Revue des Revues

, par  Wullens (Maurice) , popularité : 6%

Dans le numéro de janvier de la revue L’Époque, M. Fernand Divoire, sous le titre Si nous recommencions à faire de l’art ? aligne quelques belles vérités :

Les romans agréables et les beaux tirages, je n’y vois pas d’inconvénient. Ça ne me gêne pas du tout. Je ne trouve pas ça plus méprisable que le succès des petites voiturettes B ou C. Se vendre bien, c’est satisfaisant.

Mais ne pas se vendre, c’est encore une chose qui mérite une certaine estime.

Si nous recommencions à faire de l’art ?

Les prix littéraires ? Je ne les désapprouve pas. L’argent est une chose utile. Il vaut peut-être mieux en recevoir qu’en gagner.

Mais suivre un genre pour décrocher un prix ; faire des visites ; acheter des influences par des complaisances… C’est perdre bien du temps et un peu de l’estime qu’il faut avoir pour soi. Si on se méprise trop, comment avoir assez de confiance en soi pour s’imposer, au nom de l’art, des sacrifices ? Et sans sacrifices, pas d’art…

Si nous recommencions à faire de l’art ?

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Bien, disais-je. Il est assez rare d’entendre de telles voix parmi la foule de nos littérateurs affamés, affamés de galette et de publicité. Mais… ? Car il y a toujours un Mais ? avec eux ! Mais, M. Fernand Divoire n’est-il pas rédacteur, principal rédacteur même, de la rubrique Les lettres au journal l’Intransigeant ? Se souvient-il encore comment, durant la guerre, on y insultait courageusement Guilbeaux absent, comme on y traînait dans la boue les écrivains défaitistes, ainsi que disait déjà dans son jargon Louis Dumur, le Coco sans-génie ?

Et alors, dites, Monsieur Fernand Divoire, si nous recommencions à faire de l’art ?

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Dans le Néo-Naturien (décembre-janvier), Gérard de Lacaze-Duthiers nous parle de la Bistrocratie, en fort bons termes :

« De toutes les craties, celle-ci est la plus nuisible. Sur elle, s’appuient les autres craties, qui lui prêtent main-forte en échange des services qu’elle leur rend. Le règne de l’alcool marche de pair avec celui de la finance : bistrocratie, ploutocratie sont deux sœurs siamoises qui mourraient si on les séparait. Ce sont les deux piliers de la médiocratie.

La bistrocratie est le résultat le plus clair du régime pseudo-démocratique que nous subissons. Le règne de la 3e république, c’est le règne du Poivrot, c’est le règne des banquets soulographiques où sont exaltés en des discours fumeux, au milieu des hoquets et des vomissements, la vérité, la justice, la paix, le droit, etc. C’est le règne de gens qui se grisent de belles paroles, ont soif de domination et que l’ivresse du pouvoir, trouble au point qu’ils en perdent tout équilibre, titubent et roulent dans le ruisseau… Quand un homme politique prononce un discours, il me semble entendre un malheureux alcoolique répétant machinale tuent des mots qu’il ne comprend pas, et des phrases sans queue ni tête où il est toujours question des mêmes inepties et des mêmes lieux communs.

Dans le même cahier, G. Butaud et L. Rimbault parlent du végétalisme. Le premier différencie d’abord la doctrine du végétarisme :

« Le végétarisme est un mode d’alimentation duquel la viande est exclue.

Le végétalisme est un régime qui ne comporte que l’utilisation des végétaux, à l’exclusion de tout autre aliment. »

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Le numéro de janvier des Primaires vient de me parvenir. Il confirme bien ce que j’ai dit précédemment de cette revue. Je vais donc le répéter, au risque de mécontenter encore le sympathique Bœufgras, lequel collabore à la Revue Anarchiste, et, par ailleurs, accueille dans sa revue, des pages dignes tout au plus de la Revue Poilue ou des Cahiers de la Guerre du Droit.

Ainsi, le numéro de janvier renferme une étude de A.-M. Gossez, sur La France Colonisatrice, qui ne manque pas de piquant et abonde en réflexions savoureuses, un acte inédit de Jules Leroux, qui fait encore regretter plus la disparition de ce bel écrivain, un poème émouvant de Marcel Martinet : Nous, démagogues… une longue étude de Bœufgras sur les beaux poèmes de Martinet, réunie sous le titre : Les temps maudits.

Voilà qui est fort bien, direz-vous. Certes.

Mais ce n’est pas tout. Il y a un supplément : La revue des Provinces. On rejettera là, les productions des abonnés. Ce n’est pas une mauvaise combinaison. Je n’aurai pas la cruauté d’insister sur les vers et les proses de ces jeunes filles et de ces jeunes gens. Tous ont évidemment un certain talent, qui deviendra bien quelque jour, un talent certain. Puis, comme dit l’autre, autant qu’ils s’occupent à écrire qu’à traîner au café ou au bordel.

Mais je m’en voudrais de ne pas citer M. Hugues Lapaire. M. Hugues Lapaire est une petite gloire régionale. On compte fort sur lui pour éblouir les instituteurs et institutrices du Berry. « Cette confiance nous honore grandement », affirme Guy Vanhor, directeur de l’Édition régionale. Je pense bien ! Moi, ça me fait doucement rigoler !

Car M. Hugues Lapaire est patriote. Ah ! mais oui ! La France, monsieur, la grande Patrie, somme de nos petites patries ! Et la guerre, monsieur, la guerre du Droit, monsieur, la guerre de la Liberté, la croisade de la Civilisation !!

(Gossez, quelques pages plus haut, clamait :

Oh ! Civilisation, horreur et dégoût !

Bœufgras, commentant Martinet, concluait :

Ainsi, s’écroule l’idée d’une guerre juste, d’une guerre protectrice du foyer, et s’élève cette conscience de classe sans quoi toute action révolutionnaire ne peut être solidement échafaudée.)

M. Hugues Lapaire, parlant d’Alain-Fournier, un romancier de valeur, disparu à la grande boucherie, conclut :

« La main de l’écrivain délicat, de l’artiste précieux qui sut tenir une si bonne plume française (une plume d’oie ??!) s’est refroidie en traçant sur un nuage de poudre et de fumée, le geste de l’épée ! (on vous le dit !)

Tout son talent, tout son cœur, toute sa jeunesse vibrante, tout son enthousiasme, il les a mis au service de lu France (contre la Kultur, monsieur !)

Aussi, nous retiendrons ce nom en Berrg : Alain-Fournier ! Nom que les Berrichons ignoraient hier encore, et qui doit être inscrit sur notre Livre d’Or à nous, car, non seulement il jette sur ce pays un rayon de gloire intellectuelle, mais il augmente son patrimoine de cette gloire immortelle qui attend ceux qui meurent pour la Pat’ie ! (Ouf !)

Et ran ! Fermez le ban ! C’est-y jeté, ça, hein ! La plume française (fichée quelque part, comme dit l’autre), le rayon de gloire, le patrimoine, et enfin, ô surtout ceux qui meurent pour la Patrie (avec une majuscule, camarade typo, je t’en prie, comme à Pognon !)

Eh bien, non, mon vieux Bœufgras, vous aurez beau ne plus vous abonner aux Humbles, vous aurez beau trouver ma critique injuste, partiale, je continue. Je ne puis admettre cette salade incompréhensible, cette mixture vraiment peu ragoûtante, ce mariage incessant de la carpe révolutionnaire et du lapin patriotique, ces ménagements continuels envers la chèvre-patrie et le chou-individu. Je ne marche pas. Et malgré les lettres pressantes, les supplications de Belliard, je ne collaborerai pas aux Primaires, à côté des A.-O. Pinchart, des Pinasseau, des Hugues Lapaire et autres patriotes du même acabit. Non, merci, très peu !

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J’ai surtout remarqué, dans le récent cahier de Choses de Théâtre, un article fort compréhensif, de Ludmila Lavitzky, sur Charles Vildrac.

« Les pièces de Vildrac sont les premières gouttes, larges et paisibles, d’une pluie qu’attendait un sol desséché. Annoncent-elles une averse isolée, ou bien la saison des pluies réparatrices ! Buvons leur limpidité. Il y a longtemps que nous avons soif d’eau claire.

N’étions-nous pas tous d’accord pour considérer le théâtre comme un art passionnant, certes, mais grossier, décevant, où toute vérité prend le masque de mensonge, où toute chose exquise devient lourde et commune ? Voici de la vérité vraie, voici de l’air frais et léger dans te cube d’un théâtre.

Et un psaume 1923, de Georges Migot, dont voici quelques lignes :

« Soyez chassés du temple des Arts, vous qui enseignez aux vivants une telle façon de lire Racine qu’il leur est impossible de lire Verlaine, Laforgue, Mallarmé, Verhaeren, Gustave Kahn, d’entendre Porto-Riche, Mirbeau, Lenormand, Vildrac, et tant d’autres et tant d’autres.

…………………………

Pareils aux jardiniers sectionnant toute pousse nouvelle, vous voulez tuer les fleurs et les fruits pour conserver un tronc qui, grâce à cet émondage, périrait lui aussi.

Est-ce une façon d’enseigner l’amour filial que de châtrer les enfants ?

Vous êtes affreux, car vous mutilez le présent pour affirmer la beauté du passé.

Vous êtes imbéciles, car vous tuez le germe qui, seul, peut affirmer et prouver la vitalité des ancêtres.

Vous n’êtes pas. Comme les vers, vous naissez lorsque la vie n’est plus.

…………………………

Vous êtes de ces amis, dont le premier cadeau est une couronne d’immortelles pour l’ami mort…

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Une nouvelle revue : Isis, publiée par M. Ary René d’Yvermont (5, rue Servandoni, Paris). J’avais aimé, dans le premier cahier, une étude remarquable de Gossez, sur Jules Leroux.

Mais, dans le second cahier, je trouve, en tête, des Principes de philosophie sacerdotale d’André Godin, qui me laissent tout à fait rêveur. Jugez-en :

« … Il est évident, par la théorie comme par les faits, que la masse du peuple ne peut subsister sans le clergé qui lui bâtit une pensée, et sans le pouvoir militaire qui est l’organisation de sa force.

… Il y a trois castes. D’abord, la caste religieuse, qui doit être en même temps, philosophique et savante et qui résout les problèmes touchant la direction générale du peuple.

Ensuite, la caste militaire, politique et administrative, qui dirige l’exécution des plans tracés, et qui commande directement au peuple.

Enfin, la caste populaire, ouvrière et bourgeoise, qui est le corps social lui-même.

Ces trois castes répondent aux trois facultés successives de l’être humain : la pensée, la volonté et l’action. »

Et voilà. Ce n’est pas plus difficile M. André Godin, philosophe sacerdotal, se classe évidemment, dans la première caste : celle qui pense (si l’on peut dire !) Les penseurs (?) et les traîneurs de sabre qui les protègent (on ne sait jamais), se font grassement entretenir par le populo. Le rôle de celui-ci est l’action, vous dit-on. Sous-entendez le boulot ! Comme philosophie, c’est original ! Il y a longtemps que Schneider, Krupp, Guillaume II et Poincaré, appliquent cela. Avec l’aide de Mgr Amette et Jouhaux, autres philosophes sacerdotaux !

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Je m’aperçois que ma chronique est déjà fort longue. Et cependant, je ne voudrais point la terminer sans citer le copieux numéro des Cahiers Idéalistes, qui vient de me parvenir.

Sous le titre : Un scandale littéraire, Édouard Dujardin parle comme il convient d’un manuel de littérature, paru tout récemment avec un grand fracas de publicité. Ce manuel fut surtout inspiré par la directrice d’une petite librairie de la rue de l’Odéon — la première à gauche en montant, — la première, pas la seconde… — Cette petite librairie est, au su de tout le monde à Paris, le siège d’une coterie, et de quelle coterie ! la plus belle coterie, dirait Molière, de toutes les coteries du pays des coteries.

Le dit manuel — de M. Lalou, édité chez Crès — n’oublie de citer aucun des petits dadas, les plus vagissants. Mais il ignore Charles Morice, Robert de Souza, Édouard Dujardin, Marcel Martinet, Georges Polti, André Arnyvelde, Legrand-Chabrier, Maurice Beaubourg, Michel Corday, Guilbeaux, Philéas Lebesgue. etc., etc. Jolies mœurs littéraires !

Il y a, plus loin, un article de Jean Bemier :

À propos d’une polémique, qui ne m’a pas du tout convaincu. M. Jean Bernier, l’un des as de Clarté, est, si je ne me trompe, un ex-officier de la Guerre du Droit. Il déclare, sans ambages : « La Liberté et la Vérité chères à Romain Rolland, ne m’en imposent pas plus que le Droit et la Justice de Monsieur Poincaré. »

Ce fut pourtant, pour avoir trop aimé la Liberté et la Vérité, monsieur Bernier, que jadis vos amis bolcheviks furent déportés en Sibérie — comme maintenant nos amis anarchistes et syndicalistes, sont enfermés par ces mêmes bolcheviks, parvenus à la caste religieuse, dirait M. André Godin, philosophe sacerdotal.

M. Jean Bernier a une drôle de façon d’écrire l’histoire. Écoutez-le parler de la période antérieure à la Révolution, Moyen-Âge, et Temps modernes réunis : « Comme toujours, ou mieux, comme dans toutes les sociétés humaines valables, un ordre régnait, basé comme tous les ordres, sur une hiérarchie. Une foi commune réunissait ceux qui, aux échelons divers de la société, commandaient et ceux qui obéissaient. Personne, si haut placé qu’il fût, n’échappait à un certain pouvoir suprême, et l’exercice de la puissance impliquait pour les maîtres, des devoirs qu’ils ne pouvaient éluder. (Hum ! les devoirs des maîtres ? voir privilèges, corvées, dîme, taille, etc., etc. Mais passons.)

Il y avait évidemment beaucoup de souffrances et beaucoup d’inégalités. Mais cela est inévitable, et (ce qui seul importe) ces souffrances et ces inégalités, étaient acceptées en gros au nom de certains principes et sentiments universellement répandus. Autant dire, par conséquent, qu’elles cessaient d’être aiguës, intolérables. »

N’est-ce pas que c’est idyllique ! Et que les Jacqueries, les soulèvements multiples des crève-la-faim, étaient l’œuvre d’imbéciles, qui ne comprenaient pas que leurs souffrances cessaient d’être aiguës, intolérables. Des espèces d’anarchistes, quoi !

Plus loin, l’ex-officier Jean Bernier, oppose Rolland et Barbusse, ayant subi tous les deux l’emprise de la guerre de 1914. Mais l’un « en dehors de la mêlée », et l’autre « qui a gardé de la guerre, le poids du sac sur les épaules », en rapportant aussi « une tendance irrépressible à l’action, l’action concrète, directe, de l’ancien fantassin qui sait bien que l’idée est désarmée contre la brutalité et la misère mentale des chefs ». J’ai connu de ces fantassins convaincus, aussi brutes que les chefs, peut-être convaincus de la misère mentale des chefs, mais sûrement assurés de leur richesse mentale propre. Ils n’auraient pas touché aux chefs, mais ils bûchaient dur la théorie, suivaient assidûment les cours d’élèves-caporaux et d’élèves-aspirants, ronchonnant à part eux : « Attends un peu que je sois sergent, sale cabot, tu verras si on t’en fera roter ! » Et les copains ? « Ah ! dame, faudra marcher ! »

Nous sortons d’en prendre ! Que le feldwebel s’appelle Guillaume, Hindenburg, Scheideman ou Noske, le juteux Poincaré, Foch, Jouhaux, Bernier ou Barbusse, ils sont nos ennemis.

Et nous ne renions point notre amour de la liberté. Quitte à nous faire accuser d’être comme Romain Rolland « en dehors de la mêlée ! » Quelle idée aussi de ne point s’engager, comme Barbusse, pour la guerre du Droit, de la Liberté, de la Civilisation !!

Maurice Wullens.