Revue des journaux

samedi 25 octobre 2014
par  Mualdès (Pierre)

Repopulez.

Faites des gosses, chante, mais combien faux, le chœur des bourgeois effrayés de la crise des naissances et de la pénurie de conscrits qui pourrait en résulter. Après avoir constaté, dans le Journal que « les pauvres gens dans leurs galetas font plus d’enfants que les bourgeois riches ou aisés dans leurs beaux appartements » ce qui prouve qu’ils ont encore besoin pour la plupart d’une sérieuse éducation, Clément Vautel ajoute :

Nous avons peur de l’avenir pour nous-mêmes et pour ceux que nous pourrions créer. Nous sommes devenus d’une prudence extrême devant les risques de la vie et comme on ne nous a pas enseigné la confiance, comme on nous a affirmé, au contraire, que rien ne compte que le présent, nous haussons les épaules en entendant ces vers auxquels il faut cependant croire pour faire des enfants autrement que par hasard :

Aux petits des oiseaux, Dieu donne la pâture,
Et sa bonté s’étend sur toute la nature.

— Aux petits des oiseaux, disons-nous, c’est possible, mais aux nôtres ?

Aux nôtres, quand ils arrivent à leur vingtième année, un beau fusil avec des balles, pour tirer sur leurs frères de misère, ou un trou dans la terre bouleversée des charniers patriotiques pour y pourrir au nom du droit et de la civilisation.

Et l’on comprend que devant cette perspective, et comme aux élections, l’abstention soit de rigueur.

Bourriques supplémentaires.

Sous ce titre, Victor Méric a écrit dans l’Égalité, sur les méthodes d’Action française, un article mordant :

Le dernier interrogatoire de Germaine Berton nous permet, en effet, de discerner les procédés des champions de la Fleur de Lys, Déjà, l’attention avait été attirée par une note de la feuille à douairières proclamant que Marius Plateau jouait à l’Action Française « un rôle important, mais discret ». Et nous apprenons, maintenant, que le même Marius Plateau était le chef du service des renseignements de l’équipe royaliste. Il collectionnait les fiches, commandait à une troupe de mouchards, constituait des dossiers. Comme Germaine Berton venait de prononcer un nom, il fit apporter le dossier concernant la personnalité désignée. Et il avouait, cyniquement, entretenir des indicateurs et des informateurs dans les milieux révolutionnaires.

Eh bien ! ces méthodes de basse police qui n’étaient, jusqu’ici, que l’incident, ont abouti à une vaste et forte organisation. Les royalistes, abandonnant toute prudence et toute pudeur, ne daignent plus dissimuler. Nous avons, en face de nous, tout un lot de bourriques supplémentaires.

La conclusion s’impose. D’abord, nos amis sont prévenus. Les camelots du Roy se vantent d’entretenir chez nous des agents, des mouchards, des provocateurs. Méfions-nous. N’accueillons pas, sans précautions, des gens dont nous ne savons rien, dont nous ignorons la profession, les moyens d’existence, le passé. Ouvrons l’œil, et le bon.

Ouvrons l’œil, évidemment, mais surtout fermons la bouche, refrénons nos dispositions naturelles au bavardage et les bourriques de Daudet et les autres en seront bien marries.

Le Roman continue.

En attendant l’érection de la statue du « Decius Français » chef des bourriques royalistes dont « la mort ne précéda que de sept semaines » celle d’un chef de gare en territoire occupé (comment nier maintenant que la main de l’Allemagne n’ait trempé dans le meurtre du regretté Plateau ?) statue qui nous le représentera vraisemblablement matraque en mains et chevauchant un de ces braves (aussi brave que lui) quadrupèdes à longues oreilles, le brelan de louftingues qui dirige la France et l’Action Française continue avec le plus grand sérieux à se foutre du monde.

Le procureur du roy se substitue au juge d’instruction et sort sur Harmant, Téry, le Grenier de Gringoire, « la Bernain », Caillaux et Malvy, naturellement, les plus extravagantes calembredaines. Le meurtre de Plateau est devenu un crime policier.

Que la police dans la personne de ses principaux fonctionnaires soit mise sur la sellette, cela ne serait pas pour nous déplaire, mais devons-nous laisser écrire comme le fait Maurras, des phrases comme celle-ci : « Ces policiers qui manœuvraient leurs anarchistes étaient manœuvres par Berlin. »

Que Guichard Xavier, le glorieux vainqueur de Nogent-sur-Marne, que les autres flics soient manœuvrés par Berlin, cela on s’en fout, mais je crois que c’est aller un peu fort que de prétendre qu’Harmant, que Germaine Berton, que les anarchistes sont leurs instruments. Il faudra sans doute trouver autre chose.

En Dictature rouge.

Le camarade Chazoff qui a été dernièrement en Russie ne s’est pas contenté comme d’autres délégués de visiter les palais des anciens tsars et d’écraser ses fesses prolétariennes sur les divans où s’étaient promenés tant d’augustes derrières ; il a voulu, quelle imprudence, se rendre compte et ce qu’il a vu ne l’a guère enthousiasmé. Il a publié dans le Journal du Peuple une partie de ses impressions :

Et j’en suis à me demander aujourd’hui si tous ces camarades, qui, comme certains d’entre nous, avaient la possibilité de se rendre compte de la situation du prolétariat russe, sont des fanatiques ou des crétins.

Quant à moi, je crois avoir rapporté de Moscou non pas des impressions, mais des faits.

Il est faux, n’est-ce pas ? que le peuple russe crève de faim et que les magasins regorgent de vivres ; il n’est pas vrai que le pain coûte un million 200.000 roubles la livre, que certaines femmes gagnent 30 millions de roubles par mois et que le salaire moyen soit de 150 à 250 millions de roubles ? C’est un mensonge de dire qu’il y a dans chaque métier dix-sept catégories de salaires, allant de 100 millions à un milliard de roubles par mois, mais qu’il y a 45 % chômeurs, que, dans les rues, une armée de mendiants s’accroche à vos pas, mais que les cafés de nuit sont pleins de mercantis et d’officiers RUSSES qui paient 35 millions de roubles une demi-bouteille de vin, c’est-à-dire le salaire d’une semaine de prolétaire ?

Misère, prostitution, luxe qui s’étale insultant, le tableau est complet. Au point de vue politique, c’est « le bagne pour ceux qui ne veulent pas se courber ».

Et Chazoff conclut très justement :

Il faudra bien, tout de même, en finir un jour avec cette illusion de prétendre le gouvernement des Soviets un gouvernement prolétarien et de nous donner la Russie en exemple ! Il ne faut pas détourner le prolétariat de son but et, consciemment ou inconsciemment, le faire servir une cause qui n’est pas la sienne. On nous reproche de critiquer le gouvernement russe. Que d’autres ne le défendent pas au nom de la Révolution, et nous le laisserons pour ce qu’il est : un gouvernement au service de la bourgeoisie.

Qui a publié ça ?

Le journal officiel en France du Gouvernement russe n’est pas satisfait des attaques on des simples constatations sur la douceur de vivre au pays où la Révolution est faite !… Et il exhale sa mauvaise humeur en détachant une phrase d’un article et en la soumettant au jugement de ses lecteurs. Et c’est ainsi que la Victoire succède au Libertaire, le Peuple à l’Intransigeant ou au Ratelier, ou à l’Action Française, etc…

Ayant ainsi reproduit un passage de l’article de Chazoff, l’Humanité écrivait le lendemain :

La petite ordure que nous avons reproduite hier a été prise dans la poubelle qui a nom Journal du Peuple.

Hier, elle était également reprise par le Peuple qui, lui, en faisait des gorges chaudes.

C’est là quelque chose qui devrait bien faire réfléchir les sincères anti-bolchevistes « de gauche » anarchistes et syndicalistes « purs ».

Ont-ils remarqué comme leurs arguments étaient semblables à ceux des anti-bolchevistes « de droite » ? Ne comprendront-ils pas la leçon qui se dégage du rapprochement que nous avons fait et qui est bien attristant ?

Il aurait été mieux de prouver, que la « petite ordure » en était une réellement. Quant à la leçon, l’exemple de la révolution russe et de son étouffement par un parti politique, nous en donne une, et une bonne !…

Dans la Ruhr.

L’entreprise poincariste continue. L’occupation s’est étendue. Il y a eu du sang versé, la folie nationaliste est à son paroxysme dans les journaux du Bloc National et même dans certains autres qui désapprouvent tout en approuvant, cherchant à contenter leurs lecteurs et aussi le gouvernement qui les soudoie.

Il y en a même qui se félicitent de la tournure des événements, ce qui prouve qu’il faut savoir en politique ou se contenter de peu ou bourrer les crânes et faire croire que tout va bien quand c’est tout le contraire ; tel J. Bainville dans La Liberté.

L’expérience tourne aussi bien que possible. Plus tard, l’histoire la retiendra comme une des choses étonnantes qu’auront faites des Français de la race de ceux pour qui l’impossible n’existe pas.

Pour Paul Faure, dans le Populaire, l’entreprise de la Rhur est « une sottise et un crime ».

Le Petit Bleu et Hervé, naturellement, trouvent que les méthodes employées ne sont pas assez énergiques. L’Humanité se fait poursuivre dans la personne de son gérant, pour injures à l’armée et propagande anarchiste !… Maginot s’amuse !…

Ceux qui s’amusent moins sont les soldats de la classe 21 qui, maintenus, partent dans la Ruhr. « Qu’ils se consolent, écrit Hervé, en pensant que leurs aînés ont tiré cinq ans ». Mais ni lui, ni Barrés, ni Daudet n’ont pas encore demandé à s’engager. C’est toujours avec la peau des autres qu’ils se battent et les victimes s’obstinent à ne pas vouloir comprendre.

Les Élections.

S’il y avait des degrés dans la bêtise et la malfaisance du parlementarisme, on pourrait dire que la Chambre des députés qui va bientôt mourir, pour être remplacée, hélas !… était composée de la plus belle collection de nouilles et de crapules que l’on puisse imaginer. De Léon Daudet à Loucheur, de Mandel à l’altesse Murât, c’est un vrai jeu de massacre ; ce fut pourtant, écrit l’Action Française, « une des meilleures qu’ait connues le régime
 ».

Et naturellement, ces simples imbéciles ne voient pas sans appréhension arriver le terme de leur mandat.

« L’indifférence royale de l’électeur » comme dit le ministre Maunoury, n’est pas non plus pour les rassurer. Aussi, discutent-ils à en perdre le souffle sur la meilleure façon de se servir de la R.P. De cela, dit, mais en d’autres termes, l’Avenir, le populo s’en fout ; la question ne l’intéresse pas.

Et il est probable qu’il s’en désintéressera de plus en plus.

Les anarchistes se chargent aux prochaines élections de montrer le rôle qui est joué par tous les pantins du parlementarisme et s’efforceront de faire des moutons des loups, des esclaves des révoltés.

Contre l'Autorité.

Sous ce titre : « Contre toute autorité », Han Ryner a écrit un remarquable article dont j’extrais ce passag
e.

Ce que je condamne dans la propriété, c’est son âme d’autorité et de violence ; c’est d’écraser, sous un esclavage masqué, le non-propriétaire. Vais-je donc approuver la tyrannie directe et l’esclavage qui ne se cache point ? Les gouvernants russes imposent directement le travail pendant plus d’heures que n’en exigeait le propriétaire. Ils me sont plus pesants et je me console mal à admirer la beauté de leurs intentions réelles ou proclamées. Peut-être ils furent sincères. L’exercice de l’autorité les a déjà gâtés et ils usent de l’ouvrier, ces esclavagistes, comme d’une propriété.

Est-ce faute individuelle, crime de circonstances particulières, fatalité d’une fois ? Hélas ! non. L’autorité ne peut se détruire elle-même et devenir libération. Quand elle brise mes vieux fers, c’est qu’elle m’a chargé déjà de chaînes plus solides. Dans la fameuse guerre de Sécession, Tolstoï remarque que les États du Nord supprimaient l’esclavage classique parce qu’ils avaient déjà forgé, plus productif, l’esclavage économique. Les États du Sud, en retard dans cette évolution, ne voulaient pas renoncer encore à la vieille forme d’exploitation. Les lois, l’autorité, la force, ne combattent jamais, malgré les apparences, que pour le maintien de la force, de l’autorité, des lois, pour l’envahissement des lois, de la force de l’autorité. Combattre pour le choix des tyrans, c’est combattre pour la tyrannie.

Après une condamnation de toute violence à laquelle je ne puis souscrire, car notre violence à nous, anarchistes, est purement défensive, réactive des violences oppressives, nécessaire, Han Ryner conclut sagement :

Ne nous livrons pas à l’autorité dès qu’elle a l’audace de se proclamer libératrice. Sachons voir ce qui ricane sous le masque de promesse. Ce n’est pas la première fois qu’un mensonge de liberté entraine les hommes vers de pires servitudes.

Sortie qui n’est pas pour faire plaisir aux aspirants dictateurs du prolétariat.

Pierre Mualdès.