Mathurin Régnier

, par  Vidal (Georges) , popularité : 3%

Mathurin Régnier un « oublié » ? Oui ; le compte serait vite fait, je crois, de ceux qui aujourd’hui lisent encore ses œuvres. D’ailleurs il n’est pas le seul : on ne lit plus le vieux français. Les écrivains de jadis, jugés et catalogués définitivement, ne sont plus que des noms pour la grande majorité. Il est coutume de dire que la Chanson de Roland est un chef-d’œuvre, que Marot, Ronsard, Baïf, Belleau, d’Aubigné, du Bellay, Régnier, Malherbe, etc., sont des gens de talent, et tout le monde se contente largement de cela. Rares sont ceux qui cherchent à découvrir par eux-mêmes le bien-fondé de ces réputations. Et cependant la plupart de ces anciens auteurs mériteraient mieux, car c’est un sort bien infortuné que le leur : être là, érigés en statues, froides et distantes, et voir défiler devant soi des siècles indifférents qui se contentent, au passage, d’un cérémonial coup de chapeau. Beaucoup de tous ces poètes d’antan sont encore auprès de nous par leurs écrits : ce sont des hommes, comme nous, qui ont vécu, qui ont souffert, qui ont joui. Et lorsque l’on se donne la peine de feuilleter les pages que le temps à jaunies on retrouve un peu de cette vie qui les inspira.

Mathurin Régnier est un de ceux que l’on relit le plus volontiers. Chez ce satirique dévergondé qui fit se voiler les faces pudiques, les siècles n’ont point fait trop de ravages. Certes, la forme a vieilli et certaines pièces ne présentent plus un grand intérêt. Mais, à côté de ces quelques pétales fanés, que de fleurs ont conservé leur parfum !

* * * *

C’est tout jeune que Régnier se mit à faire des vers. Il y était encouragé par l’exemple de son oncle, l’abbé Desportes ; ce digne abbé servait Dieu en faisant des chansonnettes et cela lui avait valu l’évêché de Chartres. Le petit Mathurin commença donc à rimer. Mais le malheur voulut qu’au lieu de faire quelque sonnet ou quelque ballade, il s’essayât a la satire. Naturellement il prit ses « têtes de turc » où il put, et ce fut parmi les habitués du jeu de paume que possédait son père. Ce dernier ne prit pas cela du bon côté et tança fortement son fils. Mais il eut beau faire et beau dire :

Laisse donc ce mestier, et sage prends le soin
De t’acquérir un art qui te serve au besoin… [1]

le jeune poète resta sourd aux conseils comme il était resté insensible aux coups. Un beau matin il quitta la maison paternelle et dès lors ce fut une existence vagabonde. Après un séjour à Paris il se rendit à Rome avec le cardinal de Joyeuse. Au bout de huit ans il revint encore à Paris. En 1601, avec Philippe de Béthune il retourna en Italie, puis il revint enfin en France où il devait mourir, à Rouen, à peine âgé de 40 ans.

* * * *

En somme, la vie du poète fut triste. À la cour, celui qui voulait faire valoir son talent devait être bon courtisan, et Régnier ne fut jamais un bon courtisan. Trop fier, il répugnait aux bassesses qui permettent « d’arriver ». Il n’avait pas l’échiné assez souple pour se courber à tout propos, et il ne pouvait pas prostituer sa plume, comme son oncle, en faisant les billets doux des « grands ». Car de tout temps, pour ceux qui recherchent le succès ou l’argent, il a été profitable de lécher les bottes des hauts placés :

Apprenons à mentir, nos propos desguiser,
À trahir nos amis, nos ennemis baiser,
Faire la cour aux grands et dans leurs antichambres,
Le chapeau dans la main, nous tenir sur nos membres. [2]

Oui, voilà ce qu’il faudrait faire pour qu’enfin ces « grands »

Nous voyent de bon œil, et, tenant une gaule,
Ainsy qu’à leurs chevaux nous en flattent l’espaule… [3]

Régnier n’était pas homme à cela. Probe et loyal, il s(indignait contre ces platitudes, préférant une quasi-pauvreté libre à une chaîne dorée.

Ainsi indépendant, il put à loisir lâcher son humeur satirique. Il put fouailler, en de mordantes tirades, l’arbitraire et la bêtise des hautes classes où l’on voit :

…… en règne la sottise,
L’avarice est le luxe entre les gens d’église,
La justice à l’encan, l’innocent oppressé,
Le conseil corrompu suivre l’intéressé,
Les estats pervertis, toute chose se vendre.
Et n’avoir du crédit qu’au prix qu’on peut despendre
Ny moins, que la valeur n’ait icy plus de lieu.
Que la noblesse courre en poste à l’Hôtel-Dieu,
Que les jeunes oisifs aux plaisirs s’abandonnent,
Que les femmes du temps soient à qui plus leur donnent… [4]

Il se laisse aller à son indignation devant l’injustice de la société :

Car pour dire le vray, c’est un pays estrange
Où comme un vray Protée à toute heure on se change,
Où les loix, par respect sages humainement,
Confondent le loyer [5] avecq le chastîment ;
Et pour un mesme fait, de mesme intelligence.
L’un est justicié, l’autre aura récompense. [6]

Et Mathurin Régnier sent cette injustice si profondément ancrée dans les mœurs qu’il la croit indestructible :

Car ce fut de tout temps que, ployant sous l’effort.
Le petit cède au grand, et le faible au plus fort… [7]
 
Vérité pessimiste que La Fontaine devait ériger en maxime :
 
La raison du plus fort est toujours la meilleure.

Témoin des excès de la soldatesque, Régnier s’insurge contre les armées permanentes et malfaisantes :

…… Les soldats ennemys de la paix.
Qui de l’avoir d’autruy ne se saoulent jamais,
Troublèrent la campagne ; et saccageant nos villes,
Par force en nos maisons violèrent nos filles ;
D’où nasquit le bordel, qui, s’eslevant debout,
À l’instant, comme un dieu, s’estendit tout par tout ; [8]
 
Spectateur impartial des luttes politiques, il contemple avec mépris cette niée vers les honneurs et le pouvoir, et il constate :
 
Pour moy, je n’ay point veu, parmy tant d’avancez.
Soit de ces temps-icy, soit des siècles passez,
Homme que la fortune ait tasché d’introduire.
Qui durant le bon vent ait sceu se bien conduire. [9]

Et cependant, nouveau Diogène, il a cherché patiemment un homme dans la foule grouillante des arrivistes :

J’ay pris cent et cent fois la lanterne en la main,
Cherchant en plein midy, parmi le genre humain,
Un homme qui fust homme et de faict et de mine,
Et qui pust des vertus passer par l’étamine ;
Il n’est coin et recoin que je n’aye tenté… [10]

Hélas ! recherches vaines, Régnier, comme Diogène, ne trouva rien.

* * * *

Mathurin Régnier fut donc un satirique et c’est comme tel qu’il est passé à la postérité. Alors que ses satires ont conservé toute leur saveur, ses autres poèmes : épîtres, élégies, sonnets, etc., ne se lisent plus qu’avec difficulté. Mais, s’il était mordant, Régnier n’était pas méchant : il s’attaqua aux mœurs, à la société, mais ne s’acharna jamais sur des individus. Ses traits, toujours impersonnels, ne blessèrent jamais ses contemporains. Seul, Malherbe eut à supporter la verve caustique du poète et encore fallut-il des circonstances exceptionnelles : « Un jour, Desportes avait invité à dîner quelques amis, parmi lesquels se trouvaient Malherbe et Régnier. L’amphitryon, qui venait de publier la première édition de ses Psaumes, se leva après le potage, disant qu’il allait quérir l’exemplaire dont il voulait faire hommage à Malherbe. « Ne vous dérangez pas, lui dit grossièrement celui-ci, j’ai lu vos vers, je les connais, et je trouve votre potage infiniment meilleur. » Desportes se sentit profondément blessé ; il reprit sa place, et, pendant la fin du repas, il garda le plus profond silence ; Régnier que choqua, tout autant que son oncle, cette brutale saillie, tourna immédiatement le dos à Malherbe, que depuis ce moment il ne revit jamais [11]. » Bien plus, il ne tardait pas, dans sa satire à Rapin, à fustiger le poète-magister,

…… dont la Muse insolente.
Censurant les plus vieux, arrogamment se vante
De réformer les vers, non les tiens seulement,
Mais veulent déterrer les Grecs du monument,
Les Latins, les Hébreux, et toute l’antiquaille,
Et leur dire à leur nez qu’ils n’ont rien fait qui vaille.
Ronsard en son mestier n’estoit qu’un apprentif,
Il avait le cerveau fantastique et rétif ;
Desportes n’est pas net ; Du Bellay trop facile ;
Belleau ne parle pas comme on parle à la ville :
Il a des mots hargneux, bouffis et relevez,
Qui du peuple aujourd’hui ne sont pas approuvez… [12]

Il se moquait de la suffisance et de la vanité de Malherbe et de ses semblables, critiques minutieux, pointilleux, qui veulent enserrer l’Art dans d’étroites barrières et, s’écriait Régnier,

Il semble, en leurs discours hautains et généreux,
Que le cheval volant n’ait pissé que pour eux. [13]

Et qu’ont-ils fait, ces beaux harangueurs pour prétendre ainsi à la suprême gloire ? Rien, nous répond le poète satirique.

…… leur sçavoir ne s’estend seulement
Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue ;
Espier si des vers la rime est brève ou longue ;
Ou bien si la voyelle à l’autre s’unissant
Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant ;
Et laissent sur le verd le noble de l’ouvrage.
Nul esguillon divin n’eslève leur courage ;
Ils rampent bassement, faibles d’inventions,
Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions,
Froids à l’imaginer : car s’ils font quelque chose
C’est proser de la rime, et rimer de la prose.
Que l’art lime et relime, et polit de façon
Qu’elle rend à l’oreille un agréable son ;
Et voyant qu’un beau feu leur cervelle n’embrase,
Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase,
Affectent leurs discours tout si relevé d’art,
Et peignent leurs défaux de couleur et de fard. [14]

Malherbe, profondément touché par cette satire, ne sut d’abord quelle conduite tenir. Ferait-il bâtonner Régnier comme il avait fait bâtonner Berthelot ? (Le bâton a toujours été la judicieuse réplique de certaines gens, l’infortuné chansonnier Lauff en est un exemple d’aujourd’hui). Prendrait-il sa plume pour répondre ? Non, ces deux solutions étaient trop dangereuses avec un adversaire comme Régnier : Malherbe se contenta prudemment de se renfermer dans sa dignité en rompant avec Desportes et avec ses amis.

* * * *

Boileau a écrit, en parlant de Régnier, ces vers devenus fameux :

Heureux, si ses discours, craints du chaste lecteur.
Ne se sentaient des lieux où fréquentait l’auteur.
Et si du son hardi de ses rimes cyniques
Il n’alarmait souvent les oreilles pudiques. [15]

Cette version n’est d’ailleurs pas la première ; Boileau, ce digne émule de Malherbe, avait tout d’abord écrit :

Heureux, si moins hardi, dans ses vers pleins de sel.
Il n’avait point trainé les muses au bordel,
Et si du son hardi, etc…

Mais ayant peur, par ces deux premiers vers, de mériter les reproches qu’il adressait lui-même à Régnier dans les deux vers suivants, Boileau changea ses deux alexandrins.

Le blâme de Boileau est-il exact ? Oui. Mathurin Régnier, en effet, et cela notamment dans la satire XI, emmène délibérément ses muses au bordel. Mais faut-il en tirer de graves conséquences ? Oh ! non, car Régnier n’a écrit que ce qu’écrivaient les auteurs de son époque. Sainte-Beuve a raison quand il dit : « Jusqu’alors on s’était montré fort coulant sur le compte des mœurs, et la licence même la plus ordurière avait presque été un droit pour les poètes. » Et si Mathurin Régnier a écrit de nombreux vers licencieux, nous n’avons pas le droit de les lui reprocher. D’autant plus que le poète, grand trousseur de filles, n’a jamais craint de faire des mea culpa pleins de franchise :

Au gouffre du plaisir la courante m’emporte :
Tout ainsi qu’un cheval qui a la bouche forte,
J’obéis au caprice et sans discrétion ;
La raison ne peut rien dessus ma passion. [16]

Tant qu’il fut jeune il ne se repentit que médiocrement de ses excès. Il était fier de sa vigueur en matière d’amour :

Guerrier infatigable en ce doux exercice,
Par dix ou douze fois je rentrois en la lice… [17]

Il faisait des poèmes sur la chaude-pisse, poèmes qui n’ont pas vieilli et qui raviraient encore les amateurs de gauloiseries. Mais l’âge vint : Le Diable, en vieillissant, se fait ermite, dit le proverbe. Régnier n’alla pas si loin, mais il regretta amèrement son vigoureux printemps :

Un regret pensif et confus
D’avoir esté, et n’estre plus,
Rend mon âme aux douleurs ouvertes ;
A mes despens, las ! je vois bien
Qu’un bonheur comme estoit le mien
Ne se cognoist que par la perte. [18]

Et de ces vers on ne peut pas ne pas rapprocher ceux de Marot, si délicieusement mélancoliques :

Plus ne suis ce que j’ay esté,
Et ne le sçaurois jamais estre ;
Mon beau printemps et mon esté
Ont fait le saut par la fenestre…

Notre souhait serait que Boileau, ce rigide censeur, ait écrit d’aussi jolis vers que ceux-ci en place de son desséchant Art Poétique.

* * *

Mathurin Régnier a d’ailleurs trouvé, parmi les écrivains de jadis, des gens qui le placèrent à son rang. Mlle de Scuderi écrivait : « Regarde cet homme négligemment habillé et assez malpropre. Il se nommera Régnier, sera le neveu de Desportes et méritera beaucoup de gloire. Il sera le premier qui fera des satires en français, et quoi qu’il ait regardé quelques fameux originaux parmi ceux qui 1’auront précédé, il sera pourtant un original lui-même en son temps. Ce qu’il fera sera excellent et ce qui sera moindre aura toujours quelque chose de piquant. Il peindra les vices avec naïveté, et les vicieux fort plaisamment. Enfin, il se fera un chemin particulier entre les poètes de son siècle, ou ceux qui le voudront suivre s’égareront bien souvent. » [19].

Jean-Baptiste Rousseau accordait : « Aucun n’a mieux pris que lui le véritable tour des anciens, et je suis persuadé que M. Despréaux ne l’a pas moins étudié que Perse et Horace. La barbarie qu’on remarque en quelques endroits dans son style est celle de son siècle et non pas la sienne ; mais il a des vers si heureux et si originaux, des expressions si propres et si vives, que je crois que malgré ses défauts il tiendra toujours un des premiers rangs parmi le petit nombre d’excellents auteurs que nous connaissons. » [20]. Massillon concédait : « La poésie elle-même, malgré les Marot et les Régnier, marchait encore sans règle et au hasard. Les grâces de ces deux auteurs appartiennent à la nature, qui est de tous les siècles, plutôt qu’au leur. » [21]. Montesquieu, dans les Pensées diverses, comparait Régnier au Géorgion. Enfin, de siècle en siècle, des critiques ont affirmé leur enthousiaste admiration pour le poète satirique. M. Villet Le Duc lui consacra, dans son Histoire de la satire en France, des pages où percent quelques réticences, mais Sainte-Beuve rendit à Régnier ce qui lui était dû en l’appelant le « Montaigne de notre poésie. » [22].

Maintenant, que de petits esprits s’essaient à chicaner notre poète sur quelques lambeaux de phrases, c’était fatal et c’est là le sort de tout homme de talent. Mais pour nous, qui ne regardons pas une œuvre à travers le verre déformant des préjugés, Mathurin Régnier demeurera un écrivain indépendant et robuste dont nous aimerons à relire les vers truculents et les saillies vengeresses.

Georges Vidal.
Aix, Maison d’arrêt.

[1Satire IV, vers 83-84. (Une des meilleures éditions des œuvres de Mathurin Régnier, est celle qui fut publiée en 1729 avec un commentaire de Brossette.)

[2Satire IV, vers 27-30.

[3Satire IV, vers 151-154.

[4Satire VI, vers 41-50.

[5La récompense.

[6Satire III, vers 77-82.

[7Satire III, vers 223-224.

[8Satire VI, vers 143-148.

[9Satire XIV, vers 61-64.

[10Satire XIV, vers 1-5.

[11M. Prosper Poitevin : Étude biographique sur Mathurin Régnier.

[12Satire IX, vers 17-28.

[13Satire IX, vers 43-44.

[14Satire IX, vers 55-72.

[15Boileau : Art poétique, chant II.

[16Satire VII, vers 29-32.

[17Élégie IV, vers 53-54.

[18Ode I.

[19Mademoiselle de Scudéri : Clélie.

[20.-B. Rousseau, Lettre à Brossette.

[21Massillon : Discours de réception à l’Académie française.

[22Sainte-Beuve : Tableau historique et critique de la poésie française au quinzième siècle.