Revue des revues

, par  Wullens (Maurice) , popularité : 4%

Une aubaine ce mois-ci : le numéro spécial des Cahiers d’Aujourd’hui consacré à Léon Werth (en vente chez Crès, 21, rue Haute-feuille, Pairis-6e). J’imagine que tous les lecteurs de Clavel, d’Yvonne et Pijallet, des Amants invisibles, des Voyageurs avec ma pipe, de Dix-neuf ans, j’imagine que tous ceux-là voudront posséder ce superbe cahier.

D’abord, malgré son prix modique (cinq francs) c’est un chef-d’œuvre typographique : tiré sur beau papier, avec des caractères de choix, deux portraits hors-texte, par l’Imprimerie Ste Catherine de Bruges, laquelle est depuis longtemps renommée pour son travail soigné.

Et surtout le contenu est digne du contenant. Lucie Cousturier craint au début de, ses propres lignes la monotonie de ces articles consacrés à un même écrivain : « Célébrer Werth en groupe, dit-elle, cela ne formera pas un concert mais un unisson, un cri ». Non pourtant. Chacun des articles intéresse le lecteur. Évidemment, ils ont des points communs. Ainsi voyez comme cette phrase de René Arcos se rapproche de celles de Romain Rolland que je citerai plus loin : Livre amer, dit Arcos, mais qui ne trompe pas. Livre le plus pessimiste qui soit, et qui pourtant nous apporte un espoir à l’insu sans doute de Léon Werth. Alors que toute conscience humaine semblait abolie, il y avait quelque part un Clavel, un soldat de deuxième classe, qui n’était pas dupe et continuait à voir clair. Nous savons aujourd’hui qu’il y en avait même plusieurs. Aussi désabusés, aussi écrasés qu’ils étaient, ils portaient en eux l’espoir du monde. »

Mais à côté de cela quelle diversité ! Quel ensemble d’anecdotes narrées par les meilleurs copains de Werth, et qui nous le dépeignent bien comme nous l’imaginions d’après ses livres. Il faut lire les articles de Lucie Cousturier, de Valéry Larbaud, de Poncetton, de Gignoux, de Béraud, de Salmon, de Mermillon et de Georges Besson.

Puis Arcos fait aimer en lui l’auteur de Clavel qui restera, comme dit Séverine, « un maître livre ». Elle ajoute : « La censure ne s’y est pas trompée qui a retardé tant qu’elle a pu la parution de ce bouquin vengeur. Mais son calcul (comme tout ce qui peut émaner d’elle !) a été imbécile. Barbusse, Duhamel, en nous bouleversant d’émotion, avaient, en quelque sorte épuisé notre sensibilité, frayé la voie à des réflexions plus sarcastiques et plus âpres C’est ce complément qu’a apporté Werth, tout ce que l’ironie, douloureuse et méconnue du vulgaire, recèle de tonique et de vivifiant. »

Luc Durtain et Henri Duvernois mettent en relief, la vérité, la sincérité de l’œuvre de Werth (son caractère essentiel). Jean Royère, Marcel Ray, André Salmon le montrent critique pictural fort avisé. Et Vildrac insiste fort heureusement sur le poète, ou mieux, car Werth n’aime guère ce mot trop galvaudé, sur l’homme.

J’ai gardé pour la fin l’opinion de Romain Rolland que je veux reproduire in-extenso :

« Léon Werth est un grand artiste et un homme libre. Il m’est donc deux fois cher.

J’aime à voir en ce fier écrivain l’héritier de Mirbeau. Il en a l’ironie vengeresse, le mépris puissant, la saine misanthropie et cette flamme de l’art dont la splendeur illumine le néant.

Mais sa voix n’a point les sonorités de trompette jubilante, dont Mirbeau sonnait la chute des vieilles murailles fétides d’une société pourrie. Mirbeau croyait aux hommes malgré tout. Mirbeau croyait à la victoire. Et dans le tonnerre de ses invectives, j’entends souvent rouler le rire triomphant. Mirbeau vivait encore au temps des grandes illusions. — Werth n’en a gardé aucune.

J’en conserve quelques-unes. Je crois encore à des hommes. Il en existe.

Celui-là même qui, dépouillé de toutes les illusions, soutenu par la seule vigueur de son ardente vie, chemine au bord de l’abime, avec une joie intrépide qui dédaigne l’espoir, — celui-là est un homme.

Celui-là est Léon Werth. »

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Le mouvement socialiste-chrétien n’eut jamais dans les pays latins l’importance qu’il a toujours eu dans les pays du Nord. Je crois d’ailleurs qu’il ne l’aura jamais. Dans nos pays, la foi religieuse s’accompagne plus volontiers de sectarisme outrancier et d’étroitesse d’esprit que de large humanité.

Par ailleurs, ce mouvement a faibli devant la boucherie de 1914 tout comme le socialisme marxiste. Je me souviens d’avoir lu dans l’Espoir du Monde de Paul Passy, durant la guerre, quelques respectables âneries.

C’est eu réaction contre ce patriotisme-chrétien (!?) que d’autres chrétiens, restés antimilitaristes, firent reparaître en 1918 les Voies Nouvelles. Je me rappelle fort bien y avoir lu de très intéressants articles.

Mais ces essais dispersés n’avaient qu’une influence fort minime. Aussi les Voies Nouvelles viennent-elles de refusionner avec l’Espoir du Monde, de Paul Passy, en s’adjoignant les Feuilles belges, organe des socialistes chrétiens de Belgique. Cet organe global s’appellera Le Socialiste chrétien. Mais, comme je l’ai dit plus haut, je doute que ce mouvement ait jamais un vif succès dans nos pays.

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Dans le Thyrse (104, avenue Montjoie, Uccle-Bruxelles) Renée Dunan traite le problème de la morale et de la pornographie en littérature. Elle conclut très justement : « N’est vicieux que le livre mis aux mains du vicieux. Le vice est antérieur à la littérature. »

Mais à propos de la Garçonne de Paul Marguerite, elle remarque que « quelques sots et des ignorants, accompagnés de pêcheurs en eau trouble, ont pu faire en sorte que ce livre soit quasi-interdit, que nombre de libraires refusent de le vendre… » Il y a bien là quelque exagération. Je crois au contraire que tout le battage fait autour de la Garçonne a rapporté pour le moins quelques supplémentaires billets de mille à l’auteur prévoyant. Et surtout, je ne connais guère de libraires qui refusent de le vendre, ouvertement, sauf peut-être quelques boites saint-sulpicières. Mais dans les librairies de toutes les gares, une bande verte obsédante annonce le chiffre du dernier tirage. Et le moindre marchand de journaux du moindre patelin possède quelque exemplaire mis en vitrine entre le Denain-Journal et l’Humour. Quant aux « amateurs » qui n’ont même pas un marchand de journaux, ne vous faites pas de bile pour eux. Ils trouveront bien le moyen d’acheter le volume : je suis tranquille à ce sujet depuis qu’un mien collègue me vanta ses visites mensuelles aux bocards du chef-lieu d’arrondissement.

Et Monsieur Victor Margueritte peut se frotter les mains : le commerce va bien !

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Le Verbe (46, rue de Richelieu, Paris) publie dans son dernier numéro, des vers, beaucoup de vers. Du moins appelle-t-on ainsi dans le monde littéraire des lignes se terminant par des sons identiques. Voici un échantillon de Ces… vers :

En tranchée, il est des moments
Où notre cœur, dans sa misère.
Nous décerne secrètement
D’idéales croix de guerre…

L’auteur est M. Jean-Charles Reynaud. Espérons qu’à la prochaine dernière guerre, il décrochera une croix de guerre, pour de vrai, et qui sait, peut-être le poste envié de Poilu inconnu !

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Paris-Revue (3, rue Rossini, Paris) informe ses collaborateurs que « Les manuscrits doivent porter le numéro d’inscription de l’abonnement. » Et au moins, de cette manière franche, on est fixé.

Il y a là-dedans des jeunes poétesses qui commencent à désespérer. Ainsi Marguerite Fleury qui se lamente :

Ami tu reviens, je serai ton automne.
Car le temps est passé sans que tu sois venu !

(Comment diable fera-t-il bien alors pour revenir, s’il n’est pas venu ?)

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Dans le dernier Plagaire (53, rue Druge, Vienne) Fontanieu proteste, car on l’a, parait-il, appelé « anarchiste ». Et il a bougrement raison car voici sa profession de foi :

« L’autorité ?… Je la combats lorsqu’elle me nuit ou lorsqu’elle me menace ; je la laisse tranquille lorsqu’elle me tolère ; et je la soutiens lorsqu’elle me protège ».

Ça n’est pas compliqué.

Ni bien original.

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M. Henri Dutheil continue la publication de ses souvenirs de guerre dans la Mouette (20, rue du Perrey, Le Havre) cahier de mars. Et cette fois il a été tellement fort que la rédaction de la revue n’a pu faire autrement que supprimer quatre lignes de ses élucubrations.

Ce qui reste est déjà assez savoureux : Voici le récit de l’attaque du 9 mai : « Les boches assommés à coups de crosse, on pilait sur les boches… il y en avait des tas, partout ! ah ! nom de Dieu ! c’était beau ! c’était beau ! (sic. Sans blague, mon vieux Guillemard qui publiez ça dans votre revue : si joli que çà ?) (Les officiers ennemis, pour avoir quartier, lançaient aux types leurs bijoux, montres, bagues, bourses, tout l’argent qu’ils avaient sur eux en criant : Pardon ! On les tuait et on prenait leurs beaux casques ».

N’est-ce pas que c’est beau et que l’un se sent fier d’être Français !

M. Dutheil s’est plaint par ailleurs que je lui aie attribué une âme de bureaucrate. Je reconnais mon erreur. J’aurais dû dire : une âme de brute.

Il préfère, dit-il encore, un homme d’action comme Mangin à un bavard comme Georges Pioch. Je n’ai jamais eu de vénération insensée pour Pioch. Mais en fait d’hommes d’action, je préfère Cottin, Germaine Berton, voire Ravachol ou Bonnot au Mangin- Gueule-de-Boucher qu’adore M. Dutheil. Pourquoi ? Parce que les bougres que je préfère font leur boulot eux-mêmes, pardi !

Et qu’ils n’envoient pas les autres se faire lasser la gueule à leur place.

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J’ai déjà cité ici même Les Cahiers de la Ligue des Droits de l’Homme (10, rue de l’Université, Paris-7e). Organe de documentation surtout, où l’on trouve par exemple quantité de « tuyaux » sur les innombrables crimes des Conseils de guerre (français, ô mes bons patriotes).

On y parle aussi des livres reçus et le dernier cahier publie ces lignes… curieuses, au sujet de Chez les loups d’André Lorulot :

« M. Lorulot n’est pas tendre pour les anarchistes dont il peint l’esprit et les actes sous les couleurs les, plus fâcheuses. Ce qu’il y a de grave, c’est qu’il les connaît bien. Mais il a soin de mettre à l’abri de ses coups « les idéalistes sincères et les apôtres convaincus » qui sont nombreux, dit-il. Le malheur est que des livres comme celui-là aident le gros public, qui ne demande pas mieux, à confondre les bons et les mauvais dans la même réprobation globale, ce que n’a pas voulu le camarade Lorulot ».

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Quelques lignes émues dans les Libres Propos (rue Émile-Jamais, à Nîmes) sur Émile Masson, l’auteur d’Yves Madec, de l’Utopie des Îles bienheureuses, du Livre des Hommes et de leurs Paroles inouïes, qui vient de mourir.

« Ce qui, plus que tout, oblige au respect, c’est qu’en lui habita la liberté. Elle fut l’âme de son âme. Libre en sa province, en son métier, en sa famille, en ses amis, en son parti, libre à travers la guerre, libre dans l’action même ».

Et des extraits de lettres de Masson où nous notons cette remarque :

« J’avais fondé des espérances sur la Vie Ouvrière qui, avant la guerre, m’avait fait des ouvertures. Mais au lieu de s’élargir et de s’approfondir, je crains qu’elle n’aille en se durcissant, en s’effilant en pointe de baïonnette » …

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Signalons une revue originale : Hier, Aujourd’hui, Demain (3, rue de Richelieu, Paris) anecdotique. historique, littéraire.

Une présentation fort simple : pas de couverture, mais à l’intérieur toutes les ressources de la typographie sont usitées.

Et il y a les articles fort intéressants de Paul Reboux, Grillot de Givry, Albin Michel, Pierre Mac-Orlan, Saint-Sorlin, etc.

Bref, une gazette bi-mensuelle, originale et intéressante.

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Du dernier cahier des Humbles (un franc à la Librairie Sociale) je ne veux détacher que ces vers de mon ami Marcel Millet :

Croire
Détails de la vie, — et des visages
où l’on apprend mieux que dans des livres.
 
Des camarades, et aussi cette jeune femme
qui a souffert et qui garde, de la guerre,
une vivante haine, à transmettre aux petits.
 
Pas de religions ni d’obtus catéchismes,
mais un grave idéal, et la sincérité,
pas de superstitions, de châtiments, de « crimes »,
mais notre amour et sa lucidité.
 
Et les paroles sont de bons grains que l’on sème
chaque heure, chaque jour, fidèle à son devoir.
et les actes de nos vrais maîtres
constituent la plus belle histoire du monde
 
Il n’y a pas de gestes inutiles,
pas de leçons anonnées,
mais notre foi comme un évangile,
mais notre amour et sa simplicité.
 
…………………………
 
Notre force est d’avoir nos chères certitudes :
savoir haïr, savoir aimer, et couper, rude,
à de prétendues « contingences ».
 
La terre est là sur laquelle on se penche,
les fleurs, les fruits, la vie des plantes,
une existence de paysans, oublieuse
des réclames et des arrivismes.
La paix heureuse.
 
et pour la maintenir, le grand amour des hommes,
non pas un creux pacifisme.
mais au delà de toutes les frontières,
l’appel, la foi, — allons, la crosse en l’air !
 
Les hommes de demain comprendront.
Et si les temps ne sont pas venus,
du moins notre devoir sur l’humble coin de terre,
notre devoir qui, de sa voix têtue,
redit : les temps viendront ! les temps viendront !

Millet est un des fidèles collaborateurs des Humbles : j’espère qu’il le sera bientôt aussi de la Revue Anarchiste et que vous aimerez ces poèmes où ne subsiste aucune littérature.

Maurice Wullens.