Ceux d’hier : Han Ryner

samedi 12 avril 2014
par  Simon (Louis)

Nous commençons à voir grandir dans le recul du temps la noble figure de Han Ryner. Certains s’étonnent de la ferveur que lui porte une petite troupe d’amis. Ils trouvent touchant de voir se rassembler autour de la mémoire d’un écrivain de talent l’admiration de fidèles. Mais s’ils ne se rendent pas encor compte de la place qui est marquée pour Han Ryner dans les lettres, dans la pensée, dans l’ensemble de civilisation contemporain, à qui la faute ? D’abord sans doute, une critique sans conscience a pu, pendant quarante ans, faire la conspiration du silence sur l’œuvre ou minimiser son importance. Le cas n’est pas unique. Nous savons que la renommée actuelle de tels « best sellers » est sans aucun rapport avec la considération que leur accordait la critique patentée voici quelques années. Tel « Prix Nobel », comme Gide, était ignoré du public malgré sa qualité. Ainsi de Paul Valéry, de Claudel, et hier de Vallès ou de Nietzsche. La gloire, soleil des morts ?… La grandeur de Han Ryner est de s’être opposé à son siècle et d’apporter, lui aussi, de nouvelles « tables de valeur ». Cela suffit à expliquer l’incompréhension des endormeurs et des endormis du « Bon Sommeil ».

Han Ryner est un pseudonyme. Henri Ner est né le 7 décembre 1861 à Nemours (département d’Oran), de parents catalans français. Son enfance s’est passée en Provence. Licencié de philosophie, professeur en divers collèges de province, maître répétiteur à Paris, principalement au lycée Charlemagne, il prit sa retraite en 1921. Il est mort le 6 janvier 1938.

Sa vie, extérieurement, n’a rien d’éclatant. Elle prend sa teinte quand on sait qu’elle est toute dirigée par ce qu’Albert Thierry a nommé : « refus de parvenir ». De multiples dons, d’orateur et d’écrivain, l’intelligence, la volonté, la puissance de travail, auraient permis à l’homme d’atteindre le rang officiel le plus élevé, s’il l’avait désiré. Dès sa jeunesse, il se traça une voie trop haute pour l’abaisser à la flatterie des stupides et des puissants qui tiennent les allées de la « réussite ». Il se voua à la tâche de construire une œuvre probe, forte et solide.

Je dois souligner, à l’origine de cette conscience d’homme, le refus de la violence organisée et martiale. Le jeune homme travaille pour être professeur et échapper ainsi, selon les lois en usage aux ans 1880, à la conscription militaire. Jamais il n’a cessé sa lutte antiguerrière. Il en a pris une conception de plus en plus vaste et précise, pour nous apparaître enfin comme un des plus persuasifs apôtres de la Paix, un de ceux qui en ont le mieux connu la voie et les moyens. Si en 1912, une cohorte enthousiaste de jeunesse littéraire l’élut et le salua comme « prince des conteurs », il peut porter, plus rayonnante couronne, le nom de « Han Ryner le Pacifique ».

N’est-ce pas Les Pacifiques, le titre d’une des plus merveilleuses « utopies » ? cette Atlantide ironique qui flagelle notre civilisation de « Cruels » et nous présente le tableau d’une humanité pleinement réalisée. Souvenons-nous que cet avertissement a paru en 1914, après avoir été refusé pendant dix ans par nos subtils éditeurs français. Mais l’auteur du Crime d’obéir leur faisait peur, sans doute. C’est en cet ouvrage — en 1899 — que paraît sculptée en pied la figure du « Réfractaire » Pierre Daspre refuse toute la servitude sociale, et d’abord l’infâmante et dégradante livrée du soldat.

« Objecteur de conscience » rigoureux, il arrache le masque hypocrite à tous les apologistes de l’obéissance passive et de la loi de meurtre autorisé — pour le bien collectif, paraît-il. En 1905, Le Sphinx Rouge annonçait le conflit armé et condamnait par avance les naïvetés de « Tueurs de la Guerre » qui croyaient parvenir à empêcher par la violence la grande Hystérie. Il me semble nécessaire de rappeler ces dates. Elles accusent ceux qui n’ont pas voulu écouter ni entendre. Elles montrent aux jeunes que le combat pour la paix n’est pas une nouveauté. J’ai déjà dit ces choses voici quinze ans dans la Patrie Humaine… Je n’espérais pas plus qu’aujourd’hui convertir une humanité qui n’a pas écouté de voix plus prenantes, et celle, si émouvante entre autres, de Han Ryner. Mais, hommes de bonne volonté, Han Ryner nous avait enseigné que d’abord c’est en nous que se fera la Paix et qu’il n’est pas besoin d’attendre du dehors la réalisation qui tarde.

En 1914, Han Ryner garda d’abord le silence. Il ne voyait pas la possibilité de dire avec efficacité toute sa pensée sur le massacre absurde, au milieu du déchaînement de fièvre collective. Il déchargea son cœur trop lourd et sa raison dans les Dialogues de la Guerre, encore presque tous inédits. Puis, dès que les ruses requises pour traverser le barrage de censure lui permirent de s’exprimer, il affirma avec courage son pacifisme clairvoyant, notamment dans le journal de Sébastien Faure, Ce qu’il faut dire, et dans les petites revues d’avant-garde où se réveillait l’esprit d’humanité. En 1934 paraissait la biographie romancée de : Bouche d’Or, Patron des Pacifistes, vie d’un apôtre militant de la Paix au premier siècle, Dion Chrysostome, philosophe estimable, disciple de Musonius Rufus et émule d’Epictète. N’est-il pas un peu un avatar de Han Ryner, et ne traduit-il pas bien sa pensée ?…

C’est par la sagesse que Han Ryner pense délivrer les hommes. Toute son œuvre est une préparation à l’accomplissement du Sage. On ne peut, ni en quelques lignes, ni en quelques pages la résumer. Sagesse, pour lui, est vie, et simplement, l’art de vivre harmonieusement. Si un art se pouvait enfermer en une formule, voici celle où Han Ryner mettait son accent personnel : « Libère ton rythme ». Nos abstentions qui éliminent tout ce qui ne dépend pas de nous, tout ce qui n’est pas nous, sont les puissances intérieures qui parviennent avec le plus d’efficience à nous former. L’homme se dégage par la résistance énergique à toute la pesée des orthodoxies, coutumes, croyances traditionnelles, lois écrites — et leurs menaces et leurs appels aux prostitutions basses, séduction des « honneurs qui déshonorent », tentations de commander et d’exploiter autrui.

Han Ryner trouve dans l’individu la seule réalité vivante. Mais l’individu doit se réaliser, exemplaire unique d’humanité, pour exister vraiment. L’épanouissement équilibré des individus est la première étape vers une culture vastement humaine, la condition indispensable de la Paix, le premier signe de l’apparition d’un règne d’amour entre les hommes. Détachement des faux biens, renoncement à la violence, connaissance réfléchie et création attentive de soi, art de l’accord qui s’appelle bonheur, entre les besoins du cœur et de l’esprit — raison et lumière — voilà la sagesse rynérienne.

Elle s’est exprimée avant tout dans une existence faite de noblesse, de grâce et d’amour, puis dans une œuvre variée, étonnamment riche, féconde, belle — et peu connue. C’est à cette œuvre que ceux qui sont soucieux de perfectionnement intérieur recourront. Han Ryner, sans forcer vers lui aucun être, apporte à chacun l’élan et le sursaut de la découverte, et il aide fraternellement à se faire. Comme Socrate, il fut un grand « accoucheur » d’âmes. Artiste de sagesse, il sait aussi les méthodes qui conduisent au seuil de la libération harmonieuse. Son œuvre donne les conseils du praticien averti, soit directement, soit sous forme de fables. Son invention se joue en symboles divers, animés, et qui ne s’oublient plus. Mythes, dialogues, songes, voyages… Philosophe, poète, romancier, historien, exégète érudit et subtil de toute la pensée de ceux qui l’ont précédé et de ses émules, l’analyse de son œuvre considérable demanderait un volume au moins. Et ce puissant créateur nous laisse encore à faire de grandes publications posthumes.

Il faut tout de même citer quelques-uns de ces livres qui prendront une place de premier plan dans la production intellectuelle contemporaine. Les apprentis de sagesse liront d’abord le Petit Manuel Individualiste, la Petite Causerie sur la Sagesse et Le Subjectivisme, avant d’étudier ces maîtres-livres qui sont : La Sagesse qui Rit et Le Rire du Sage (ce dernier à paraître), où il développe son éthique, accompagnés de cette Histoire de l’Individualisme dans l’Antiquité, splendide raccourci de l’enseignement éthique des écoles anciennes.

Ils liront Les Paraboles Cyniques, livre unique d’initiation à la pensée et à la conduite eurythmiques, où la beauté des images et l’imprévu des actions s’unissent à la musique et l’éclat d’un style souverain. Ils seront émus aux profondeurs par le Cinquième Evangile où vit la figure de rêve de Jésus. Ils participeront à toute l’épopée des races en marche vers l’unité humaine, dans La Tour des Peuples, immense fresque de nos espoirs et de nos découragements millénaires. Ils s’égaieront aux aventures du Père Diogène, Don Quichotte philosophe qui a voulu restaurer sous nos climats la vie des anciens cyniques.

Alors pourront-ils aborder les œuvres plus secrètes dans leurs multiples sens cachés — qu’il faut trouver soi-même — et plus hautaines : Les Voyages de Psychodore, incursion de génie dans le royaume du mystère ; Songes perdus et Crépuscules, enivrantes cuvées des élixirs les plus forts de la pensée ; les Apparitions d’Alhasvérus, cette confrontation dialoguée et incisive entre le champion de la Justice et les tenants du Pouvoir, de la Révolte, de la Science — de la Sagesse. Ils oseront entrer dans la demeure sévère du Fils du Silence, là où des éclairs éblouissants révèlent la doctrine du père mythique de la philosophie, le savant et sage Pythagore, et les harmoniques qui vibrent autour de cette puissante base fondamentale irradient une clarté pure sur les civilisations antiques — où nous n’avons pas fini de trouver des sujets de méditation.

Celui qui a laissé de telles leçons n’a pas non plus fini de nous intéresser, et de retenir l’attention des siècles futurs. Les hommes d’aujourd’hui se doivent, dès à présent, de mettre à la disposition de tous, les moyens d’étudier cette œuvre et de s’y réjouir ; œuvre faite pour eux parce qu’elle a été faite pour la durée. Il faut lire, relire et faire lire les livres de Han Ryner qui, mieux que tout commentaire, expriment le suc de la connaissance primordiale, celle qui débute par le : « Connais-toi toi-même ! »

Louis Simon