Le mirage des majuscules

, par  Sergent (Alain) , popularité : 3%

Burnham, dans son ouvrage désormais célèbre [1], a donné une analyse très poussée du phénomène bolchevique. Il le considère comme l’une des formes accentuées, avec le fascisme et le national-socialisme (le « new-dealisme » n’étant qu’une étape intermédiaire) d’une révolution que doit fatalement subir le monde moderne. D’après l’Américain, l’erreur de Marx a été de prophétiser que le prolétariat devait succéder à la bourgeoisie, alors que, d’après lui, le pouvoir tombera inéluctablement entre les mains d’une caste nouvelle, celle des managers, des technocrates.

Il paraît nécessaire, et possible aujourd’hui, d’aller plus avant dans l’analyse. En réalité, c’est d’une « techno-théocratie » qu’il s’agit en l’occurrence. La caste des technocrates — professionnels de la politique, bureaucrate et techniciens supérieurs — qui mène provisoirement les destinées de l’U.R.S.S., a réussi empiriquement ou consciemment à créer une religion. Pour renforcer cette opinion qui commence à se répandre, il n’est pas inutile de confronter les éléments qui composent le bolchevisme à ceux d’une religion traditionnelle, au catholicisme par exemple, qui est la plus proche de nous dans le temps et dans l’espace.

La clé de voûte de toute religion est le mythe que la Grande Encyclopédie que j’ai sous la main définit ainsi : « Récit d’événements dont une partie seulement peut être rationnelle, mais l’élément principal étant irrationnel, pénétré de mysticisme. » Les mystères, dans le catholicisme, forment un ensemble très riche, et la grande crise traversée actuellement par l’Eglise doit être attribuée à la difficulté de plus en plus grande, chez l’homme contemporain, à croire ce qu’il considère comme rationnellement impossible. Aussi le maniement des mythes, à notre époque, exige-t-il une technique nouvelle. Il ne peut plus être question d’enseigner qu’un Jupiter quelconque se transformait en cygne, que Moïse pouvait mettre la mer à sec ou qu’un homme-dieu était né d’une vierge. Le problème est tout autre : il s’agit, partant d’un élément rationnel, ou du moins qui peut être fondé logiquement, d’en opérer une telle transposition lyrique qu’il s’entoure d’un aura mystique, mobilise toutes les puissances de foi et de crédulité qui sont en l’homme, et se place sur le plan du sacré. La Russie contemporaine vit sur deux mythes exploités, alternativement, d’abord suivant la psychologie et l’opportunité, et maintenant presque spontanément d’après ce qu’on peut juger : la mission historique du prolétariat et le messianisme slave, aboutissant d’ailleurs l’un et l’autre à l’Age d’or que les progressistes, depuis Saint-Simon, placent devant nous alors que les réactionnaires le situent dans le passé.

Vient ensuite la mythologie, panthéon où se coudoient les dieux, demi-dieux et héros : les trois personnes de la Trinité, les anges, les saints pour le catholicisme ; les trois personnes de la Trinité (Marx, Lénine, Staline), les chefs européens du communisme, les héros de la guerre et du travail, pour le bolchevisme. Là encore intervient la nécessité de, s’aligner sur la psychologie de l’homme moderne : si Staline est décrété créateur du ciel et de la terre, comme le prouvent de nombreux textes dont deux ont été cités précédemment, ce n’est que par les « poètes » officiels, il serait impossible d’en faire un point de doctrine. Au vingtième siècle, le mythe a du plomb dans l’aile, il est obligé de se présenter avec un masque et d’user de subterfuges.

L’âme des hommes étant prise ainsi, il s’agit de s’adresser ensuite à leur raison qui réclame sa part. Nous entrons alors dans le domaine de la doctrine, qui s’étend à mesure que les facultés raisonnantes se développent, comme le prouve l’évolution du catholicisme depuis un siècle, exprimée par les encycliques et les différents courants de démocratie chrétienne. Là encore le bolchevisme offre une satisfaction à un besoin essentiel, il apporte les schémas du marxisme-léninisme prétendument enrichis par Staline.

Nulle religion ne peut durer sans une minorité qui incarne l’autorité qu’elle prétend exercer : ici le clergé, là le parti.

Enfin, ce clergé doit assurer sa puissance par une technique faisant appel à un certain nombre de facteurs psychologiques et émotifs : le catholicisme a instauré la confession dont la contrepartie, dans le bolchevisme, est représentée par « l’autocritique » et les mea culpa collectifs des grands procès ; et les gestes liturgiques, tout le cérémonial cultuel, y sont remplacés par la magie que nous connaissons bien des emblèmes, symboles, insignes, décorations, réunions de masse dont la technique a été scrupuleusement mise au point pour éveiller le mysticisme collectif.

À partir de cette analyse, on s’explique fort bien que le communisme russe ait laissé se pratiquer de nouveau, ouvertement, le culte orthodoxe, qui pouvait canaliser des forces que la nouvelle religion ne parvenait pas à satisfaire ; et que les popes et métropolites acceptent sereinement cette collaboration politique en espérant qu’une fusion s’établisse, dans les conciles futurs, entre prêtres et membres éminents du parti qui auront fait encore un bout de chemin dans la voie de la « mythification » des masses.

On a souvent reproché aux religions d’avoir presque toujours abouti, en contradiction avec le sacrifice de leurs martyrs, à couvrir et à renforcer les exactions des castes possédantes. De même que le catholicisme a été utilisé par la féodalité, puis par la bourgeoisie réactionnaire, il semble désormais acquis que l’appareil mythique, doctrinal et magique du bolchevisme sert la volonté de puissance et de jouissance des technocrates, démarquant les religions classiques pour les adapter à la mentalité du Russe contemporain. Nous verrons d’ailleurs par la suite que le but n’est atteint que provisoirement, et fort incomplètement, la nécessité de l’alliance avec l’Eglise orthodoxe le prouve. Mais ce parallèle, entre le bolchevisme et le catholicisme nous permet d’arriver à cette constatation : la pièce maîtresse du système de la pseudo religion, comme de la religion traditionnelle, est le mythe. Supprimons-le, la doctrine ne se fonde plus sur rien, le parti ne se justifie plus, les moyens magiques ne sont que dérision et clinquant, les demi-dieux et héros n’ont plus de raison d’être, les confessions ne s’adressent plus qu’à des juges sans prestige.

Le bolchevisme nous donne donc la clé du mythe contemporain, beaucoup mieux que ne le fit Sorel : il s’agit de prendre une idée qui peut fort bien ne pas être mauvaise, et de la pénétrer d’un tel mysticisme que son contenu en soit totalement transformé. Les exemples abondent, depuis que la religion a perdu son pouvoir sur une grosse partie des masses. Récemment, le national-socialisme nous a montré ce qu’on pouvait faire du concept de race, et nous savons que l’Idée de patrie, en partant d’un certain nombre de valeurs créatrices de vie, en arrive à exalter la mort : « Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie… entre les plus beaux noms, leurs noms sont les plus beaux… » a dit un poète qui était pourtant un homme de gauche et un progressiste.

On peut faire loi une remarque qui situe le caractère mythique d’un concept : il y a mythe à partir du moment où il se présente avec la majuscule. C’est qu’alors il est nécessaire d’exalter les hommes, de leur faire oublier l’instinct de conservation, pour les préparer au sacrifice. La race, la patrie, autant de notions qui possèdent une valeur concrète ; mais la Race, la Patrie, alitant de falsifications dont le lyrisme couvre pour une moitié des dangereux échauffements de la pensée, pour l’autre des intentions cachées de machiavels qui savent très bien ce qu’ils veulent.

Je ne voudrais pas terminer cet article sans indiquer que j’ai pris le bolchevisme en exemple parce qu’il se couvre d’alibis révolutionnaires, qu’il falsifie l’énergie la plus fruste mais aussi la plus saine, celle dont les classes encore toutes fraîches sont dépositaires, et qu’il détourne la « jeunesse du monde » de sa vocation créatrice pour en faire l’instrument d’une volonté réactionnaire. Nous pouvons en trouver un exemple de plus dans les mémoires d’Eisenhower racontant que son « ami » Jdanov critiqua les Américains de ne pas utiliser les parades militaires, qui donnent aux soldats le goût de la guerre (ceci après l’effondrement du nazisme). Mais ceux qui jugent différemment les Américains, dont l’évolution vers le totalitarisme n’a pas atteint le même degré, se laissent peut-être duper par une illusion. Au nom du Socialisme, le bolchevisme ne reculerait devant aucune ignominie. Au nom de la Liberté, les technocrates américains, bien que leur théocratie soit encore en voie de création, n’hésiteront pas à manier la bombe atomique, dont ils nous affirment qu’ils vont en faire un satellite de la terre. Dans les deux camps, les mythes mènent le jeu.

Alain Sergent

[1 L’ère des organisateurs.