Du sport pour la Patrie

samedi 25 octobre 2014

Voici encore un extrait d’un livre écrit par moi pendant la guerre et qui, je l’espère, verra bientôt le jour. Je rappelle aux lecteurs qu’Agathon, auteur des Jeunes Gens d’aujourd’hui, fut de 1912 à 1914, avec M. Colrat, à la tête d’un mouvement néo-nationaliste qui provoqua la venue au pouvoir de M. Poincaré et l’explosion de la « Guerre du Droit, de la Justice et de la Civilisation ».

La Jeune-France était en un piteux état. Agathon et ses amis le savaient aussi bien que moi. Durant leurs années scolaires, ils n’avaient pas manqué d’éprouver, en province ou à Paris, les mêmes haut le cœur devant les petites cochonneries lycéennes. Je suis certain qu’ils s’étaient écartés avec répugnance, eux aussi, des veules brutalités du champ de rugby et des louches réjouissances du dortoir. Agathon et ses amis durent avoir, en leur enfance, assez de délicatesse d’âme pour ne pas daigner se mêler à ces communes grossièretés. Mais ils avaient grandi. Leur idéalisme était devenu pratique. Ils avaient voulu vivre de leur littérature et écrire pour leur pays. Ils faisaient de la politique. Ils ne s’appartenaient plus. Leurs goûts intimes devenaient secondaires. L’intérêt… national primait tout.

Or les intérêts supérieurs de la patrie de M. Poincaré commandaient une renaissance irrésistible de l’énergie nationale. Pour cela il fallait une Jeunesse Française admirable, une héroïque foule de « jeunes gens d’aujourd’hui » digne de celle qui se fit massacrer de 1789 à 1815 pour la gloire de Napoléon. L’aube du XXe siècle devait être encore plus éblouissante que celle du 19e siècle. C’est pourquoi Agathon et ses amis se proposèrent une patriotique tâche : celle de galvaniser d’illusion nationale ce tas de bidoches puantes afin de lancer tous les petits crétins de la France sportive et mondaine en plein ciel tricolore, aux sons d’une Marseillaise stylisée. Ces Messieurs de l’Opinion allaient donner du style à la jeunesse de France, ils étaient assez habiles gendelettres pour savoir broder quelques fleurs de rhétorique sur les maillots des veules brutes du rugby. Et leur sophisme ne s’embarrasserait guère pour trouver de l’esthétique et de l’idéalisme jusqu’en ces séances de pédérastie que se payaient hebdomadairement dans le dortoir de leur adolescence les ignominieux frictionneurs de fesses qui ne craignent pas, aujourd’hui, jeune substitut ou juge de correctionnelle, de requérir impitoyablement ou d’appliquer gravement, au nom de la morale offensée, les foudres de l’article 330 contre quelque couple d’amoureux surpris en flagrant délit de naturelles expansions aux profondeurs enivrantes d’un bois printanier…

Agathon et ses amis voulaient prêcher les vertus moralisatrices du rugby dans la plus athénienne des Républiques. Mais auparavant il convenait d’appliquer aux jeunes corps de France une méthode unique et nouvelle — une séduisante méthode qui sût allier l’originalité à l’uniformité, le bluff à la tradition, une discipline nouveau jeu, quelque chose de sensationnel et de tout repos, d’épatant et de rassurant, un truc bien parisien, quoi ! une invention mise au goût du jour et de M. Poincaré, quelque chose qui ne contrariât tout à fait ni les juifs, ni les catholiques, ni les protestants, ni les francs-maçons, ni les libre penseurs de la rue de Valois — une machine dans le genre de celle que M. Bergson obligeamment avait mise au point pour les besoins de la vie spirituelle des « jeunes gens d’aujourd’hui » — oui tout à fait cela, mais dans le genre sportif. Il leur fallait l’équivalent physique de l’intuition revue et corrigée.

Ce fut la méthode athlétique du fameux lieutenant Hébert.

Au service de la patrie tout se sacre et se sanctifie. Le colonel Henry qui fit un faux pour sauver la France est un héros national. Le lieutenant Hébert qui fit un monstrueux plagiat afin de sauver du ramollissement les jeunes forces de la République est un puissant génie national.

Des critiques malveillants ont été jusqu’à prétendre que ce lieutenant avait employé ses loisirs de garnison à bûcher les gros traités de la Fisikenkultur allemande. C’eût été encore trop de travail, pour un officier français. M. Hébert n’avait pas besoin de se donner tant de peine pour trouver la matière de son larcin. Il n’eut qu’à feuilleter quelques-unes de ces petites brochures de propagande que les anarchistes individualistes lancent à tout vent comme des graines dont ils savent que bien des milliers se sécheront sur les rocs avant qu’une d’elles trouve un petit coin de jeune terre. L’esprit du lieutenant Hébert ne fut ni le roc, ni la jeune terre, mais une sorte de terrain fumé de bonne merde nationale, un terreau bien français. Les graines y tombèrent, les pauvres, et y germèrent pour de monstrueuses végétations.

Végétarisme, abstémisme, activité naturienne, autant d’idées que les hardis prophètes de l’anarchie n’avaient cessé de professer en toute leur intégrale pureté comme les essentiels facteurs physiques de l’individuelle liberté. Ils avaient dit : « Sois un être libre ». Commence par te libérer des faux besoins qui t’enchaînent. Renonce à l’alimentation carnée aussi cruelle pour toi-même que pour les animaux qu’elle fait tuer. Repousse l’alcool et le tabac qui t’affaiblissent et t’abêtissent. Va tout nu dans les champs et ne crains pas d’exposer au vent et au soleil ta jeune chair. Sois fort et beau pour l’amour de toi-même. Aime la liberté et l’hygiène de ton corps et ce te sera un merveilleux entraînement à vouloir le libre jeu de tes facultés spirituelles. Sois vigoureux afin de garder le goût de vivre — afin d’intensifier en toi la joie de vivre — et dans ton corps, dégagé de ses entraves pourra fleurir en harmonie ton « âme libre ».

Le lieutenant Hébert, vous le pensez bien en prenant toutes les données pratiques de cet enseignement, se hâta d’en changer le ton. À son tour il dit : « Sois un bon soldat. Prépare pour les luttes nationales ta jeune énergie. Entraîne-toi à te passer de ce que, en temps de guerre, l’État ne pourra te fournir aussi abondamment qu’en temps de paix. Habitue-toi à manger moins de viande, cela d’ailleurs ne te fera pas de mal, la plupart des épidémies sont transmises par son usage. Laisse l’alcool et le tabac qui tuent la discipline en faisant oublier les ordres donnés. La prochaine guerre ne demandera pas l’ivresse des héros épiques, mais le sang-froid calculateur des héros pratiques. Il n’y faudra pas perdre la boussole. Ne bois pas, ne fume pas. Laisse tes foulards et tes tricots de laine, flanque-toi à poil dans le gel et dans le vent. Il faut se tanner la peau, car « ça bardera » dans quelques mois et seuls les « poilus » pourront tenir dans les tranchées. Nous ne sommes plus aux temps de la guerre en dentelles.

« Sois un costaud » pour l’amour de la patrie.

Aime l’hygiène car il te faut garder la santé. Ce n’est plus le temps, Monsieur le Vicomte, de la poser au « petit crevé ». Ton corps ne t’appartient plus. Il est à la Patrie qui a besoin d’enfants bien foutus et agiles pour le libre jeu de ses fusils, de ses mitrailleuses et de ses canons.

« Deviens vigoureux afin de pouvoir bien tuer et bien mourir dans les batailles. Fais-toi fort afin d’intensifier en toi la joie de tuer et la joie de mourir pour la patrie — et en ton corps charnu, musclé, souple et solide pourra s’exalter jusqu’au sacrifice l’âme d’un héros national. »

Ainsi parlait le lieutenant Hébert. Mais il agissait aussi. Ses exercices pratiques n’étaient pas moins originalement plagiés que les principes de sa méthode. Ils furent une commerciale parodie des premiers jeux parmi lesquels s’enchanta l’âme audacieuse des « bandits ». Déjà il y avait — importation « Made in England » — les « boys-scouts » dont les expéditions guerrières — pics sur l’épaule tels des fusils, clairons sonnant en fanfares guerrières et drapeaux flottants — caricaturaient fort patriotiquement et cacophoniquement, les « jeunes copains anarchistes » en leurs fantaisistes ballades, de vaux en collines et de bois en plaines, à travers des paysages auxquels ils ne demandaient à plein sens, que de la fraîcheur pour l’âme et le rythme de leurs lignes dans la lumière afin d’y accorder harmonieusement ces effervescentes idées qu’ils se sentaient éclore en eux. Et les « boys-scouts » ces affreux gamins jouant à la guerre, violaient la campagne de leurs assauts disciplinés en apprentis militaires qui s’apprennent à « utiliser le terrain » contre l’ennemi national. Pour ces petites brutes sans âme, un buisson fleuri de roses n’était qu’un dangereux point de mire. Un coteau fleuri de genêts devenait du terrain à prendre d’assaut. Ces impubères idiots s’apprenaient à numéroter les collines qu’ils voyaient, selon les indications de la nouvelle carte d’état-major. À travers l’Île de France, les « boys-scouts » s’exerçaient aux gestes des armées qui rasent les bois, minent les champs, ravagent les jardins et ruinent les fermes afin d’y semer partout, à grands coups de baïonnettes et de mitraille, la mort, la mort, la mort… Les jeunes « boys-scouts » de France sont les petits pages de la vieille Dame-à-la-faulx.

Je me souviens d’une vision étrange. C’était un dimanche soir, du côté de la Bastille. Il y a dix ans. Une troupe de « boys-scouts » passait sur le Boulevard au crépuscule. C’étaient des gosses de treize ans aux joues roses et aux yeux vifs. Ils revenaient d’une expédition et ils défilaient, deux par deux au milieu de la chaussée. Soudain ils entendirent un grondement de sabots sur le pavé. Leur capitaine se retourna et vit un escadron de cavalerie. C’étaient des cuirassiers qui trottaient lourdement vers Tivoli-Vaux-Hall où devait avoir lieu quelque réunion contre la guerre. Alors, d’un seul mouvement, ces gamins se mirent en rang militairement sur le bord du trottoir, les pieds joints, et présentant leurs pics comme des fusils, dans la position du salut sous les armes. Les soldats — les vrais — allaient là-bas comme à la corvée en rechignant. Ils avaient de bonnes gueules de pauvres bougres qui s’emmerdent. En passant, du haut de leurs montures, entre deux secousses, ils virent ces mômes qui les singeaient dans leur misère. Sur ces trognes il y eut alors quelque chose qui passa d’inaccoutumé — quelque chose qui tenait du rire et de la pitié. Alors je regardai, moi aussi, les boys-scouts et ce que je vis ne fut ni comique, ni pitoyable. Au bout de ces corps immobiles alignés en file sur ce trottoir, militairement, à la place des joues de roses et des yeux d’éclat, je discernai une régulière rangée d’identiques tètes de morts… Il y a dix ans de cela.

Le Collège des Athlètes nationaux comme spectacle ne fut ni moins sinistre, ni moins grotesque. Mais outre qu’aune farce macabre ce fut aussi une excellente affaire. M. Hébert n’était pas patriote pour des prunes !

Comme les « copains de Romainville » les « athlètes » du lieutenant vivaient au « plein air ». Ils s’ébattaient eux aussi quasi-nus dans le soleil et dans le vent de la campagne, afin de rendre à leurs membres la vigueur et la souplesse des jeunes branches. Mais au lieu du « Jardin de l’Anarchie » c’était le « Parc du Collège ». N’entendez pas seulement par là que, grâce à la complicité de quelques capitalistes, M. Hébert pouvait fournir à ses disciples un espace cent fois plus vaste que le bout de terre où se joua ingénument l’adolescence des « bandits ». C’était un Parc : il n’y croissait que des plantes de luxe ; nulle plante légumière ne déparait l’élégance du lieu. Les pelouses en étaient entretenues, et les accidents qui devaient accorder l’illusion de la vie naturelle étaient ingénieusement ménagés selon une progressive méthode.

Le « jardin des copains » n’était pas un lieu public et cependant quiconque se présentait librement y était accueilli sans méfiance. Ils avaient en leur bicoque une table toujours servie pour le vagabond ou l’ami.

Au Parc des Athlètes l’entrée était publique et payante. Il y avait un établissement « avec tout le confort moderne » : restaurant-café-casino. Un orchestre de dames bien françaises n’y jouaient que de la musique nationale. On y vivait par abonnements ou au cachet.

Les « clients » du lieutenant Hébert étaient nombreux et variés. Les « jeunes gens d’aujourd’hui » n’étaient pas les seuls à fréquenter le Collège des Athlètes. Quelques jeunes gens d’hier et même d’avant-hier, sous prétexte de patriotisme y venaient soigner leur calvitie et leur obésité.

Le matin, après le petit déjeuner, une discrète sonnerie électrique rappelait aux athlètes que l’heure était venue d’aller transpirer pour la France. Ces Messieurs mettaient à l’air leurs nudités. Il y en avait de tous les acabits. Celles des petits étudiants en droit se pomponnaient en carnations à fossettes avec des fesses rougissantes comme des joues de première communiante. Celles des Sorbonnards, se ratatinaient en livides efflanquements qui semblaient demander grâce de toutes les saillies misérables de leurs jointures osseuses. Celles des internes d’hôpitaux se pavanaient en rondouillards débordements avec la joviale obscénité professionnelle de « toutes ces dames au salon ». Celles des « beaux garçons » du Monde se rengorgeaient coquettement en petits coups frissonnants de muscles impudents connue des œillades de grande actrice. C’étaient les nudités des jeunes gens d’aujourd’hui.

Quant à celles des jeunes gens d’hier et d’avant-hier, elles n’étaient pas moins diversement pittoresques.

Il y avait d’abord les convaincus. Une demi-douzaine de ces vieux gâteux qui, depuis 1870 ne cessent de remâcher en leurs crânes de ruminants la sempiternelle chique de la Revanche. Ils voulaient régénérer leurs corps afin de pouvoir le mettre, en un jour de gloire, au service des armées. Triste cadeau pour la Patrie ! Sous le brutal soleil de juillet leurs chairs terreuses à poils blancs étaient un dégoûtant spectacle.

Puis il y avait les amateurs — les vrais clients, les plus nombreux. Ceux-là faisaient leur cure. Ils venaient chez Hébert comme ils auraient été chez le Docteur Doyen ou à l’Institut de la rue de Londres. Ils passaient un mois ou deux au Collège des Athlètes entre une saison à Vittel et un séjour à Cauterets. Ils y soignaient leurs infirmités — et ils payaient bien.

L’un, éléphantesque, amassait, en sa nudité écrasante, des blocs de saindoux contre lesquels s’étaient rompues les héroïques phalanges de tous les masseurs d’Amérique. Le lieutenant Hébert était sa dernière espérance… Vive la France !

Cet autre, affaissé comme un dernier quart de Brie à l’étalage d’un crémier, était venu au Collège des Athlètes comme d’autres vont à Lourdes. Pour celui-là le lieutenant Hébert était une Notre Dame de toutes les guérisons. Il lui demandait un miracle : le retour de sa virilité que quarante ans de noce bien française avait ignominieusement dévorée et qu’aucun des cent mille procédés d’effet rapide, sûr et inébranlable n’avait réussi à faire se dresser d’entre les pierres de sa tombe. La France a besoin d’enfants. Pour la Patrie, lieutenant Hébert, aux sons de la « Marseillaise », faites marcher… le vieux marcheur.

Celui-ci, congestionné à en suer le sang par tous les pores, y vient « mâter son tempérament ». Celui-là tiraillé de tics, y vient chercher la paix des nerfs. Il y a des géants qui espèrent rapetisser et des nains qui veulent grandir, des bossus et des boiteux et des goitreux et des cagneux et des scrofuleux et des marqués de grande vérole.

Et tout ça, horriblement nu, en pleine verdure sous le soleil.

C’étaient les athlètes de la Nouvelle France, les champions de la victoire pour la guerre de demain. M. Hébert en répondait.

D’un coup de sifflet il les lançait à travers champs, au pas gymnastique. Bouffonne insulte à la lumière du jour. En avant, bombant le torse comme un paon étale sa queue, faisant la roue, de tous ses muscles, le « beau garçon » se sait le premier. Puis viennent les « échalas » de la Sorbonne en dégingandements cocasses d’araignées épileptiques. Voici, maniérés comme des petites pensionnaires aux bains de mer, les poupons de l’École de Droit — très préoccupés en sus du soin d’arrondir leurs gestes à « la manière antique », de ne pas trop se piquer les pieds sur les cailloux et surtout de ne pas perdre leurs binocles dans la course. Voilà les élèves morticoles chahutant leurs replis charnus au rythme balourd de leurs pattes et faisant sauter leurs fesses comme un arrière-train de jument.

Puis voici les amateurs. Le vieux géant brinqueballant ses encombrantes guibolles — de ci, de là, comme des colonnes en toc sur lesquelles il s’effondre à chaque repli du terrain. Le nain roulant à perdre haleine entre toutes les jambes avec ses bras toujours en l’air comme un appel à la grandeur. Le bossu calant sur sa gibosité tout le poids de son corps — comme si là-dedans il portait le moteur de sa force et courant mécaniquement avec des gestes bien appris. Le goitreux portant sa tête sur son goitre confortablement comme sur un appui bien venu pour l’aider à souffler. Voici le vieux marcheur, plus mort que vif, l’œil tourné et ne courant que d’un bras, avec l’autre sur les reins désespérément. Le « tiqueux » n’en pouvant plus de « tiquer » et illustrant les mouvements du pas gymnastique d’une frénésie de déclanchements ambulatoires. Se tordant le cou, se grattant le nez, se convulsionnant bras et jambes, il ne cessait quand même de courir et semblait dans sa nudité torturée je ne sais quel échappé des flammes de l’Enfer du Dante. Le congestionné crevait de sang. Ses yeux s’exorbitaient comme deux balles rouges prêtes à jaillir. Cou, face et crâne n’étaient plus qu’une masse violâtre d’où s’échappait un souffle de forge.

Enfin tout derrière, le dernier, énorme s’ébranlait l’homme trop gros. On eût dit quelque montagne muée par un farceur de l’Olympe en bloc de graisse monstrueusement doué du mouvement de l’escargot. Cela encombrait l’horizon et se mouvait précautionneusement par parties, kilog par kilog, au détail — en un infâme grouillement de choses molles et blanchâtres laissant après soi sur l’herbe la trace immense de sa gluante et laborieuse activité. Cela suait comme, une limace bave, mais avec l’abondance du Nil aux jours de grande crue. C’était épouvantable de dégoutation. À son passage, les arbres du Parc sous le soleil de juillet devaient sentir un froid de mort.

Ainsi jusqu’à midi. Après la course, massage, hydrothérapie, remassage et rocking chair au bercement d’une musique bien française en attendant le déjeuner de succulente cuisine nationale. Après midi : rocking chair digestif, café, vieux cognac Monis trois étoiles. Nouveaux accords patriotiques et dring-dring-dring ! sonnerie générale, tout le monde debout sur le gazon pour la seconde séance. La bouffonnerie se répétait plus grotesque encore que dans la matinée. Le beau garçon plastronnait toujours du thorax, mais sans son enthousiasme du réveil, par devoir seulement. Les « sorbonnards » suivaient mais sans cocasserie, ils semblaient n’avoir plus que leurs os et, squelettes mal articulés, ils faisaient une course macabre dans ce parc. Les bébés du droit dansaient sur des œufs, lamentablement. Les carabins s’avachissaient et leurs gestes en cette seconde course étaient ceux de ces dames quand elles exécutent leur quarantième « miche » par une soirée de dimanche estival.

Le vieux géant avait renoncé à l’usage de ses guiboles. Elles n’étaient plus que deux interminables tuyaux de caoutchouc qu’il laissait pendre de ça, de là, au gré des vents. Et il se traînait sur son tronc, comme un cul-de-jatte immense, le ventre à terre en agitant ses bras comme ceux d’un moulin à vent.

Le nain n’était plus qu’un ballon dégonflé contre lequel les autres coureurs butaient du pied de temps en temps. Le bossu et le goitreux, tout en poursuivant machinalement leur course, dormaient en ronflant, l’un sur sa bosse, l’autre sur son goitre et ne s’éveillaient qu’au saut des fossés, dans lesquels ils s’écrasaient l’un sur l’autre, goitre contre bosse, avec des hurlements de chats qu’on égorge. Le « vieux marcheur » semblait sortir du réfrigérant de la Morgue. Cassé en, deux il ne courait plus que des jambes. Ses bras derrière le dos il s’étreignait les reins avec ses deux mains crispées. Le « tiqueux » ne courait plus en longueur mais en hauteur. Des yeux, du nez, de la bouche, de la langue et du menton, des bras et des jambes et du ventre — de tout son corps aux nerfs en tempête, il s’acharnait à sauter, tressauter, sursauter avec furie, comme s’il eut voulu tenter à lui seul l’ascension vers le soleil, et le malheureux ne réussissait qu’à piétiner sur le même coin pelé de gazon incessamment, avec les grimaces ignobles d’un chimpanzé dans une cage. Le « congestionné » tombait foudroyé par une attaque, tout de son long, ses yeux ronds tendus vers le ciel. Et enfin, à l’horizon, là-bas se mouvait avec la même puissance précautionneuses un peu plus gluant encore, un peu plus blême, kilog par kilog, tout doucement l’homme trop gros, le mont de graisse toujours fondant en flots immenses de sueur, toujours énorme, toujours lent…

Ainsi jusqu’au soir. Et quand le vieux soleil qui en a pourtant vu de toutes les couleurs et de toutes les formes depuis qu’il éclaire les hommes sur la terre, quand ce vieux blasé des contemplations éternelles voyant venir enfin l’heure de son coucher sur ce point de la croûte où tout ça se grouillait impudemment sous la joie de ses beaux rayons, eut poussé comme un soupir de soulagement son dernier sanglot rouge parmi les nuages de l’occident, les Athlètes allèrent de nouveau se faire doucher, se faire masser, se faire gaver, se faire bercer, puis se faire coucher. Et tout ça sous le haut commandement d’un lieutenant, pour la France et pour la République ! Ah ! la patrie pouvait être en danger… Elle aurait des athlètes pour la défendre. M. Poincaré pouvait monter au pouvoir. Il aurait de fiers lutteurs pour la Revanche. Avec des Français comme ceux-là, l’Allemagne n’avait plus qu’à trembler et à rendre l’Alsace-Lorraine.

André Colomer.