À l’étalage du bouquiniste

jeudi 3 avril 2014
par  Vigné d’Octon (Paul)

Derniers livres parus

La Religion de la Foi, par Henri Delacroix. — Je venais de relire ce remarquable livre qui a pour titre l’Évolution des dogmes, de Charles Guignebert, lorsque j’ai ouvert l’œuvre de M. Henri Delacroix.

Jamais pensée philosophique éclose dans deux cerveaux différents ne présenta analogie plus grande et ne converge, bien que par des routes différentes, vers le même but. Je ne veux, certes, pas dire, par là, que la dernière œuvre soit une imitation de la première ni même qu’elle s’en soit inspirée ; il n’en est rien et chacune possède une robuste originalité : c’est même pourquoi, se complétant mutuellement, elles ont, à mon sens, résolu le délicat problème de la Religion et du dogme dans leurs rapports avec la Foi.

L’auteur de l’Évolution des dogmes ayant magistralement prouvé, par des raisons historiques, que le dogme, quelle que soi la Religion qui l’enfanta, est soumis à la grande loi de l’Évolution qui régit l’univers physique comme le monde moral, M. Henri Delacroix a suivi cette évolution à travers la pensée et l’âme des croyants, cherchant à fixer leur modalité d’adaptation aux dogmes nouveaux et aux nouvelles institutions religieuses qui en découlent.

C’est ainsi qu’il passe en revue et analyse, d’une façon puissante et subtile à la fois, leurs attitudes successives à travers l’histoire comme à travers l’individu. Il nous fait assister tour à tour à l’évolution des croyants simples qui ne raisonnent pas leur foi, comme à celle de Luther, de Calvin, des symbolo-fidéistes, des modernistes ; et c’est avec une remarquable sûreté de jugement qu’il analyse et décrit l’évasion religieuse des Loyson, des Renan et des Loisy.

Ceux qui s’intéressent aux fragments parus ici même de l’Imposture religieuse, par Sébastien Faure, liront ce livre avec profit.

Émile Zola, par Ernest Seillère. — Que penseriez-vous d’un écrivain qui, se proposant de situer l’œuvre sociale et le rôle de Zola dans l’atmosphère politique de son temps, oublierait volontairement de parler de l’Affaire Dreyfus ?

C’est le cas fort curieux de M. Seillère. Aussi, au lieu d’écrire une œuvre sincère et impartiale, n’a-t-il commis qu’une diatribe d’un mince intérêt.

Origine et Évolution de la vie, par Henry-Fairfiel Osborn, traduction par F. Sartiaux. — Quel dommage que le prix de ce livre, avec ses 126 gravures, soit coté 27 francs, ce qui le rend accessible aux seuls porte-monnaies de bourgeois ! On ne trouvera pas, en effet, parmi les plus récentes publications scientifiques, de synthèse plus claire, plus précise et plus passionnante à la fois du problème des origines et de l’évolution de la vie.

L’hypothèse d’Osborn qui considère la chromatine des cellules germinatives comme l’élément principal de cette évolution, est une des plus audacieuses qui aient été produites et auraient eu certainement l’appui du grand biologiste Hoeckel.

Mais, encore une fois, c’est trop cher pour le prolétaire. Que les lecteurs de la Revue Anarchiste soient donc reconnaissants au camarade André Reymond qui résume ici pour eux, chaque mois, avec une remarquable clarté, ces passionnants problèmes et leur économise, par ses nombreuses lectures, un argent rare et un temps précieux.

Les Semeurs d’Épouvante, par Fernand Mysor. — En lisant ce livre, qui a pour sous-titre Roman des temps jurassiques, j’ai constaté une fois de plus combien il est imprudent pour un profane de chercher des sujets littéraires dans le préhistorique. Grâce à leur incontestable talent descriptif et malgré leur érudition de troisième main, les frères Rosny, voici déjà longtemps, parvinrent péniblement, dans Yamireh à évoquer ces périodes géologiques, mais ils n’intéressèrent que quelques rares lecteurs — et firent s’esclaffer les vrais savants. Encore ne s’attaquaient-ils, dans ce roman bizarre, qu’au néolithique. Plus audacieux, M. Fernand Mysor n’a pas hésité à prendre son sujet dans le paléolithique. Et quel paléolithique ! Je vois d’ici le sourire de Marcellin Boule et de Capitan lisant les Semeurs d’Épouvante.

Poèmes irrespectueux, par Charles Sanglier. — Ce livre justifie son titre : irrespectueux, certes, il l’est et beaucoup, non seulement à l’égard des vieilles formes poétiques, mais et l’égard de tout ce que Max Nordeau a appelé les mensonges conventionnels de notre civilisation. Bravo, poète !

Le nouveau déluge, par Mme Noelle-Roger. — Je pourrais presque dire de ce livre ce que j’ai écrit plus haut sur les Semeurs d’Épouvante, sauf qu’ici l’imagination vraiment remarquable de l’auteur n’évoque pas le passé perdu de la préhistoire, mais le fait revivre par une poignée d’humains échappés au nouveau déluge, lesquels réinventent le feu et recommencent à parcourir les étapes primitives des humanités disparues.

Le Livre des plagiats, par Jacques Maurevert. — Plagiez ! plagiez sans crainte et ne vous gênez pas pour crier en même temps ;

Au voleur ! Il vous en restera toujours quelque chose et même souvent beaucoup d’argent et une grande renommée. C’est ce qui ressort clairement de ce fort curieux bouquin. Voyez plutôt, nous dit l’auteur, Molière, Corneille, Lafontaine ; Pascal, La Rochefoucauld, Lamartine, Vigny. Balzac. Tous plagiaires… d’après M. Maurevert !

L’Abdication des pauvres, par Louis Emié. — Ce livre devrait avoir pour sous-titre : Essai sur l’avachissement et la veulerie des masses.

L’auteur, avec une franchise qui va jusqu’à la cruauté, nous les montre, en effet, d’un bout à l’autre de son œuvre, de plus en plus grégaires, soumises, aplaties, résignées, esquissant à peine de loin en loin quelques timides velléités de révolte, pour retomber ensuite dans une sorte de tolstoïsme, ou plutôt dans un véritable sommeil que la misère emplit sans cesse de ses plus terribles cauchemars.

Si vous ajoutez à cela que M. Louis Emié possède une forme personnelle un peu bizarre, mais adéquate à son sujet, vous jugerez, comme moi, que son livre mérite de ne point passer inaperçu.

Paléontologie et Zoologie, par Roman. — Comme initiation complète et facile, à ces deux sciences qui jettent tant de clarté sur les origines de l’humanité, je ne connais pas mieux que ce petit livre, d’un prix abordable à tous.

Humanité, par Émile Pignot. — Quel dommage que l’auteur de ce livre fortement pensé et bien écrit, n’ait pu débarrasser son cerveau du virus chrétien qui l’imprègne ! Sa belle théorie de l’Humanité par-dessus tout (religion, famille, patrie) y eût certainement gagné en force et en profondeur.

Le Christianisme médiéval et moderne, par Charles Guignebert. — Tout à l’heure, j’ai cité l’admirable livre qui a pour titre : L’Évolution des dogmes ; celui que nous donne aujourd’hui l’auteur ne lui est inférieur ni par l’érudition, ni par la largeur de la pensée, ni par la forme claire, sobre et précise. C’est avec la même maîtrise que M. Guignebert fait se dérouler sous nos yeux l’histoire, ou plutôt l’évolution de l’Église depuis le moyen âge. Rien n’a été oublié depuis les origines de la papauté jusqu’à l’apparition de l’esprit moderniste dont celle-ci s’est tant alarmée. Ce livre dispense d’en lire beaucoup d’autres sur le même sujet. C’est une petite encyclopédie de tout ce qui a trait à l’histoire du Christianisme.

Les Hommes nouveaux, par Claude Farrère. — Du talent, certes, dans ce roman inspiré par l’œuvre du général Lyautey au Maroc, il y en a, mais cette œuvre basée sur la rapine et la spoliation trouve presque, dans Claude Farrère, resté, malgré tout, officier de marine, une sorte de panégyriste et de narrateur attendri. À son roman sympathique aux requins, nous continuerons d’opposer l’histoire précise, faite de vols, d’injustices et de cruautés.

La triple caresse, par Renée Dunan. Un très beau livre dont l’audace m’a beaucoup plu. J’ai lu de nombreux livres ayant pour but de nous montrer le rôle puissant joué par la sexualité sur la vie de l’humanité ; dans aucun je n’ai trouvé la démonstration poussée jusqu’aux limites où avec une maîtrise implacable l’a conduite Renée Dunan. Livre de mâle plu tôt que de femme, qui a fait et fera encore beaucoup crier les eunuques et les hypocrites de tout poil.

La Beauté et l’instinct sexuel, par Lalo. Ce livre est, si j’ose dire, le pendant didactique et philosophique du précédent. L’auteur a emprunté et résumé dune façon claire et complète tout ce que les philosophes ont pensé sur le rôle et la puissance de l’instinct sexuel sur l’évolution de la civilisation. Mais il s’est plus particulièrement attaché à nous montrer toute la valeur que l’école freudienne attache à la sexualité dans l’origine et l’évolution de l’Art.

Pour mention. — Le Sosie, par José Germain et Émile Guérinon. Jouvence ou la Chimère, par Jacques Chennevière. — La France du Directoire, par L. Madelin. L’Homme-Chien, par Raoul Stephan. — Le visage de l’Amour, par Maxime Formont. — La Tragique Aventure, par Louis Merlet. — Le Diable au Village, par Paul Séries.

P. Vigné d’Octon.