Chronique des services dits secrets

lundi 9 novembre 2015

L’étrangeté des choses veut que cette rubrique soit placée également, aujourd’hui, sous le signe de Galtier-Boissière. La valse qu’on nous promet pour bientôt dans les ténébreuses officines du « renseignement » ne constitue, en effet, rien de moins qu’un nouveau chapitre de cette Farce des services secrets, que le Crapouillot nous donna à la fin de 1951.

Il y avait eu déjà beaucoup de remue-ménage à l’époque, consécutivement à l’affaire dite des « généraux » (les généraux Mast et Revers s’étant laissé compromettre par un agent du S.D.E.C.E., un nommé Peyré, sorte de Lopez du temps, mais qui, plus heureux que celui-ci, avait pu, avant le plein de la tornade, s’exporter en Amazonie !), et la boue des « services » était en grande partie montée à la surface.

Peyré, immatriculé sous l’indicatif A.P. 475, était alors « manipulé » par un capitaine Girardot, et théoriquement « axé » sur la mission militaire yougoslave ! Accessoirement ou plutôt essentiellement, il s’occupait aussi de la surveillance du général Revers, chef d’état-major, pour le compte du « service », tout en jouant auprès de lui les officieux et les « honnêtes » courtiers (entremises et affaires en tout genre).

Lopez lui, figurerait sur les contrôles, s’il faut en croire certains journaux, sous des appellations infiniment plus pittoresques que celle qui déguisait Peyré, puisqu’il serait indifféremment Don Pedro, Toto la Valoche (allusion ouverte, si l’on ose dire, aux besognes qu’il remplissait à Orly en fourrageant dans les bagages des « suspects ») et encore la Savonnette.

Encore ce dernier nom lui viendrait-il du « milieu », où l’on a plus de lettres qu’il ne semblerait, car la Savonnette en question doit plutôt être entendue comme dans l’expression « savonnette à vilains » que dans l’acception Cadum ou Palmolive ! Là est probablement le vrai dans ses relations avec Souchon et Volter. Ceux-ci devaient bien quelquefois en échange des indications apportées par Lopez faire droit à quelques « indulgences » réclamées pour soi ou les amis.

Vieux principe du prêté rendu, rarement transgressé entre poulets et « informateurs », et que les prétendus truands connaissent bien, et auquel ils furent toujours disposés, d’ailleurs, à s’abonner.

Mais revenons au grand œuvre annoncé. M. Léon Noël, que le régime préposa toujours aux lessivages de tout genre, a reçu mission de réformer nos services de police et de renseignement.

Périodiquement ce noble dessein enflamme quelque homme d’État. Ainsi, après les sanies et insanités de l’Affaire Dreyfus, Galliffet lui-même, l’éhonté massacreur, en était venu à s’exclamer pudiquement, du haut de la tribune de la Chambre, où il intervenait en tant que ministre de la Guerre de Waldeck-Rousseau, qu’il ne fallait plus que des officiers des services secrets continuent « par excès d’ardeur à fréquenter dans les cafés borgnes et les maisons louches pour y rencontrer des gens qui devaient leur fournir des renseignements utiles » parce que c’était commettre « ainsi leur qualité et leur uniforme dans des relations et des compromissions déplorables », Journal officiel du 29 mai 1900 (p. 1307, col. 3).

Propos d’ailleurs qui n’avait fait que suivre un décret de Waldeck (août 1899), décret qui inventait en quelque sorte la Surveillance du Territoire (en tout cas la chose sinon le mot, et sans les proliférations qu’elle a connues depuis) !

Waldeck avait prétendu par là préserver les émoulus de Saint-Cyr ou de Polytechnique du contact jugé avilissant des agents de bas étage. Désormais, seuls les policiers de la Sûreté, dont la « pureté » pouvait être exposée à moindres frais, auraient à « manipuler », comme on ne disait pas encore, toute la lie subalterne du « renseignement ».

De plus, les gens du Bureau des Renseignements, désigné aussi du nom, qui était encore un de ces camouflages vains dont ces messieurs sont coutumiers, de Section de Statistique, perdaient leur autonomie de fait au sein de l’état-major, et étaient mis dans la dépendance du 2e Bureau !

C’est probablement d’ailleurs depuis ce temps-là, que par synecdoque inévitable, les feuilletonistes ont commencé, prenant le tout pour la partie, de parler de 2e Bureau quand il ne s’agissait que de S.R. !

Confusion déjà regrettable mais qui n’était qu’anodine, auprès de toutes celles qu’on est dans le cas de commettre avec tous les organismes qui nous vinrent — legs effroyable — de la dernière guerre, et que nous tenterons de délabyrinther une prochaine fois.