Évolution ou mutation ?

samedi 12 avril 2014
par  Bontemps (Charles-Auguste)

Le rapport Lyssenko est surtout un pamphlet

Je remarque, dans mon précédent article, une boutade qui, sous sa forme sommaire, prête à confusion. Quand j’ai écrit que s’il était vrai que les caractères acquis fussent transmissibles, les Jivaro à qui on aplatit le front à leur naissance, les Chinoises dont on déformait les pieds, auraient dû depuis longtemps faire apparaître des races à front aplati ou à pieds déformés, je pensais à la lecture que je venais de faire des documents publiés par la revue Europe sur le congrès des biologistes russes « mitchouriniens ».

À la vérité, les caractères acquis au cours d’une vie, tels qu’on les envisage aujourd’hui, se réfèrent à des modifications internes provenant d’influences du milieu extérieur et retentissant dans la constitution des cellules et dans le métabolisme des échanges physiologiques. C’est bien ainsi qu’en parle Lyssenko, mais, en même temps, il soutient un retour à une conception lamarckienne et, prétend-il, darwinienne, d’un progrès des espèces et de leur transformation au cours d’une évolution continue, coupée de sauts brusques résultant des accidents qui bouleversent le milieu. Il prétend que l’homme peut diriger à coup sûr ces transformations en agissant sur ce milieu ou en transplantant les êtres dans des conditions qui leur soient favorables.

Il y a là une confusion qui paraît voulue et qui fausse le problème philosophique tel qu’il est posé par la biologie de Mitchourine conformée au marxisme par Lyssenko. Ce dernier tire de la création de variétés au sein d’une espèce des conclusions qui ne seraient valables que pour la constitution indiscutable de types absolument nouveaux.

Les vaches de Karavaevo

Une « race » nouvelle de vaches — celles-ci fussent-elles d’un poids de viande et d’un rendement laitier extraordinaires — est une race de vaches et non un type de mammifère inédit. Or ce qui importe en philosophie objective, ce n’est pas seulement de savoir si une espèce donnée peut être améliorée, mais aussi et d’abord de savoir comment les espèces se sont constituées, comment elles ont découlé l’une de l’autre.

Sans remonter plus haut que la fin du secondaire, où il n’existait d’autres mammifères que de petits rongeurs, par quel processus, au cours des millions d’années du tertiaire, ces petits rongeurs sont-ils devenus des mammouths, des singes, des hommes ? Il ne s’agit plus ici des seuls caractères internes ni d’organes modifiés quantitativement ou qualitativement, mais de transformations morphologiques complètes. Si cette évolution morphologique s’était manifestée par la transmission héréditaire de transformations successives acquises sous l’influence des conditions de vie de certains individus, on ne voit pas pourquoi l’expérience des Jivaro et des Chinoises ne l’aurait pas continuée.

Il y a toutes sortes de raisons, que je connais, pour rejeter cet argument comme puéril. Précisément, c’est cette puérilité qui se retourne contre le néo-lamarckisme, car, ne l’oublions pas, le transformisme classique nous enseignait que les rongeurs vivant au fond des grottes étaient aveugles parce que leur vie dans l’obscurité leur avait rendu l’organe de la vue inutile. Depuis, on a découvert plus simplement que c’est parce que ces rongeurs naissaient aveugles grills avaient naturellement prospéré en un lieu où ils retrouvaient une supériorité sur leurs ennemis. C’est ce qu’on appelle une préadaptation.

Il se trouve que Lyssenko conteste la préadaptation. Bien mieux, dans les documents du congrès où il a triomphé grâce à l’appui déclaré de Staline, on écrit textuellement, au sujet des vaches sélectionnées de Karavaevo, que la traite d’une vache faisant subir à celle-ci 6 à 7 millions de pressions de main au cours de sa vie, « est-ce qu’un facteur de pareille importance, jouant sans interruption sur le pis, peut rester sans effet ? » Ce qui revient à dire qu’un boxeur développant ses biceps durant des années, ce développement ne peut être sans effet sur les muscles de ses fils et de ses filles.

Où sont les preuves ?

On ne peut donc douter que Lyssenko, dépassant, semble-t-il, les vues de son maître Mitchourine, tient que les caractères acquis dont il prétend qu’ils sont transmissibles, ce ne sont pas seulement ceux qui opèrent une variation au sein d’une espèce, mais aussi ceux qui peuvent constituer une mutation d’espèce en partant des cellules somatiques, au lieu que la théorie chromosomique ne conçoit de véritables mutations que provenant d’une modification du germen.

De cela qui est essentiel, le rapport Lyssenko n’apporte aucun exemple, aucune démonstration probante. Les théories mutationnistes, elles, sont appuyées sur des preuves expérimentales répétées et, alors que les théologies et les métaphysiques battaient en brèche le transformisme classique, les continuateurs de Mendel l’ont rétabli en l’expliquant par d’autres modalités.

Des tomates à cultiver

Sur le plan plus facilement vérifiable de la transmissibilité des caractères internes acquis dans des conditions particulières de milieu, ou sous des influences extérieures organisées, qu’apporte le rapport Lyssenko qui entraîne conviction ? Comment démontre-t-il que les cellules du soma (corps physique) transmettent leurs qualités nouvelles au germen (cellules génétiques) ? Il ne le démontre pas, il l’affirme.

Je n’ai trouvé qu’un seul argument qui ait forme de démonstration et tende à prouver que les qualités d’un porteur de greffe et les qualités du greffon réagissent les unes sur les autres. Il s’agit de deux variétés de tomates, qui, greffées, ont emprunté mutuellement leurs caractéristiques. Celles-ci sont apparues dans les semis, mais avec des exceptions. Je me garderai d’en conclure quoi que ce soit, sauf à faire trois remarques : 1° un seul exemple portant sur une plante aussi plastique que la tomate, c’est bien peu pour baser une théorie dont on assure qu’elle bouleverse la biologie ; 2° il ne semble pas que ces deux variétés de tomates soient d’espèces pures ; il y a donc lieu de tenir compte ici des lois de Mendel touchant les caractères récessifs chez les hybrides, ce qui demande de prudents recoupements ; 3° où, quand, comment, par qui ces expériences ont-elles été répétées ?

Un adversaire de Lyssenko ayant affirmé n’avoir jamais été en mesure de rien constater des miracles mitchouriniens, Lyssenko lui a répondu in fine qu’il lui apportait une preuve irréfutable. Et il a exposé alors l’exemple des tomates. Mais le contradicteur n’a pas vu lesdites tomates présentées en cours d’exercice.

On verra bien. Il ne manquera pas de botanistes pour reprendre en Occident cette facile expérience et la tirer au clair.

Science ou technique ?

Pour le surplus, il n’est pas contestable qu’un immense effort soit fait en U.R.S.S., sous l’impulsion de Lyssenko, pour intensifier et améliorer l’agriculture et l’élevage. Toutefois, il semble bien aussi qu’en cette occurrence la préoccupation économique du rendement ait conduit à substituer le progrès des techniques à la recherche scientifique proprement dite.

En lisant les témoignages des congressistes mitchouriniens et le rapport même de Lyssenko, on est tout de suite frappé par le fait qu’il n’y est question — en dehors, bien entendu, des références rituelles au marxisme-léninisme et au génie de Staline omniscient — que de techniques d’hybridation et de sélection, d’adaptation et d’utilisation rationnelle des terrains. Il est certain que les Russes ont accompli de remarquables progrès en ce domaine par rapport aux anciennes méthodes de culture. Il n’est pas impossible qu’ils aient amélioré ou découvert des techniques. Cependant, à cet égard, on est enclin à quelque réserve en lisant l’apologie de méthodes présentées comme révolutionnaires et dont je me souviens qu’elles étaient enseignées en France il y a quarante ans.

Ne nous hâtons pas de renier la théorie mendélienne. Il faudra pour l’abattre quelque chose de plus pertinent que la diatribe trop politique de l’académicien Lyssenko.

Une affaire d’orthodoxie

C’est bien le plus troublant de cette affaire que la forme de ce rapport dont on attendait qu’il apportât des faits, des comptes rendus d’expériences qui pussent être répétées ailleurs et qui n’est qu’un pamphlet destiné à déconsidérer, dans l’opinion soviétique, des chercheurs qui n’ont pas voulu comprendre ce que l’on attendait de leur soumission à des vues officielles. Il est construit comme une symphonie agressive où reviennent sans cesse deux leitmotive qui peuvent être résumés ainsi :

1° Le marxisme-léninisme est d’une vérité indiscutable. Or il ne s’accorde pas avec le mendélisme-morganisme. Donc la biologie mutationniste est fausse et seule est vraie la biologie mitchourinienne soviétique approuvée par Staline ;

2° Les maîtres actuels du mutationnisme sont des Américains. Donc, le mutationnisme est une fausse science, bourgeoise, idéaliste et réactionnaire. Les professeurs soviétiques qui s’obstinent à la soutenir sont des traîtres à la révolution et à la patrie soviétique.

J’affirme que je n’exagère en rien. La preuve, c’est qu’un congressiste, avant le vote, a demandé si le rapport avait été approuvé par Staline. La réponse fut affirmative. On connaît l’épilogue.

Bulles d’excommunication

La revue Europe nous a fait part des suites de ce congrès « scientifique ». Elle publie une lettre de résipiscence du biologiste Idanov écrite en un style incompréhensible à une tête de notre temps. On la dirait traduite d’une rétractation théologique du moyen âge. Et on nous la donne comme le type de beaucoup d’autres écrites par des professeurs « convaincus » de leur erreur… Elle nous communique également des textes écrits de même encre par les responsables de l’enseignement, lesquels ont tout de suite compris et adopté les mesures convenables : suppression des chaires des professeurs récalcitrants, bouleversement de l’enseignement aligné selon les vues staliniennes du mitchourinisme soviétique.

Pratiquement, il est concevable que Staline préfère orienter ses ingénieurs vers le développement de méthodes de culture éprouvées en tant que techniques agricoles. Idéologiquement, il est concevable qu’il profite de ce que la recherche pure en biologie ne puisse rien lui apporter d’immédiatement productif pour rejeter les données d’une science dite étrangère au bénéfice d’une théorie russe conforme à l’orthodoxie marxiste. Socialement, il est concevable qu’il fouette l’enthousiasme des kolkhoziens en les persuadant qu’ils sont les artisans d’une science soviétique sans égale au monde et, singulièrement, sans égale en Amérique.

Mais que tout cela se déduise à vue de la lecture du rapport Lyssenko et y soit parfois écrit en toutes lettres, c’est bien ce qui empêche qu’on accepte comme « concevable » une théorie scientifique présentée de cette manière.

Ch.-Aug. Bontemps