Le « Moi » féminin

, par  Casteu (Eugénie) , popularité : 4%

Il y a longtemps que j’aurais voulu, camarade qui signez « Une Révoltée », signaler la tendance de vos articles à l’exaltation du sacrifice de la femme à l’homme. Si c’est cela votre révolte, je la crois d’un caractère joliment dangereux pour nos compagnes.

Je cite, du n° 13 de la Revue :

« Le rôle de la femme, rôle difficile et magnifique, est non seulement de partager, par la compréhension, la vie intellectuelle de l’homme ; mais, par son amour constant et discret, de relever son courage, de faire renaître, s’il le faut, la confiance en lui-même et l’enthousiasme fécond. Lorsqu’on aime vraiment, tout devient facile, les plus grands sacrifices (sic) sont acceptés avec joie. »

Merci bien, nous sortons d’en prendre : un prédicateur catholique, ou protestant, ou « laïc » ne parle pas autrement. En un mot comme en dix, la femme doit être la servante intellectuelle, le reflet de son homme. Vous nous parlez du « rôle de la femme ». Je n’en connais pas d’autres que d’être soi-même. « Un rôle » extérieur à ses aspirations individuelles ne peut lui apporter, comme à l’homme, que déception.

Comment ! vous nous posez en exemple « la femme de Carlyle qui, jeune encore et admirée, alla s’enfouir avec lui dans une retraite âpre et hostile, acceptant les plus durs travaux, afin qu’il pût, dans la solitude nécessaire, accomplir une œuvre d’écrivain. »

Mais c’est un monstre, pour moi, qu’une telle femme ; un être qui s’abolit, qui se renonce, qui se mutile, pour un autre être, déjà plus fort qu’elle !

Vous m’objecterez que Carlyle était un cerveau qui…, un cerveau que…, un bonhomme enfin, socialement plus utile que sa falote et trop dévouée compagne peut-être. Et après ?

Supposons que le contraire soit arrivé, arrive, c’est-à-dire qu’une femme soit un type épatant, supérieur comme on dit, supérieure en particulier à son bonhomme … C’est ici que je vous attends : à votre avis, en pareil cas, est-ce que le bonhomme devrait s’effacer comme le fit la femme de Carlyle, se dévouer corps et âme à l’œuvre de sa compagne ?

Si vous me dites « non », la cause est entendue : c’est que vous admettez le sacrifice de la femme ordinaire à l’homme supérieur, mais point celui de l’homme ordinaire à la femme supérieure ; c’est que vous êtes au nombre des partisans de l’homme, des masculinistes.

Ou vous me dites : « Oui, j’admets qu’un homme quelconque se sacrifie pour assurer la production cérébrale de sa supérieure compagne », — et alors, votre cas est bien plus grave, ma charmante camarade qui vous dites révoltée et vous croyez anarchiste… C’est qu’alors vous admettez que l’être pauvre et faible se sacrifie à celui que la nature dota plus généreusement ! c’est que vous trouvez juste le sacrifice volontaire des faibles en faveur des forts.

Et je ne connais rien de plus pernicieux qu’une telle conception, non pas dans le cerveau des forts (ça n’a pas d’importance), mais dans les cervelles des faibles qui veulent se donner en pâture aux forts aimés !

Quand je rencontre sur ma route, moi — et j’en ai trop rencontré — des « femmes de Carlyle », je les déteste et je les débine, je dis à mes jeunes camarades femmes : « Regardez-moi cette oie en contemplation devant son cygne : y a-t-il rien de plus écœurant ? »

Cela m’attriste et m’indigne, de voir une femme — qui n’était pas, évidemment, à l’origine, une bien forte individualité — se résorber volontairement, se fondre avec délices dans la personnalité débordante, accapareuse, du plus ou moins génial « être aimé ».

Cet « être aimé », si grand qu’il vous paraisse, ô ma chère camarade, me fait l’effet d’un assassin, de l’espèce de l’automobiliste qui écrase, dans la nuit ou dans la vitesse, un piéton : il a écrasé une personnalité ; elle était minuscule, peut-être, mais il l’a réduite en bouillie.

Et vous voudriez leur foutre, à ces malheureuses, l’orgueil du sacrifice, l’orgueil du néant, l’orgueil de la mort ?

Non, non et non ! Je leur crie, moi : « Vous n’avez pas honte d’être à genoux devant ce grand homme et son œuvre ? Au lieu de vous évertuer à le comprendre, cherchez à vous préserver de son rayonnement, à rester vous-mêmes ; et si vous ambitionnez d’être son reflet vivant, laissez-moi vous dire, ô caste supérieure d’esclaves, que vous me dégoûter ! »

Si nous sommes pour l’absorption des faibles par les forts, pour la régénération du vieux Salomon par ses femmes-fillettes (qu’il s’agisse du sang ou de l’intellect), c’est que nous sommes aristocrates, mais non pas anarchistes. Nous ne voulons pas davantage la tyrannie des faibles, c’est entendu : nous voulons à chacun sa part de soleil, ni opprimés ni oppresseurs.

Je le sais, la personnalité forte a tendance à pomper les faibles, à se les annexer, et c’est peut-être là la source la plus empoisonnée de l’autorité, la mieux cachée, la plus difficile à déceler ! Mais glorifier avec des mots ce phénomène, hélas ! naturel et si dangereux pour la vie des individus comme des peuples, pas cela, non pas cette divinisation de l’impérialisme individuel !

Vous nous dites que la poésie a chanté les sacrifices volontaires des femmes ?

Bien sûr. La poésie a chanté aussi les dieux, les rois, les guerres… Elle a souvent chanté les gestes consacrés par l’usage, cette vieille vache fidèle à l’étable, aux prés enclos, à l’abreuvoir communal !

Peut-être un jour chantera-t-elle la beauté du geste nouveau, du geste qui rompt les chaînes, qui brise avec les habitudes ancestrales de résignation et de servitude plus ou moins enthousiaste ?…

Quant à moi, je préfère, aux distinguées « femmes de Carlyle », les plébéiennes toutes d’instinct qui envoient promener le cher grand homme et s’arrachent à son orbite. « Pour aller au cinéma, peut-être ? » me direz-vous amèrement.

Peut-être bien ; et si ça convient ce soir-là à leur nature, en réaction contre les splendeurs éthérées du génial chéri ? voilà-t-il pas un beau malheur !

Je sais bien que toutes les révoltes ne sont pas des ascensions ; mais j’aime mieux baudet qui se rebiffe que chien qui suit. Il est si intelligent et si dévoué le chien, n’est-ce pas ? Eh ! bien, je n’aime pas les esclaves d’amour, même très raffinés.

Mes chères jeunes camarades, je vous en supplie, soyez vous-mêmes, ne vous immolez pas à l’autel du génie masculin, ne soyez pas des chiens fidèles, des « femmes de Carlyle » ! laissez-le libre et restez libres !

Eugénie Casteu.