Sous l’angle de l’humour

samedi 12 avril 2014
par  La Palice

Un de mes amis est un personnage original, en ce sens qu’il a une manie peu commune : il nourrit et affirme en toute occasion une admiration délirante pour la Principauté de Monaco. Pour lui, tout ce qui est monégasque, institutions, mœurs, principes de gouvernement, représente l’idéal vers lequel doit tendre toute société civile. Il est inutile de dire que, dans le chaos où nous vivons, les destins de la principauté le préoccupent vivement. Quand il imagine les périls qui la guetteront dans une seconde guerre mondiale, son plexus se crispe, il perd l’appétit, il dort mal.

Mais, l’autre jour, je l’ai vu venir vers moi littéralement transfiguré. « J’ai trouvé, s’écria-t-il. Ou plutôt, l’exemple d’autrui m’a inspiré une solution qui permettrait de sauvegarder cette chère principauté. » Et il m’expliqua gravement que, ne croyant plus guère aux gouvernements des grandes puissances, à l’O.N.U. et autres fariboles, il projetait de s’adresser aux peuples eux-mêmes. L’idée lui en était venue en voyant s’amorcer la propagande communiste au sujet d’une guerre possible contre la Russie. Son plan était simple, puisqu’il ne s’agissait que de reprendre à son compte la technique du Parti, et celle qu’on lui prête : grande campagne par affiches pour alerter l’opinion ; prestation de serment par les jeunes conscrits de ne jamais porter les armes contre la Principauté.

Et, dans un élan de lyrisme : « Jure-moi, ajouta-t-il, jure-moi solennellement que tu n’iras jamais affirmer notre volonté de grandeur en allant guerroyer contre les Monégasques ! » Inutile de vous dire que je me suis « engagé » à fond. Personnellement, je suis prêt à signer d’avance un pacte de paix séparée avec n’importe quel homme d’État qui aurait la fantaisie de tenir compte de ma modeste personne. À plus forte raison un pacte de non-agression. Mais comme je n’ai pas une douzaine de dragées atomiques à ma disposition, je doute fort que jamais pareille proposition me soit faite.

Ceci dit, l’idée de mon camarade n’est pas si bête si on voulait l’élargir. Les communistes n’ont pas tort de ne pas vouloir se battre contre l’U.R.S.S. Et pour un tas de raisons sur lesquelles nous sommes tous d’accord. Alors, puisqu’ils s’inspirent principalement d’un idéal pacifiste dont le fondement est que la Russie a besoin de la paix, je leur propose de doubler leur serment, de lui donner une efficacité réelle, de lui retirer tout ce qu’il comporte d’équivoque, en jurant solennellement de ne jamais se battre contre les U.S.A. Quelle portée considérable aurait un tel geste à l’heure actuelle ! On me dira qu’il ne serait pas sincère. Qui sait ? Les membres du parti, avant d’être communistes, sont tout de même des hommes. Et, in petto, je les soupçonne fort de ne pas tenir tellement à aller au casse-pipe, fût-ce pour voir leurs petits-neveux profiter d’un régime idéal comme on sait qu’il en existe un derrière le rideau de fer.

D’ailleurs, ils seraient relativement prisonniers de leur serment. Si quelques initiés se livraient, en le prêtant, à quelque restriction mentale, la masse des braves gars qui les suivent iraient sans doute franc jeu. En outre, je suppose que la plupart des Français, à part quelques excités qui rêvent de nous faire massacrer pour défendre le capitalisme américain, seraient pris d’un viril enthousiasme et leur emboîteraient le pas aussitôt. Alors, en cas d’occupation russe, si un Marty ou un Fajon quelconque voulait coller à quelques millions de Français l’uniforme russe, il y aurait peut-être du tirage, et ces collaborateurs d’un nouveau genre éprouveraient quelques déboires.

Je ne sais pas si les camarades du parti goûteront ma proposition. Mais, pour ma part, j’affirme solennellement dès aujourd’hui ma volonté de ne jamais faire la guerre contre l’U.R.S.S., la principauté de Monaco, et les États-Unis. On pourrait, bien entendu, élargir cette position à toutes les nations des cinq parties du monde. Et si quelques milliers de Français l’affirmaient définitivement, ils seraient bientôt suivis par quelques centaines de milliers, et il est probable que cette nouvelle technique du pacifisme déborderait vite nos frontières.

Le docteur Evatt répond aujourd’hui à Garry Davis que « l’O.N.U., et en particulier l’assemblée générale n’a pas le pouvoir général ou la prérogative de faire la paix ». C’est bien ce qui m’ennuie, et c’est pourquoi, en me servant de ce qui existe déjà, à savoir la prise de position des communistes, je propose une solution qu’on jugera fort médiocre, mais qui n’est pas exclusive d’une initiative plus intelligente pour que les grands États modernes, s’ils tiennent absolument à en découdre, finissent par foutre la paix aux Européens résolument pacifistes que nous sommes à peu près tous.

La Palice