Le suicide se vend mal

lundi 9 novembre 2015

Le confort intellectuel, dont nous avons bien dit que nous ne le recherchons pas, serait ici de crier, comme tout le monde, à l’assassinat !

« Comme tout le monde », car ici l’académicien est égal à sa femme de ménage et le plus farouche communiste au plus borné réactionnaire — ces deux dernières expressions n’étant que « clichés », n’emportant aucune adhésion de notre part.

Personne, tout au moins à partir d’un certain stade dans la notoriété, celle-ci fût-elle criminelle, ne s’est jamais suicidé, ne saurait jamais se suicider.

C’est à peine même d’ailleurs si la mort naturelle est une hypothèse tolérable dans certains cas. Toujours il a fallu et toujours il faudra le « mauvais café » ou le lacet subreptice !

La liste est immense qu’on pourrait dévider, et Figon dans les obituaires futurs des « morts mystérieuses » n’aura peut-être qu’une place infime après Félix Faure, Syveton, Almereyda, Philippe Daudet, Prince et tutti quanti !

Beaucoup d’éléments complémentaires sont là évidemment pour justifier les orgies des « assassinistes » à tout prix !

D’abord évidemment le public assoti et béant, mais aussi les intellectuels, fussent-ils « cartésiens » ou agrégés de mathématiques, tous portés au fond sur l’optique « concierge » des choses. (Voyez les divagations de quelques-uns à propos de l’affaire Oswald).

Et encore et surtout les marchands de papier, qui savent, eux, que le suicide ne se vend pas !

Des gens qui parlent présentement de l’affaire Prince à tort et à travers, seraient-ils plus prudents, s’ils savaient que quelques-uns des grands fabricants de l’opinion de l’époque étaient convaincus du suicide, qui faisaient pourtant répandre à centaines de milliers, voire à millions, d’exemplaires une version contraire.

Ainsi M. Prouvost, qui voulait donner alors à son Paris-Soir, sinon naissant, du moins encore mal affermi, toute la propulsion souhaitable.

Et là-dessus, il n’y a pas à récuser, nous avons un texte de quelqu’un, et non des moindres, qui l’assistait dans ce temps-là.

De Pierre Lazareff, qui nous informa clairement quand il était réfugié aux Amériques dans un livre intitulé : Dernière édition ! Cela se lit à la page 238.

Le conseiller Prince, comme l’on sait peut-être, avait été trouvé mort au lieu-dit la Combe-aux-Fées, proche Dijon, sur la voie du chemin de fer et la controverse à jamais inépuisable s’était ouverte : suicide ou crime ? Et Paris-Soir avait dépêché sur les lieux deux honnêtes Britanniques, retraités de Scotland Yard ou de l’Intelligence, avec mission d’éclaircir !

Ils étaient revenus opinant au suicide, et malgré les argents décuplés, à eux offerts, pour qu’ils concluent au rebours de leur conscience, s’étaient obstinés.

Témoin ce propos de Prouvost qu’a rapporté Lazareff :

« Nous ne pouvons pas, dit-il, absolument pas publier un document pareil. Nous ne pouvons pas aller contre l’opinion du public qui croit que c’est un crime. Si nous disons que c’était un suicide, nous aurons l’air de prendre parti politiquement, ce qui nous fera le plus grand tort dans notre vente. »

Sur cette citation, nous tirons l’échelle !

Nous n’avons pas dit pour autant que Figon s’était suicidé, mais encore moins qu’il avait été « assassiné ».

Nous aurions beau faire d’ailleurs : nous ne pourrons jamais prétendre à une grande vente !