Le fanatisme et la cruauté

samedi 12 avril 2014
par  Vergine (Samuel)

La croyance au progrès, qui avait, au début du siècle, remplacé en partie la foi religieuse déclinante, subit à son tour une grave crise de désaffection en notre époque d’indicible confusion, où la connaissance s’avère impuissante à sauver quoi que ce soit et où la science, gravement touchée dans ses aspirations morales, se trouve déshonorée par la monstrueuse cruauté de ses applications.

C’est bien le drame angoissant de ces lendemains de guerre, que la science ne puisse éveiller d’autres images que les visions dantesques d’un monde dévasté. Cependant, ne serait-ce pas injuste et prématuré de proclamer la faillite de la science en mettant à sa charge toutes les abominations qui ont ravagé la planète ? Il ne faut pas oublier que la science reste entièrement subordonnée à cet état social « qui porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ». Il faut bien reconnaître aussi que l’implacable cruauté des guerres modernes n’est pas entièrement imputable aux « facilités » de la technique, car, parallèlement au bond prodigieux du « scientifique » dans le domaine hallucinant des catastrophes, il y a la poussée bestiale des instincts de « l’homo-fanaticus », de cet « homme des cavernes » que l’hérédité a fait survivre au choc des siècles et des civilisations et qui surgit cauteleusement aux périodes tourmentées pour y poursuivre l’avilissement et la torture du faible homo sapiens.

Ce sont ces instincts « cristallisés » dans l’âme impitoyable des bourreaux de Belsen, de Buchenwald, de Dachau, de Dora et de tant d’autres lieux, qui ont provoqué ces scènes d’horreur qui ont tant indigné la conscience de tous les hommes sensibles…

En lisant les tragiques relations de ceux qui, parmi les survivants de ces enfers, firent abstraction de leur légitime colère pour garder malgré tout la pure objectivité du témoin, comme le fit l’auteur de la Colline sans Oiseaux, l’on croirait parcourir les tablettes du vieux maître Jehan Froissart au temps que les reîtres se divertissaient, entre deux arquebusades, en éventrant les prisonniers malchanceux dont ils enroulaient fort cocassement les tripes à l’aide de quelque dévidoir…

Nous avons soutenu dans Ce qu’il faut dire cette opinion basée sur la connaissance des hommes et sur quelques données d’histoire, que ces instincts de brute, mis au service du fanatisme ou de la tyrannie, avaient surgi et pouvaient surgir à toutes les époques et dans tous les pays. Notre propos, irrespectueux des évangiles du jour, passa inaperçu dans le tintamarre des falsifications et des mensonges de ces voraces et immondes parasites qu’on voit après tout combat fondre sur le champ de carnage pour se disputer la curée sur les cadavres des « vainqueurs », comme sur ceux des vaincus.

Aujourd’hui, alors que les passions se sont quelque peu apaisées, à la faveur des scandales ininterrompus qui ont marqué la fameuse renaissance nationale, des témoignages irréfutables démontrent que le « pays le plus spirituel de la terre » n’est pas resté en dehors de cette « sanglante orgie » qui est la marque ineffaçable de la bestialité et qui s’exerça sous le prétexte ironique de la justice populaire !

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Dans son livre l’Eternel [1], Pierre Hamp, avec une sincérité d’autant plus troublante qu’elle s’affirme par une force de persuasion qui ne doit rien à l’artifice littéraire, Pierre Hamp exprime tout le pathétique du drame vécu par une multitude de braves gens qui furent, pour des motifs futiles ou même sans motif, au gré des voix délatrices, arrêtés, insultés, assommés, voire soumis à la torture, avant d’être jetés dans les cachots de cette « Libération » qui n’ouvrait les prisons que pour les remplir « jusqu’à la gueule ».

Pierre Hamp a conservé de sa jeunesse libertaire de beaux élans qui font chaud au cœur. Aussi bien son livre fourmille d’aperçus profonds et de pensées généreuses qui sont comme une éclatante revanche de l’esprit.

Les préoccupations de l’auteur de l’Eternel, dans sa prison, sont d’ailleurs loin de nous être étrangères. Elles sont celles des emprisonnés de tous les temps et de partout… C’est d’abord une sorte d’anesthésie. Le corps réclame impitoyablement sa part. Quand la faim, si bien décrite par Knut Hamsun, vous agrippe de ses doigts de fer, elle ne se contente pas de vous prendre aux entrailles, elle vous étreint le cœur, elle vous enserre le cerveau, et les idées fuient comme des flammèches dans la nuit, vous laissant rivé à l’obsession de cet implacable besoin physique.

Il nous souvient avec étonnement des heures gaspillées, en compagnie de l’ami Marc Laprelle, dans les barbelés de Luckenwald, à élaborer de curieux programmes culinaires qui eussent mis l’eau à la bouche d’un Curnonsky !

La faim devenue un peu moins exigeante, nous pouvions tenter enfin la seule évasion qui fut possible à toute heure. Celle de « l’homme intérieur ». Pour échapper au lourd fardeau des jours sans horizon, c’est naturellement l’infini métaphysique qui vous attire. Dans cette immensité livrée à l’esprit, on ne craint pas la rencontre fortuite des petitesses et des méchancetés humaines. C’est l’ultime refuge contre les attaques du désespoir ! Avec l’instituteur Guibert, combien fîmes-nous de voyages dans les nuées, maniant l’hypothèse et le rêve sans même nous arrêter aux barrières de l’inconnaissable. Nous finissions toujours par reprendre pied piteusement au milieu de nos infortunes terrestres !

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Si nous n’adoptons pas les mêmes conclusions quant à l’élévation spirituelle de l’homme, nous comprenons très bien l’intense désir d’évasion d’hommes comme Pierre Hamp qui déclare qu’il fut vivement touché par l’esprit de résignation des croyants qui partageaient sa captivité et qu’il envia leur sagesse.

Sans nier la valeur subjective de la résignation, nous doutons cependant qu’elle puisse supprimer jamais une injustice sur la terre. Nous lui préférons la colère généreuse du révolté qui n’accepte pas l’explication sommaire des « volontés divines ». Nous disons même avec Maeterlinck « que certaines idées sur le renoncement, la résignation et le sacrifice épuisent, plus profondément que de grands vices et que des crimes mêmes, les plus belles forces morales de l’humanité (La Sagesse et la Destinée.)

Pour nous le « fidéisme », auquel s’arrête Pierre Hamp, ne saurait être qu’une tromperie de soi-même, une concession à cet obscur besoin de « fixation » qui émerge de cette partie de nous-mêmes, que Montaigne appelle « les profondeurs opaques de nos replis intimes ». Nous voyons là une démission de l’intelligence qui ouvre la porte sur ce traditionalisme religieux qui, tout comme Calvin, situe la raison parmi la pire des pestes !

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Si la foi fait quelquefois les martyrs, la foi fait encore plus souvent les bourreaux. Elle est la grande justificatrice !

La « foi mystique » conduit presque toujours au fanatisme et à la justification des guerres qui savent se parer de prétextes idéologiques. Le catholique Paul Claudel n’a-t-il pas écrit : « Ce que nous défendons, avec notre bien, avec l’arpent carré dans lequel tient notre droit et notre destinée, c’est Dieu même qui s’est remis à notre garde… » D’autre part, n’est-ce pas une curieuse transposition du sentiment religieux que nous retrouvons dans l’âme de ces fanatiques qui luttèrent aux cris de : « Pour Hitler ! » ou « Pour Staline ! » en de féroces mêlées que la « poésie » des deux camps exaltait frénétiquement.

Resté seul en lice, Staline continue d’ailleurs à recevoir les hommages dus à un Dieu. C’est ainsi que le général major Kavpak, « deux fois héros de l’Union Soviétique », déclare dans son Histoire des Partisans soviétiques : « Toutes nos pensées étaient tournées vers le grand Staline. Lorsqu’une décoration était remise, chacun de nous pensait : nous la devons aux soins et à la protection de notre Père. Il nous a désignés pour une campagne glorieuse. Aussi loin que nous puissions nous trouver sur les arrières de l’ennemi, partout il nous voit, partout il suit chacun de nos pas, partout nous sentons son attention paternelle, ses enseignements… Je voyais dans les yeux de tous les combattants que si on leur disait de s’élancer aux confins de la terre, vers le « royaume du ciel », ils se mettraient en route sans qu’aucun obstacle ne puisse les arrêter, ni fleuve, ni montagne !… »

Nous ne savons si cette ferveur religieuse est feinte ou vraie. Il est difficile de l’interpréter autrement que comme un phénomène réactionnaire qui convertit en amère plaisanterie la fameuse interdépendance dialectique des fins et des moyens qui constitue un des principaux articles de foi du marxisme !

Le fameux Rossi, qui appartint autrefois au secrétariat de l’Internationale Communiste et qui « fit le tour » des mouvements communistes de tous les pays peut dire avec raison, dans son livre magistral qui vient de paraître sous le titre de Physiologie du Parti communiste [2] : « Mon ambition a été de prouver que la sociologie peut utilement appliquer ses recherches à d’autres sociétés que les sociétés polynésiennes ; qu’il y a des circuits au moins aussi intéressants que ceux du potlatch et qu’il reste dans le monde moderne où nous vivons des mentalités primitives » dont la redoutable puissance engage les destinées de l’humanité, nullement protégée de leur « magie » par l’avion à propulsion ou le microscope électronique ! »

S. Vergine

[1Éditions Self.

[2Éditions Self.