Journaux et journalistes dans les « Mémoires » de Galtier

lundi 9 novembre 2015
par  Croix (Alexandre)

Galtier avait connu très tôt qu’on ne peut casser les carreaux en toute quiétude que chez soi. Aussi ses tentatives hors de son Crapouillot natal furent-elles peu nombreuses et le plus souvent suivies de déconvenues ! Et le chapitre qu’il nous donne au tome deux des Mémoires d’un Parisien sur ses « débuts ratés dans le journalisme quotidien » n’est pas un des moins allègres !

C’était au Pays, un vieux titre rené de ses cendres que l’aventure s’était placée, et déjà dans l’après-guerre puisqu’on était en 1919.

Feuille illustrée autrefois par les Cassagnac et puis tombée en déshérence, c’est Albert Dubarry qui en 1917 avait repêché l’enseigne au cimetière des titres défunts.

C’était presque une gageure. Dubarry passait, en effet, pour être l’homme lige de Caillaux, et la prétention d’abriter une politique de paix sous la vieille raison sociale bonapartiste pouvait passer pour audacieuse.

Tous les aboyeurs du patriotisme immarcescible, de Maurras à Gustave Hervé, s’étaient d’ailleurs promptement ligués, pour demander d’où venait l’argent et pour décréter que Dubarry ne pouvait être que l’instrument de noirs desseins.

Et l’illustre Albert avait dû se démettre après quelques semaines de direction, laissant la place à un personnage que l’Armée avait lâché depuis peu sur le Boulevard, un capitaine Gaston Vidal, auquel Galtier-Boissière, chroniqueur tout neuf, aura précisément affaire.

<h2>Gaston Vidal</h2>


Gaston Vidal, couvert de ferblanterie du gros orteil au sinciput et ayant enfin connu la « bonne blessure » avait surgi dans la vie parisienne pour y tenir l’emploi de héros professionnel.

Un emploi dans lequel il ne devait pas être le seul à se produire, quelques autres, tels Marcel Bucard ou Joseph Darnand y brilleront après ou dans le même temps que lui jusqu’aux infortunes que l’on sait. Pour Gaston Vidal toutefois, il disparaîtra avant le temps des Caponnières, bornant sa disgrâce à une comparution en Haute Cour pour simple trafic d’influence et corruption de fonctionnaire.

Mais au rebours de Bucard et de Darnand, toujours catalogués hommes de droite, Gaston Vidal, en 1917, avait été érigé ou s’était érigé en homme de gauche.

Un pavillon idéal donc, pour couvrir une marchandise qu’on disait frelatée — le Pays passait, en effet, pour être la suite du Bonnet rouge — et qui ne l’était même pas. M. Prouvost, de Paris-Match, fait même dire chez l’historien de Livois, que la noirceur du Pays était telle, que Clemenceau le fit pressentir pour qu’il s’ingérât de ses deniers dans l’affaire, pour la saborder ou la rendre au droit chemin. Répétons : l’anecdote est écrite dans la récente Histoire de la Presse que l’on sait mais dont il n’est pas une ligne qui ne demande caution.

Galtier-Boissière assumait donc pour le denier coquet de 20 francs, un papier quotidien. Collaboration sans histoire, quand un jour, Vidal prétendit le lancer dans une affaire oblique contre Jacques Boulenger. Vidal prétendait à on ne sait quelle préséance sur celui-ci au nom de l’ancien combattantisme et Galtier avait été chargé d’attacher le grelot. Or le lendemain, Vidal faisait déjà machine arrière et désavouait platement le jeune impétueux.

Il en résultait le hourvari qu’on peut croire. Un télégramme d’invectives, mandé de Barbizon, notifiait au héros de l’infanterie, qui encaissait sans mot dire, qu’il eût à se passer dorénavant des services du jeune Galtier.

Vidal en avait vu et en verrait d’autres et pour les « encaissements » de toute nature deviendrait bientôt un des spécialistes les plus cotés de Paris. Peu de temps d’ailleurs après son algarade avec Galtier, il devenait député de l’Allier, où il battait Pierre Brizon, le directeur de la Vague, ancien pèlerin de Kienthal.

La Chambre bleu-horizon, comme on disait alors, élue le 16 novembre, n’avait pu qu’ouvrir toutes grandes ses portes au « héros », que Poincaré embarquait promptement sur sa galère ministérielle, avec un vague sous-secrétariat aux Sports. Vidal émargea désormais partout où on pouvait émarger. Il gloutonnera dans tous les budgets de silence ou de publicité jusqu’au jour de la déconfiture d’Oustric, où s’achèvera sa carrière de ruffian de l’héroïsme prétendu !

Pour Galtier, il tirera de sa mésaventure avec le directeur du Pays, une détermination de ne plus écrire nulle part que dans son Crapouillot, et à laquelle il se tiendra pendant quinze ans.

<h2>Eugène Merle</h2>


Un autre apparu dans ses chemins, ce fut Eugène Merle, duquel il brosse d’ailleurs un portrait qui est peut-être une des meilleures pages des Mémoires !

Merle, son ami depuis 1920, ne l’eut pourtant jamais parmi ses collaborateurs. Gautier n’avait été ni du Merle blanc, ni de Paris-soir, ni de Paris matinal, prévu d’abord pour être Paris-matin, mais qu’un froncement de sourcil de Brunau-Varilla avait contraint à une mutation brusque, ni non plus d’aucun des succédanés du Merle blanc (Courrier littéraire, Merle tout court, etc.).

Galtier était dans sa phase de retraite absolue de la presse parisienne, quand Merle atteignit au zénith. Et il faudra 1939, pour que son nom paraisse dans une publication née des entreprises tumultueuses d’Eugène, mais le Merle auquel il collaborera ne sera plus que celui de Mme Merle, le fondateur de la maison ayant pris congé depuis 1937 !

Oui, le portrait de l’ancien lieutenant de Gustave Hervé et du plus proche des compagnons d’Almereyda mérite d’être relu et relu dans les Mémoires d’un Parisien. Personne n’aura rendu avec autant de bonheur que Galtier tout l’arsouille et tout le grandiose du Rastignac-Vautrin que fut tout à la fois le lanceur de Paris-soir et de vingt autres entreprises qui prospérèrent dans d’autres mains que les siennes mais que celles-ci n’auraient pas osé mettre sur le chantier !

Georges-Anquetil traverse aussi les souvenirs de Galtier mais de manière plus furtive, et pour autre chose que de cordiaux abandons, comme c’est le cas pour Merle.

Ici, Galtier avait eu maille à partir, sinon pour des propos directs de l’auteur de Satan conduit le bal, mais pour des insinuations désobligeantes parues dans sa feuille, la Rumeur et signées de Marcel Arnac.

La trique haute, il s’était rendu boulevard Berthier où la Rumeur tenait bureau, pour s’enquérir du patron mais n’avait eu affaire qu’à Albert Livet, vieille relation du Pays, et qui mettait alors une science incontestable du marbre et de la mise en pages, au service des entreprises d’Anquetil.

L’affaire s’était résolue à l’amiable. Le lendemain, la Rumeur avait rectifié dans le sens demandé. Anquetil qui avait déjà été bâtonné pour des outrages antérieurs avait montré une considération immédiate pour les cornouillers dont s’étaient munis Galtier et Oberlé, car celui-ci avait eu aussi sa part des rumeurs de la Rumeur !

Il faudra les événements de 1934 pour que Galtier sorte de sa tour d’ivoire de la Sorbonne, et ce sera à l’appel de Maurice Maréchal, le directeur du Canard enchaîné. L’épisode est plus connu et on sera plus succinct que pour les précédents. La Fourchadière, qui s’était pris d’un béguin tardif pour le préfet Chiappe, qui avait bien voulu se dépêcher à son domicile pour lui apporter de plates excuses, au lendemain d’un jour où des flics subalternes l’avaient molesté, avait prétendu rendre la politesse, quand le préfet avait été débarqué par Daladier et son ministre de l’Intérieur Frot, au début de février 1934.

<h2>Galtier au « Canard enchaîné »</h2>


Un marivaudage sur le thème refusé d’abord à l’Œuvre puis non agréé au Canard avait amené la rupture de La Fouch’ avec Maréchal, dont il était pourtant alors le plus ancien collaborateur.

Et c’est comme cela que Galtier avait été prié de prendre le relais. Ce dont il s’était d’abord fait scrupule, pour toutes sortes de raisons, dont celle-ci qu’il était imprudent de chausser les godasses du Bouif, tant la succession paraissait difficile à soutenir.

En vérité, Galtier avait montré là une timidité et une délicatesse excessives. Ce qu’il fit alors au Canard peut lui être compté parmi ce qu’il fit de meilleur. Hélas ! des heurts vinrent, que le temps a assoupis et nous n’y reviendrons pas. Les procès de Moscou, les événements d’Espagne avaient mis les gens dans un état d’esprit assez comparables à celui de l’Affaire Dreyfus, et des hommes encore proches la veille se hérissaient subitement les uns contre les autres. Galtier dut s’en aller à la Flèche de Bergery, où dans la même veine qu’au Canard, il se produisit encore quelques années, à peu près jusqu’à la fin de 1938, après quoi il se replia définitivement derrière son créneau de la place de la Sorbonne.

Une autre mésaventure, advenue avec le Petit Journal de Patenôtre, l’avait encore dégoûté davantage, s’il était possible, du journalisme quotidien.

Sollicité, en effet, de mener une campagne contre les Marchands de canons, Galtier s’était exécuté quasi ingénument, apportant une copie irréprochable, nourrie aux fortes sources du Crapouillot !

Pas de clerc véritable, car on n’avait jamais eu chez Patenôtre d’autre dessein que d’effrayer les de Wendel avec lesquels on se trouvait en conflit dans les régions obscures du Big Business.

Aucun des articles demandés ne devait jamais paraître, Patenôtre s’offrant néanmoins à tous les dédommagements qu’on voudrait, procédé qui aurait eu son plein effet avec Georges-Anquetil mais que Galtier avait repoussé du pied !

<h2>Galtier-Boissière et l'« obèse mondain »</h2>


Après cette affaire, Galtier-Boissière ne reviendra plus au « quotidien » que pour les quelques articles qu’il fera, par amitié pour Jeanson, dans le fameux Aujourd’hui de Capgras.

Il y aura encore, mais après la guerre, sa grande série de l’Intransigeant, sur « les scandales de l’épuration » et qui malheureusement n’a pas été recueillie.

Galtier avait su alors trouver la manière des plus grands, écrivant notamment des lignes inoubliables, pour Béraud, un Béraud à terre et déserté de tous les anciens affidés de la « bonne époque », celle où il était le roi de Gringoire et des Halles, à cause de ses adjectifs et de ses franches lippées !

Lignes qui n’entamaient en rien celles, non moins inoubliables, qu’il avait écrites contre le même dans un article fameux du Canard intitulé l’Obèse mondain lors de l’affaire Salengro, et qui fut probablement le plus bel échantillon polémique jamais tombé de sa plume !

Les apaisements survenus dans l’intervalle ont pu faire que cet article n’ait plus jamais été évoqué nulle part, mais nous ne nous embarrassons pas ici de telles retenues !

A. C.

Galtier Brisson

Le Figaro dans la nécrologie qu’il consacre au fondateur du Crapouillot insiste, comme il est de bonne guerre, sur les démêlés qui opposèrent Brisson et Galtier, mais n’est-ce pas exagérément dire qu’il poursuivit d’une particulière animosité le Figaro !

En vérité, Galtier-Boissière et Pierre Brisson avaient longtemps frayé de bonne amitié.

Tout conspirait d’ailleurs à les rapprocher. Même commune origine bourgeoise et de la même stratification.

Galtier pouvait en effet alléguer les Ménard, plus particulièrement l’illustre Louis, l’auteur du Prologue d’une révolution que Proudhon avait publié dans l’une de ses feuilles après les journées de juin 1848, et celui-là seul aurait suffi à soutenir la comparaison avec les plus flatteurs des Francisque ou des Adolphe dénombrés dans les Sarcey ou les Brisson.

Ce Louis Ménard était d’ailleurs un des grands orgueils de Galtier, au point même que voici quelques années, il avait réédité le fameux Prologue avec les bois de notre ami Germain Delatousche !