellement en dehors de la foule, qu’il paraissait presque lui-même être la création chimérique d’un poète, plutôt qu’un homme de chair et d’os, c’était, à vrai dire, une figure d’un autre âge, égarée en un temps prosaïque : Bohème, non pas comme Murger, mais comme Panurge : acteur, non pas comme nos honorables de la scène, mais comme l’Étoile ou la Rancune ; poète que le sort fit par une étrange antithèse contemporain de M. Pailleron, et parent des grands artistes de la pléiade. Tout en lui était harmonique ; sa poésie si éclatante, son personnage si étrange et d’un tel relief, sa vie qui était tour à tour une ode de Ronsard ou un chapitre de Pantagruel : Tant il était né pour échapper à nos vulgarités ! » Tel fut Albert Glatigny d’après Camille Pelletan.

* * * *

Le poète naquit en 1839. Son père était gendarme (la gendarmerie a toujours joué un grand rôle dans la vie de Glatigny). Glatigny gamin fut un gavroche vadrouilleur. Nous le voyons apparaître en 1852, lorsque Napoléon III instaura le nouvel empire. Les représentants du peuple, complètement affolés par la brutalité du coup d’État, étaient venu se réunir à la mairie du Xe arrondissement ; or, le vicomte de ***, dont l’épouvante agissait sur la vessie, allait à chaque instant dans un coin de la cour ; le jeune Glatigny, qui assistait à ce manège au premier rang des badauds, ne put alors s’empêcher de lui crier : « Ah ! ça ! est-ce que vous croyez qu’on éteint les coups d’État comme Gulliver éteignait les incendies ? » [1]. Mais le poète n’était pas fortuné, il lui fallut se mettre au travail. « Après avoir été saute-ruisseau chez un notaire ou un huissier, puis apprenti typographe, Glatigny s’était brusquement découvert un irrésistible penchant pour le métier de comédien. Ça n’avait pas traîné ; la première troupe de passage qui s’était présentée avait fait son affaire. Engagé pour jouer les utilités et, au besoin, pour remplir l’emploi de souffleur, il s’était mis en route. Des années durant il devait ainsi déambuler de ville en ville, parcourant toute la France, du nord au Sud. D’esprit inventif et travaillant avec une prodigieuse facilité — facilité qui devait lui nuire d’ailleurs en l’amenant à produire trop vite, — il écrivait des pièces, comédies ou drames, que lui-même et ses camarades interprétaient devant un public d’occasion. Le plus immédiat résultat de ce surmenage fut une fièvre cérébrale qui faillit l’emporter. À peine a-t-il échappé à ce danger qu’il en court un autre : Glatigny, poète, comédien et souffleur, se prend d’un amour romanesque pour l’étoile de la troupe. Le sang coule. La belle ne répondant pas à ses brûlantes déclarations, il se décida à mourir : s’armant d’un couteau — pas très grand — en présence de l’inhumaine, il se frappa la poitrine à coups désespérés. Un cri a retenti. Glatigny serait-il mortellement blessé ? Non, le couteau vient seulement de se refermer, coupant traîtreusement le pouce du malheureux amant [2] ». Dégoûté du théâtre, momentanément, Glatigny vient alors à Paris. C’est la misère. Pour ne pas mourir de faim il repart dans une troupe ambulante. Après quelques tournées il revient encore à Paris. Il y fait la connaissance de Manet, de Baudelaire, de Catulle Mendès, etc… Mendès réunissait les jeunes artistes dans les bureaux de la Revue fantaisiste. « C’était là, racontait-il, que tous les jours, l’après-midi, vers trois heures, venaient Théodore de Banville, nous offrant, dans sa bonté de jeune maître, les éblouissements de sa verve lyrique et parisienne ; Charles Asselineau, aux cheveux doux, longs, déjà gris, ayant aux lèvres ce sourire ironique et tendre que Nodier seul avant lui avait eu ; Léon Gozlan, qui daignait nous prêter l’appui de sa renommée ; Charles Monselet, Jules Noriac, Philoxène Boyer et Charles Baudelaire, svelte, élégant, un peu furtif, presque effrayant à cause de son attitude vaguement effrayée, hautain d’ailleurs, mais avec grâce, ayant le charme attirant du joli dans l’épouvante ; là aussi, Albert Glatigny, un poing sur la hanche, nous récitait, ayant aux lèvres son sourire de jeune faune amaigri par les tendresses des nymphes, ses amoureuses strophes aux rimes retentissantes comme de francs bruits de baisers [3]. » Glatigny considérait Théodore de Banville comme son maître et une grande amitié ne cessa de lier ces deux poètes. L’auteur des Odes funambulesques définissait ainsi son élève :

Ce grand corps vraiment maigre et que nul lard ne barde,
C’est Albert Glatigny, comédien et barde.
* * * *

Glatigny voyagea beaucoup. Il visita tous les recoins de la France. Il fut atteint, comme le remarque le Mercure de France « du malaise ambulatoire dont souffrirent, sous des formes diverse, Nerval et Rimbaud. » Pour un oui, pour un non le voilà parti. « Il passe sur le grand chemin, un bâton à la main, une miche de pain sous le bras…, il couche dans les granges. Il mesure les étapes, faute de montre, au temps qu’il met à lire tel journal. Il est si grand que son nez s’accroche aux branches des sycomores ; il est si maigre, que ses habits étroits flottent autour de ses os, comme la brume crépusculaire autour des peupliers de la vallée… Un chapeau pointu, qui a eu des malheurs, allonge encore sa tête longue… [4] » Comme unique ami il emmène avec lui un petit chien, car il adore les bêtes. C’est tout d’abord Toupinel, « un petit griffon qu’il logeait dans la poche de sa redingote, à l’endroit où l’on met d’ordinaire un portefeuille, et qu’il faisait dîner, gravement, devant lui, au café Farnié, à Bayonne, quand, par hasard, il dînait lui-même [5]. » Puis c’est Cosette, la petite chienne qu’a immortalisée André Gill dans un de ses dessins goguenards et nerveux [6]. Parmi les contrées qu’il traverse, Glatigny affectionne les Pyrénées. Il aime Bayonne et Pau. Il écrit à Banville : « Je suis dans un rêve à Pau : de la verdure, du soleil, et, à l’horizon, de la neige qui égaie. Nice est la rue Maubuée auprès de cela. » Il s’enfonce en pleine montagne et pousse des cris d’admiration. Hélas, sa bourse est toujours vide. Les engagements sont médiocres. Mais il accepte tout en philosophe. Écoutez-le : « Hier j’ai servi de guide à une bande d’Anglais qui voulait aller au pic d’Arbizon. J’en avais également envie. Mes Anglais, épatés, m’ont abreuvé tout le long de la route, et le chef de la bande a voulu me coller cinquante balles. Je n’ai pas hésité, je les ai prises tout de suite. Voilà ce que c’est que de fumer sa pipe en blouse devant la porte des auberges ! [7] ».

* * * *

Lorsqu’il demeurait quelque peu à Paris, Glatigny était dans une misère encore plus profonde. Il se contentait de repas infimes et achetait quelques livres (c’était sa passion), puis, de temps en temps, il allait dîner chez un ami afin de remettre d’aplomb son estomac. Cosette était naturellement de toutes les parties. Cependant, lassé de se nourrir de pain et d’eau, il entreprit d’exploiter un de se dons : la facilité d’improvisation. Sur la scène de l’Alcazar, il composa des poèmes avec toutes les rimes que les spectateurs se mettaient en tête de lui envoyer. Il eut tout d’abord un gros succès Mais peu à peu le public se lassa et Glatigny repartit en province. « Job Lazare le vit un jour débarquer, je ne sais plus trop dans quelle sous-préfecture : son long torse était serré dans un mauvais paletot. Ses interminables jambes se morfondaient dans un pantalon beaucoup trop large, et ses pieds démesurés, chaussés de vieux sabots, battaient le pavé en cadence. Quant à son chef, il était majestueusement recouvert d’une casquette percée en plusieurs endroits [8] ».

* * * *

C’est, sans doute, dans un accoutrement semblable que Glatigny débarqua en Corse, un beau matin, pour aller jouer sur une scène de Bastia. Mais, au lieu de se laisser cahoter au trot de la diligence Corte-Ajaccio, il voulut continuer sa route à pied et admirer avec plus de tranquillité la verdure exubérante du maquis. Mal lui en prit. Car, à Bocognagno, alors qu’il savourait un vermouth dans une petite hôtellerie, un brigadier de gendarmerie, Thessein, lui mit la main au collet. L’illustre policier, hypnotisé par la récompense promise pour la capture d’un criminel dangereux, avait cru reconnaître en Glatigny, le malfaiteur recherché. Notre poète proteste, crie. Rien n’y fait. Il est jeté dans un cachot, on lui met les fers, et on l’abandonne pendant deux jours dans cette triste situation, pendant que Cosette le défend contre les rats. Enfin on le fait sortir dans la cour, on le fouille, et on lui fait subir un interrogatoire mémorable. Laissons la parole à Glatigny :

« — Quand êtes-vous venu en Corse et comment ?
— J’y suis venu il y a un mois avec la troupe du théâtre de Bastia.
— Vous mentez. Tout se passe en ordre dans un régiment. Et qu’est-ce que ce Vaudron dont vous avez une lettre ?
— Ce n’est pas Vaudron, c’est Autran.
— Qu’est-ce qu’il fait ce Vaudron ?
— Il est académicien.
— Ah ! académicien ! encore une de vos professions, vous en changez souvent. Hier, vous m’avez dit que vous étiez acteur, puis après ça comédien, puis article dramatique.
— Mais tout cela c’est la même chose.
— Allons donc ! Puis vous êtes homme de lettres, aussi. Où est votre diplôme ?
— Il n’y en a pas.
— Ah ! ma femme qui est institutrice, en a un. Ah ! ah ! oui, vous êtes un scélérat dangereux ! Et qu’est-ce encore ce Pamphile ?
— C’est M. Théodore de Banville, poète lyrique.
— Ils ont tous des métiers dont on n’a jamais entendu parler, fait le spirituel brigadier de Palnera… [9] » Et l’interrogatoire continue sur ce ton, et ce malheureux Glatigny est de nouveau enfermé dans son cachot. Enfin, au bout de quelques jours le glorieux gendarme Thessein, rempli d’orgueil, se décide à faire conduire son prisonnier à Ajaccio. Hélas quand le brigadier vint réclamer sa récompense, il dut se contenter de… quinze jours d’arrêt.

Glatigny fut un mois avant de réhabituer ses pieds endoloris au port du soulier. Lorsqu’il quitta la Corse sa santé était plus mauvaise que jamais. Cependant en 1870, il fit la connaissance d’une jeune fille qui se donna pour tâche d’adoucir la fin du poète. D’origine américaine Enmia Dennie avait fui l’invasion allemande et s’était réfugiée en Normandie. C’est là que les jeunes gens se rencontrèrent. Glatigny, à cette époque, n’était pas beau. Anatole France nous le décrit : « Un grand et maigre garçon à longues jambes terminées par de longs pieds. Ses mains, mal emmanchées, étaient énormes. Sur sa face imberbe et osseuse s’épanouissait une grosse bouche largement fendue, hardie, affectueuse. Les yeux, retroussés au-dessus de pommettes rouges et saillantes, restaient gais dans la fièvre ». Emma Dennie ne vit en lui que le poète malheureux, déjà presque agonisant, et elle voulut devenir sa femme. Ils s’installèrent à Sèvres.

Glatigny, qui se voyait mourir à petit feu, put enfin goûter à une affection sans borne.

Ses lettres à ses amis sont touchantes. Il décrit ces longues nuits sans sommeil, où malgré l’haleine devenue putride du malade, malgré le corps baigné de sueur au point d’être obligé de changer cinq ou six fois de linge, malgré les douloureuses quintes de toux, la jeune femme le serrait dans ses bras et le réconfortait [10]. Mais rien n’y fit. Le16 avril 1873, rongé par la phtisie, perclus de rhumatisme, aux trois quarts aveugle, Glatigny mourut, à peine âgé de trente quatre ans. Emma Dennie ne devait lui survivre que de quelques mois.

* * * *

L’œuvre de Glatigny ? Oh ! Je ne dirai pas qu’elle est extraordinaire. Sa tenue trop parnassienne nous glace un peu par sa froideur de marbre. Il aime la sonorité des syllabes et la régularité des rythmes. Le voici, faisant parler la Beauté, impassible et immobile :

… Moi, cependant, gardant ma sévère attitude,
Dans mon isolement et dans ma solitude,
Je resterai sans cesse, avec mon fier dédain,
Avec mes bras croisés, avec ma hanche lisse.
Avec mon front que rien n’assombrit et ne plisse,
Comme un marbre dans un jardin.
Sous les plus chauds baisers, mes chairs reste-
[ront froides
Et rien ne fléchira mes contenances roides ;
Mes bras seront de neige et ma crinière d’or ;
Rien, jamais, ne fondra cette glace indomptée ;
Oh ! mortels, le sculpteur anima Gai athée
Lorsque les Dieux vivaient encor !…

Il est l’amoureux enthousiaste de la forme, de la belle forme sculpturale et pleine :

Les phtisiques amants de nos lâches poupées
Reculeraient devant ce corps rude et puissant…

Il faut se souvenir que Glatigny fut l’élève de Banville. Pour eux la rime est une déesse omnipotente. D’où parfois des chevilles. Mais Rostand ne devait-il pas s’écrier, plus tard :

Apprends que les beaux vers, comme les belles
[ filles.
Laissent négligemment paraître leurs chevil-
[les [11].

Et, ces restrictions faites, on peut admirer Glatigny pour son verbe puissant, pour ses images curieuses et pour son sentiment très vif de la beauté. Ses Vignes folles, ses Flèches d’or, regorgent de beaux vers. Ses petites pièces sont spirituelles et mériteraient de revoir la scène. Le pauvre Glatigny en était fier : « Un jour il assistait à la représentation d’une piécette de lui Le Bois, une œuvre charmante, et comme il applaudissait d’enthousiasme : — “Tiens toi donc, tu te fais remarquer” » lui a dit un ami. Et Glatigny de répondre : — “Ne suis-je pas spectateur ? Je vois une jolie pièce, bien jouée, je l’applaudis”. Tout Glatigny est là » [12]. Glatigny avait raison d’affirmer son talent. Et la Gloire, dont les bras sont assez accueillants pour laisser venir à elle un Jean Aicard, aurait dû conserver une petite place, dans son giron, pour le Poète miséreux.

Maison d’arrêt d’Aix.

Georges Vidal.


[1Hugo : Histoire d’un crime, p. 80, E. Hugues, édit.

[2Alphonse Séché : Les Poètes-Misère, pp. 41-42, L. Michaud, éd.

[3Fernand Clerget : Villiers de l’Isle-Adam, p. 32, L. Michaud, éd.

[4M. Guy Chastel, Mercure de France, 15 mars 1923.

[5M. Henry Spont, l’Ère nouvelle, 25 mars 1923.

[6forte illustrant le Jour de l’An d’un vagabond, pp. 33-34. Lemerre, éd.

[7Lettres de Glatignv à Banville, Mercure de France, 15 mars 1923.

[8Alphonse Séché, op. cit., p. 44.

[9Albert Glatigny, Le Jour de l’An d’un vagabond. Lemerre, éd.

[10Voir lettres citées par Léon Treich, les Nouvelles littéraires, 17 mars 1923.

[11Edmond Rostand, La dernière nuit de Don Juan.

[12Alphonse Séché, op. cit., p. 43.