Gulaï-Polé

samedi 25 octobre 2014
par  Teslar (Casimir)

On a beaucoup dit sur le mouvement anarcho-makhnoviste et sur Makhno. Désormais, les compagnons sont bien informés et presque tous sont solidaires de ces paysans anarchistes qui voulaient organiser la commune libre et qui, avec tant de courage, combattirent durant quatre années contre l’État surgi des cendres de la Révolution russe.

Dans cet article, je veux présenter à nos camarades le centre de l’insurrection anarcho-makhnoviste : Gulaï-Polé.

Je suis convaincu que tous ceux qui se sont intéressés à ce mouvement liront avec plaisir la petite description du village rebelle que les bolchevistes ironiquement appelèrent « Makhnograd » — c’est-à-dire la ville de Makhno.

Gulaï-Polé se trouve située non loin de la mer Noire, près de la Crimée, dans la province d’Alexandrowski.

Gulaï-Polé est à la fois une petite ville et un gros village. Il serait exagéré de l’appeler ville ; il serait injuste de la désigner seulement sous le nom de village. Le centre de Gulaï Polé ressemble à une ville, sa périphérie est un village. Traversée par une petite rivière, Gulaï-Polé, sillonnée de très longues rues, compte environ 25.000 habitants. Les maisons des paysans y sont grandes, hautes, spacieuses, avec des toits de paille, de petites fenêtres ; elles sont toutes environnées de jardins fruitiers, précédées de vastes cours, entourées de murs bas, construites en grosses briques composées de guano chevalin et de boue. Les maisons sont construites aussi en briques de même matière. On est frappé par l’ordre exemplaire et la propreté qui y règne partout.

J’ai été à Gulai-Polé pendant l’hiver. La campagne et le village étaient recouverte d’une abondante couche de neige. Dans chaque cour stationnait la fameuse voiture « tatscianki » ; c’était l’indice que chaque maison hospitalisait des insurgés makhnovistes.

Gulaï-Polé ressemble à tous les grands villages ukrainiens qui ont une physionomie analogue à celle des villages de Moldavie et de Bessarabie.

En entrant dans le village, je fus frappé par la vue des tranchées abandonnées qui entouraient Gulaï-Polé. Quand je pénétrai dans le centre, je fus impressionné par l’horreur de la guerre qui a passé sur ces lieux, laissant de profondes traces de son passage. Les meilleures maisons étaient détruites, d’autres en très grand nombre, étaient à moitié démolies. Dans une de celles-ci je trouvai le siège de l’Union professionnelle fies Travailleurs de Gulaï-Polé. Les murs montrent de noires fissures et des trous. Partout on y voit les traces lies projectiles et du feu.

Si tu vas à Goulaï-Polé, les enfants te conduiront à l’endroit où les Autrichiens brûlèrent la petite maison de bois, dans laquelle naquit Nestor Makhno et où habitait sa pauvre vieille maman, quand les troupes autrichiennes pénétrèrent à Goulaï-Polè.

Ils te montreront aussi d’autres maisons brûlées par les blancs ou par les rouges : les maisons des insurgés anarcho-makhnovistes.

L’église orthodoxe située dans le centre était entourée d’une grande esplanade dont une pallie est occupée par le marché.

Quelques hautes cheminées fumantes indiquaient que dans les usines, le travail continuait. Quelques usines étaient complètement en ruines.

Les faubourgs du village étaient pittoresquement ornés de moulins à vent, dont les ailes tournant lentement sous le vent léger, donnaient un air de vie à Gulaï-Polé enseveli sous la neige.

Dans une des rues principales flottait au vent le drapeau noir sur lequel on lisait : « État Major de l’Armée des insurgés makhnovistes de l’Ukraine. »

Gulaï-Polé est divisée en 9 ou 10 centuries. Dans les temps antiques, une centurie était composée de cent familles ou maisons, mais aujourd’hui, une centurie représente un quartier au village. Elle a ses délégués, son école et souvent sa petite église.

Les écoles sont construites en briques rouges ; ce sont des édifices bas et larges, entourés de jardins. Tout à côté se trouve une petite et gracieuse maison : celle de l’instituteur qui, durant la révolution, vivait de ses propres produits, semant lui-même et recueillant son blé, cultivant lui-même son jardin.

Il y a, à Gulai-Polé, deux écoles supérieures dont une de filles. Une troisième est fermée manque de professeurs. Le monument est tombé en ruines.

À Gulaï-Polé il y a un fort pourcentage de Juifs. Je vous parlerai une autrefois de la vie des habitants et du sort des insurgés.

Par les rues de Gulaï-Polé je vis souvent passer, au galop, des cavaliers, des voitures pleines de mitrailleuses, des bataillons entiers d’insurgés et quelquefois l’artillerie makhnoviste qui traversait avec fracas le village pour se rendre en manœuvres dans la steppe.

À première vue, il ne semblait même pas que ce grand bourg à physionomie aussi pacifique fût la forteresse de la liberté, et que là vivait le peuple en armes.

La rumeur stridente des mitrailleuses rompait la quiétude de la vie. C’étaient les mitrailleurs noirs qui s’exerçaient et habituaient de jeunes chevaux au bruit des mitrailleuses.

Les enfants jouaient à la guérilla par les rues. Ces gamins n’oublieront pas de sitôt l’esprit libertaire qui animait leurs jeux quand ils s’entraînaient à la lutte contre les « rouges. »

Gulaï-Polé est vaincue — mais non domptée !

Vive Gulaï-Polé.

Casimir Teslar.