La vraie science : une élite – Le vrai savoir : une classe

samedi 12 avril 2014
par  Berthier (Pierre-Valentin)

I. — Techniciens et technocrates

À mesure que l’application des découvertes mécaniques a permis au rendement humain d’être plus productif, la société, au lieu de répartir intelligemment le travail utile de manière à en alléger la part de chacun, a multiplié les emplois superflus et s’est encombrée d’un tas de gens dont la fonction n’offre qu’un intérêt illusoire, comme si elle se souciait uniquement de leur assurer un prétexte à rémunération, en même temps qu’un palliatif contre l’oisiveté.

De sorte que la société, qui crée le chômage en remplaçant ses salariés par des machines, le combat en affectant ceux qu’elle a ainsi évincés à des postes où, loin de seconder l’effort général, ils le gênent par leur présence intempestive et leur inopportune intervention.

La plupart de ces postes correspondent à des fonctions d’État, ou sont rendus obligatoires par des créations de l’État ; car, de même qu’à l’époque où la population trop pauvre ne peut se procurer, faute de numéraire, les produits qu’elle a fabriqués et dont elle a besoin, le surplus inécoulable en est résorbé par l’État, chargé de le faire détruire par ceux qui n’eussent demandé qu’à le consommer, de même quand l’industrie privée est tenue de licencier du personnel en raison de l’amélioration de son équipement, de l’énormité de ses charges et de la rigueur de ses échéances, c’est encore l’État qui est tout désigné pour résorber ce surplus de prolétariat. De là, la création de services inutiles, à qui l’on donne des missions de contrôle le plus souvent indésirables qui, non seulement ne collaborent pas à la prospérité née du travail, mais l’entravent et la compromettent.

Une des conséquences particulières de ce phénomène est d’avoir introduit dans la société une notion et un principe de complication qui en étaient absents auparavant.

Les techniciens ont pris dans le monde une place prépondérante qui est en voie de faire d’eux des technocrates, de même que le marchand affranchi des exigences et des tutelles féodales et pratiquant à son tour l’oppression était devenu le bourgeois ; et il se fonde une classe technocratique en passe de supplanter la classe bourgeoise dans les privilèges dont elle jouissait et jouit encore par rapport au prolétariat.

Il y a, à la prépondérance croissante des techniciens, une raison simple : la complication croissante de la science et du travail ; le domaine, de la connaissance est devenu tellement vaste que, nécessairement, il se compartimente et que, chaque individu ne pouvant exceller qu’en un très petit nombre de tâches, ceux d’entre les citoyens qui, grâce à de bonnes études, parviennent à se pousser très loin et à se hisser très haut dans une spécialisation, l’emportent en valeur sociale sur l’anonyme cohorte des manœuvres.

La naissance d’un sentiment de classe chez ces privilégiés du savoir les incite à orienter la société de telle sorte qu’ils soient également des privilégiés de la fortune ; et il s’ébauche un genre de société, à la fois nouveau et très ancien, dans lequel ils occupent le haut de la hiérarchie, tandis qu’en bas continue de se mouvoir confusément, et tantôt de se soumettre, et tantôt de se révolter, l’immense grouillement du prolétariat déshérité à la fois de la fortune et du savoir.

Ce phénomène de l’ascension de la classe technocratique est perceptible dans les sociétés industrielles modernes, et n’est pas moins discernable dans la Russie des plans quinquennaux et de l’électrification que dans l’Amérique des brain trusts et du New Deal. Il est universel, il n’y a pas un seul pays bien équipé où il ne soit apparent. C’est donc un phénomène nouveau, mais aussi un phénomène ancien, car il rappelle l’antique Égypte des initiés ; seulement, il se dépouille de l’argument religieux au bénéfice de l’argument scientifique.

C’est la classe technicienne qui a imaginé de transposer dans les rapports sociaux la notion et le principe de complication que le progrès des recherches avait introduits dans la science.

II. — Le principe de complication

Tout le monde est disposé à admettre que, pour construire une fusée à réaction, un hélicoptère, un appareil de télévision, un télescope électronique, un cyclotron, voire même une linotype ou une montre, il peut n’être pas mauvais d’avoir étudié les hautes mathématiques, d’être familier du calcul différentiel et de la mécanique ondulatoire et d’avoir une teinture de la théorie de la relativité. Tout le monde admet aussi la complication sans cesse accrue de la biologie, de la médecine, de la thérapeutique.

Mais peu de gens seront enclins à convenir qu’il est socialement utile de compliquer à loisir ce qui peut fort bien rester simple, par exemple le calcul des impôts, celui des loyers, celui des échanges, celui des écritures commerciales. La première offensive de complication scientifique fut la mise en pratique du taylorisme, quand, à l’ancienne notion ouvrière de la « cadence » dans les usines — qui n’était pas une grève perlée, mais une réaction de défense physique contre l’exploitation patronale — les techniciens opposèrent leurs tables chronométriques assorties d’appareils et de spécialistes appropriés.

Aujourd’hui, il suffit de lire le Journal officiel ou de jeter un coup d’œil sur les bulletins corporatifs, les organes des chambres syndicales d’employeurs, les circulaires des consortiums ou des groupements professionnels, pour se convaincre à quel point la complication scientifique — non pas nécessaire et inévitable, mais artificielle et surajoutée — s’est installée dans les rapports humains, pour le malheur et le désespoir des hommes.

Les taux de marque et les marges bénéficiaires, les taxes au pourcentage, les abattements, les dégrèvements, les exonérations, les rappels, les acomptes provisionnels, les minimums moyens et les moyennes minimas s’enchevêtrent, se conjuguent, se multiplient, s’additionnent, se succèdent en une jonglerie acrobatique où valsent les décimales et les coefficients.

Le Journal officiel a publié un jour un mode de calcul de tarif des pompes funèbres qui consistait en une équation que seule une connaissance aisée des sinus, et des logarithmes pouvait rendre accessible ; et à de nombreuses reprises, des barèmes ont été fournis, dont la lecture ne pouvait être profitable qu’à ceux pour qui l’algèbre et l’arithmétique n’ont pas de secrets, car ils fourmillaient de racines cubiques, de lettres grecques et d’x à la ne puissance.

La récente loi sur les loyers paraît avoir été dressée en vertu de ce nouveau concept ; le calcul des surfaces corrigées et des taxes d’ensoleillement, et autres, procède de la spéculation de la classe technicienne, peu à peu dirigeante, sur l’ignorance de la plupart des hommes à l’endroit de ces choses difficiles. Car, en définitive, on ne peut exploiter le travail des hommes que si, au préalable, on s’est assuré du moyen d’exploiter leur ignorance en la leur faisant sentir, les exploités ne consentant à l’être qu’autant qu’ils présument, et qu’autant qu’on leur fait admettre, que ceux qui les exploitent sont véritablement leurs supérieurs.

On complique à loisir le droit humain en y versant les complications inhérentes à une science de plus en plus subtile et élevée, pour substituer de nouveaux mystères scientifiques aux mystères religieux qui ne nous en imposent plus. Dans certaines usines, les ouvriers étaient devenus turbulents parce qu’ils soupçonnaient les directeurs de réaliser de gros profits pendant qu’eux se serraient la ceinture. Ils se sont apaisés le jour où leur fut accordé le droit de regard sur la gestion de l’entreprise. Depuis qu’ils ont obtenu ce droit, les comptables, à jour fixe, leur soumettent les livres, où des millions de chiffres s’alignent en colonnes serrées, sur des feuillets grands comme une table, et quadrillés du haut en bas. Les pauvres jettent sur toute cette arithmétique un regard éperdu ; on leur dit : « Voyez, contrôlez. » Puis ils signent et s’en vont. À leurs camarades ils disent : « Nous avons vu, tout est correct. » Et, pareils à des illettrés qui signeraient leur condamnation à mort, ils font semblant d’avoir accompli leur devoir.

Un moment viendra où le coup de génie de Pascal découvrant la propriété de la roulette à la faveur d’un mal de dents semblera une épreuve de certificat d’études au technicien de l’Office du liège chargé de fixer le prix d’un bouchon.

III. — Parenthèse

Ce n’est pas que je prétende interdire à la science un domaine quelconque. Elle se rirait d’une telle prohibition et n’aurait pas tort ; tout le ridicule serait pour moi. La science progressera et se passera de notre aveu, et se jouera de nos effrois. La complexité d’aujourd’hui sera l’élémentaire de demain.

Que l’on tente de résoudre scientifiquement les problèmes intéressant les rapports humains, problèmes éthiques, problèmes intellectuels, problèmes moraux, je ne m’y oppose pas, et je sais que des pionniers de l’esprit ont déjà projeté des vues hardies dans ce sens-là ; l’échec des écoles doctrinales, des clientèles philosophiques, des églises confessionnelles ; l’échec des mystiques qui, cependant, à des échelles réduites, ont pu séduire et persuader par certains de leurs résultats, autorisent à penser qu’il n’est pas absurde d’investir la science d’une mission éthique, de la doter d’un nouveau domaine de recherche où elle substituerait à des hypothèses douteuses et à un empirisme désuet des notions exactes. L’idée, d’ailleurs, n’est pas nouvelle, et déjà Spinoza associait l’éthique et la géométrie. En se fréquentant, la morale et la science peuvent perdre, la première son incertitude et sa nébulosité, la seconde sa sécheresse et sa froideur.

De même dans l’économique. Autant je m’emporte contre les statistiques de bureaux, contre les diagrammes des fonctionnaires de cités administratives, autant je suis persuadé de l’utilité d’une incursion, dans l’économique, d’une véritable science. Un camarade m’a écrit : « La science économique est une science exacte, d’ordre mathématique, aux possibilités pratiques encore insoupçonnées et insoupçonnables. » Je n’ai pas le cerveau conditionné de façon à spéculer profondément dans ce domaine de la connaissance et de l’investigation ; je le regrette et j’en suis sincèrement humilié ; en vérité, je suis tout disposé à croire que de grands pas seront faits en cette direction, que l’avenir réserve de grandes surprises à ceux qui le contesteraient.

J’ai donc une confiance illimitée dans la science, dont le terrain à défricher s’élargit sans cesse en même temps que les horizons neufs qui lui sont ouverts. Mais si je lui accorde le droit de résoudre les problèmes humains, je lui dénie celui de les compliquer pour les rendre insolubles dans le dessein de créer une classe privilégiée d’initiés à qui la table de logarithmes confère des titres de noblesse et une place à part dans l’État, à la façon d’un mystérieux livre saint ou d’un étrange bréviaire de magie qui donnerait la puissance à ceux qui, seuls, sauraient l’épeler.

IV. Maintenir l’ignorance pour l’exploiter

À ce point du présent exposé, d’aucuns peut-être feront observer que, pour dénoncer les complications voulues dans lesquelles la société nous enveloppe de plus en plus comme un argument technocratique destiné à fasciner et à paralyser le peuple, il n’était point besoin que je commençasse par des considérations sur le machinisme et sur l’éviction de la main-d’œuvre.

J’espère que l’enchaînement est cependant assez clair pour se passer de longue démonstration. Ne convenait-il pas de faire apparaître comment les applications rationnelles de la science avaient travaillé à libérer l’homme, avant que ses applications irrationnelles tendissent à l’enchaîner de nouveau ?

Il est aisé de comprendre par quel processus les victoires de l’élite savante dans le domaine industriel, et leurs conséquences sociales, ont donné naissance, dans le domaine administratif et politique, à une fausse aristocratie scientifique soucieuse de maintenir ou de rétablir à son avantage les privilèges qu’elles compromettaient. Les complications sont des stratagèmes imaginés pour éviter la chute du salariat, l’abolition de la monnaie d’échange capitaliste, le régime de la propriété au détriment des non-possédants, et c’est en définitive un échafaudage d’équations destiné à étayer un monde croulant — et croulant sous le poids sans cesse accrut de ses propres injustices. Nous ne nous exposerons pas nous-mêmes au ridicule de prouver des choses qui sont simples au moyen de théorèmes et de corollaires alambiqués : ce serait tomber dans le travers que nous dénonçons et que, du reste, nous n’avons dessein que d’effleurer. Nous laissons aux technocrates le soin de nouer jusque dans la poésie hermétique, avec le dessein d’ériger un nouvel ésotérisme culturel sur le nouvel obscurantisme des masses, l’imbroglio réticulaire de leur pédanterie et de leur faux savoir. Notre but est le contraire du leur ; nous essayons d’éclairer les ténèbres tandis qu’ils les approfondissent, et nous gardons des coups de vent pervers le lumignon tremblotant de Diogène pendant qu’ils s’efforcent d’empêcher d’arriver en bas les rayons magnifiques qui resplendissent sur les hauts lieux.

J’ai évoqué la complication dans les échanges. Elle est illustrée par les mirifiques plans d’importation-exportation et symbolisée par la balance commerciale des États. Cela est très scientifique et très superbe. C’est de la technocratie. Mais si l’on en considère le résultat, on trouve des cacahuètes en Suède ou en Finlande, et l’on reste dix ans sans en voir dans des pays qui se ruinent pour conserver la souveraineté du continent qui les produit !

Les hommes qui n’ont pour toute richesse et pour toute culture que leur tempérament d’individus libres ont certes beaucoup à apprendre des scientifiques. En retour, ceux-ci ont une toute petite chose à apprendre de ceux-là, c’est que, lorsqu’on a découvert le moyen de briser l’atome, il y a autre chose à faire, et de plus pressé, que fabriquer une bombe, et que, lorsqu’on a résolu par les chiffres les inconnues de la consommation et du travail, il y a autre chose à faire, et de plus, urgent, que se servir de cette trouvaille pour nous empoisonner l’existence.

Quelques-uns ont dénoncé, non sans raison, les « terribles simplificateurs », qui finirent par simplifier tellement que le four crématoire devint leur suprême instrument de simplification ; qu’il nous soit permis, à notre tour, de dénoncer non sans raison, les « terribles complicateurs ».

V. — Simplifier « l’alphabet »

Au-dessus des connaissances ou des croyances du vulgaire, plane l’ésotérisme. Il était l’essence des mystères philosophiques de l’ancienne Grèce. Tandis que le commun croyait aux dieux multiples, les disciples éclairés avaient accès aux secrets prodigieux de l’existence d’un Dieu unique et de l’immortalité de l’âme. Plus tard, quand le christianisme eut fait tomber dans le domaine public ce trésor mystique désormais réparti entre tout le genre humain, il eut à son tour son ésotérisme scolastique, dogmatique, rituel. S’il est prouvé que les Pyramides, construites par des esclaves ignorants, véritables robots de l’univers concentrationnaire d’alors, recèlent des données géométriques et astronomiques extrêmement précises et avancées, comme des esprits sérieux le proclament, c’est que les initiés de l’Égypte ancienne possédaient un ésotérisme scientifique absolument inconnu du peuple qu’ils gouvernaient et qu’ils exploitaient. Cet ésotérisme est aujourd’hui à la portée d’un bachelier, mais tout le monde ne peut pas encore être bachelier.

La science contemporaine possède deux ésotérismes : un ésotérisme supérieur, vertical, qui n’est ésotérique que parce que peu de cerveaux peuvent encore accéder aux formules qu’il énonce, mais qui tend à se divulguer et à se répandre ; c’est un ésotérisme de vraie science, clef que nous offre une élite ; — et l’autre, un ésotérisme latéral, superficiel, qui se situe, non pas au-dessus, mais en marge de la science, qui y érige un maquis… de procédure, qui cherche à nous y égarer ; c’est un ésotérisme de faux savoir, piège que nous tend une classe.

Pendant que l’élite scientifique œuvre pour notre libération, la classe pseudo-scientifique travaille à sa dictature. La première nous conduit avec un fil d’Ariane vers l’issue du dédale ; la seconde nous empêtre en des rets toujours plus étroits qui nous entraînent chaque jour plus avant au plein cœur du labyrinthe.

Notre position devant le phénomène social que nous dénonçons, est-il besoin de la préciser ? Ne se conçoit-elle pas d’elle-même ? Pas plus que devant le théologien érudit, qui connaît les vertus de la grâce concomitante et le sexe des anges envoyés à Sodome par Dieu ; pas plus que devant le juriste cultivé, qui abonde en cas d’espèce, en distinguo savants et en qualifications profondes ; pas plus que devant eux, l’homme traité en inférieur par les techniciens experts de la nouvelle caste montante, ne capitulera.

Le primitif qui ne sait compter que jusqu’à deux s’imagine que ceux qui comptent au-delà de cent sont des surhommes. Le pauvre paysan chinois prend pour un être extraordinaire son mandarin lettré, parce que le mandarin a étudié pendant quinze ans avant de finir par connaître les 30.000 signes de son alphabet, effort quasi stérile qui n’aboutit qu’à savoir lire. Mais on n’a pas besoin d’apprendre 30.000 lettres pour lire : il suffit de simplifier l’alphabet, et il n’est pas nécessaire d’être un surhomme pour savoir compter.

Que la science aille le plus loin possible pour étendre la connaissance des hommes et améliorer leur sort, tel est notre vœu, et telle est sa mission. « Ne nuis point à qui t’a créé !  » est l’ordre que nous lançons à Frankenstein.

Mais si quelques-uns s’ingénient à en faire un nouvel instrument de mystère, d’obscurantisme et d’oppression, comme d’autres l’ont fait de la religion, comme d’autres l’ont fait de la philosophie, comme d’autres l’ont fait du droit, nous ne serons pas de leur côté.

Nous serons du côté de ceux dont on exploitera le travail, l’ignorance, et l’aveuglement, et la faiblesse ;, parce que c’est de leur côté qu’il y aura la conscience et qu’il y aura la vérité.

Pierre-Valentin Berthier