L’Esprit militaire

, par  Han Ryner , popularité : 3%

Au cercle militaire d’une petite ville de garnison. Un chirurgien-major et un commandant, seuls, assis en face l’un de l’autre dans la vaste salle. Devant le commandant, une absinthe plutôt légère ; devant le chirurgien-major, un quinquina-citron.

Le Commandant

Je ne saurais te dire, mon vieux, jusqu’où va mon, contentement. Cette fois, décidément, ça tourne bien.

Le Chirurgien

Bien ?… Tu me fais peur.

Le Commandant

Poule mouillée !… Depuis le lycée, je t’ai toujours connu le même. Toujours rêvant de raccommoder les hommes !

Le Chirurgien

Et toi, de leur casser quelque chose.

Le Commandant

Pour ce qu’ils valent quand ils sont entiers !

Le Chirurgien

Tu fais une petite exception en ta faveur ?

Le Commandant

En ma faveur !… Je saurai ça après la guerre. Mais des exceptions, j’en fais assu­rément. Quelques hommes, très rares, ont une valeur réelle et impressionnante. Les Turenne, les Frédéric, les Napoléon, les de Moltke…

Le Chirurgien

Si le génie militaire n’avait jamais paru dans le monde, je n’y verrais pas grand inconvénient.

Le Commandant

Mais, pauvre ami, le monde serait découronne de sa plus haute gloire !… Mais le monde ne serait que platitude et ennui !

Le Chirurgien

Tes façons de te désennuyer…

Le Commandant

Ne sens-tu pas, malheureux, que tu parles contre toi-même ? Sans la guerre, quelle pauvreté que la chirurgie !

Le Chirurgien

Je ne boude pas le travail qui se présente. Mais, pour bien raccommodé qu’il soit, l’homme tel qu’il sort de mes mains ne vaut jamais, tout à fait, me semble-t-il, l’homme tel que le fit la nature. Et j’aimerais surtout que vous ne me donniez pas trop de besogne.

Le Commandant

Il ne s’agit plus de tes préférences. Prépare-toi à turbiner comme jamais on ne turbine.

Le Chirurgien

Je suis tout prêt.

Le Commandant

… Et dans des paysages que tu ne connais guère. Nous t’apprendrons un peu de géographie, vieil ignorant. La première ambulance, sais-tu où je la vois ?

Le Chirurgien

Les pensées des militaires m’ont toujours paru difficiles à deviner. Je n’essaie plus depuis longtemps.

Le Commandant

Tu travailleras dès les premiers jours, à Mulhouse, à moins que ce soit à Colmar. Et la seconde ambulance entendra, aux heures de silence du canon, le bruit du Rhin qui coule. Le Rhin, de nouveau, tiendra dans notre verre.

Le Chirurgien

Es-tu beaucoup moins fou que les fous qui en 1870 criaient : À Berlin ! à Berlin !

Le Commandant

Berlin ?… Nous n’aurons probablement pas le temps d’y aller nous-mêmes. Pour ce voyage-là, les Russes ont notre délégation. Le quarante-cinquième jour après la déclaration de guerre…

Le Chirurgien

Le quarante-cinquième jour ! Vous avez des précisions qui m’effarent.

Le Commandant

La guerre moderne est une mathématique en action. L’exactitude de nos calculs, tu l’admireras tout le long de la campagne. On peut prévoir la marche et le retour d’une comète et tu voudrais…

Le Chirurgien

La comète ne se heurte pas tous les jours à une autre comète.

Le Commandant

Les facultés de résistance et les facultés de pénétration des diverses armées, pourquoi seraient-elles moins calculables que la résistance des atmosphères ou que…

Le Chirurgien

Il me semble qu’il entre un jeu de hasard dans la guerre.

Le Commandant

Un savant qui parle de hasard !

Le Chirurgien

Tu me comprends. Tout n’est pas calculable. N’est-ce pas Bismarck qui parlait de l’influence des impondérables ?

Le Commandant

Les impondérables sont de notre côté. Les Russes gagneraient quelques jours sur nos calculs, nous n’en serions pas autrement étonnés. Quant au contraire, impossible. Songe qu’ils jetteront sur l’Allemagne l’écrasement progressif de douze millions d’hommes.

Le Chirurgien

N’est-ce pas là une foule et une cohue plutôt qu’une armée ?… À quoi leur a servi leur nombre dans la guerre contre les Japonais ?

Le Commandant

Ils ont bougrement progressé depuis.

Le Chirurgien

Tu en es certain ?

Le Commandant

Absolument.

Le Chirurgien

As-tu une grande estime pour leur commandement ?

Le Commandant

Pourquoi pas ?

Le Chirurgien

J’ai entendu dire que les officiers russes n’étaient pas d’une probité scrupuleuse. Le capitaine ne majorera-t-il pas le chiffre de ses hommes ? Le colonel, le chiffre de ses compagnies ? le général ?…

Le Commandant

Si tu écoutes de telles balivernes !

Le Chirurgien

Je crains que les douze millions de soldats russes qui seront sur le papier ne soient pas tous sur le terrain.

Le Commandant

Ils y seront.

Le Chirurgien

Je crains que ceux qui y seront soient conduits par des ânes et par des ânes saouls. Combien de fois généraux et capitaines seront-ils ivres-morts à l’heure de l’action opportune ?

Le Commandant

Cesse d’insulter des officiers et des frères d’armes.

Le Chirurgien

Si tu pousses le courage jusqu’à me garantir la sobriété de l’aristocratie russe…

Le Commandant

Crois-tu que l’officier allemand ne boive pas aussi ? Mais il y a boire et boire. Moi-même, une petite absinthe m’éclaircit les idées.

Le Chirurgien

Parlons sérieusement.

Le Commandant

Sérieusement, les Russes n’ont plus aujourd’hui qu’un seul défaut. Mais il tient en grande partie à des nécessités géographiques. Leur mobilisation est d’une lenteur…

Le Chirurgien

Pendant cette lente mobilisation, ne crains-tu pas que toutes les forces de la Triplice, se jetant sur nous, nous écrasent sans remède ?

Le Commandant

C’est le calcul et l’espoir de l’Ennemi. Mais ce qu’il se fout le doigt dans l’œil, l’Ennemi ! L’Italie ? Épuisée par sa campagne de Lybie. Tout est désorganisé dans cette pauvre armée qui la toujours réussi à se faire battre par n’importe qui, même par les Autrichiens. Les Autrichiens, aucune valeur militaire, eux non plus. Peu de troupes suffiront à défendre les passages des Alpes. Et contre l’Allemagne, adversaire sérieux, dès le premier jour nous prenons l’offensive…

Le Chirurgien

Bien sûr ?

Le Commandant

Et dans des conditions épatantes, comme disent ces messieurs de l’Académie. L’Alsace, toujours française de cœur…

Le Chirurgien

Moi, je n’y connais rien. Ce n’est pas mon métier. Heureusement ! Mais j’ai toujours entendu dire que l’armée allemande est une machine formidablement construite.

Le Commandant

Dans un duel entre l’armée française et l’armée allemande, le résultat final serait peut-être douteux. Ils nous sont trop supérieurs par le nombre. Mais pour tout le reste…

Le Chirurgien

La supériorité du nombre, ils l’auront longtemps, pendant toute cette mobilisation russe dont tu signales la lenteur. Et ils auront toujours la rigoureuse discipline ; et ils seront toujours…

Le Commandant

Comptes-tu pour rien notre ardeur, notre élan, notre mordant, l’initiative dont chacun de nos hommes est capable ?

Le Chirurgien

Et nos prompts découragements, et notre manque d’esprit de suite.

Le Commandant

Quand finiras-tu de nous calomnier au profit de la lourdeur allemande ?

Le Chirurgien

Quand tu tiendras un compte suffisant de la légèreté française.

Le Commandant

Il y a des mots anachroniques auxquels on ne répond plus depuis longtemps que par un haussement d’épaules… Et si tu savais combien notre artillerie est supérieure. Quant à nos officiers ils donnent le plus magnifique démenti au préjugé qui nous accuse de légèreté ; ils sont, tout simplement, incomparables.

Le Chirurgien

Qui le dit ? Nos officiers ?…

Le Commandant

Je te rabâche des choses que tu es seul à ignorer depuis la guerre balkanique. Les canons venus de chez nous, rappelle-toi avec quelle autorité ils imposaient silence aux canons venus d’Allemagne.

Le Chirurgien

Peut-être réservons-nous notre meilleure marchandise pour l’exportation et les Allemands livrent-ils leur pire camelote.

Le Commandant

Hypothèse ridicule. Supposes-tu leurs industriels moins avides de vendre que les nôtres ?… Quant aux troupes instruites par des officiers français, elles se sont montrées tellement supérieures aux soldats exercés à l’allemande…

Le Chirurgien

Ce sont là les grandes raisons pour lesquelles notre État-Major désire la guerre ?

Le Commandant

Si elles ne te suffisent pas, tu es difficile. Quel aveugle ne serait ébloui par ces rayonnantes promesses de revanche ?…

Le Chirurgien

J’admire la faculté de simplification des soldats et comment, toujours vainqueurs d’avance sur le papier ils se font battre par la complication imprévue des situations et des événements.

Le Commandant

Du diable si je comprends ce que tu veux dire.

Le Chirurgien

J’admire votre façon de mépriser ce que vous appelez dédaigneusement la psychologie.

Le Commandant

Tu te fous de moi !… Au moment où je viens de te vanter en termes plus modernes et plus français, la fameuse furia francesa… Quel est le général qui ne tient pas le plus grand compte du moral de ses troupes et du moral de l’adversaire ?

Le Chirurgien

Vous ne songez pas que, commandés à l’allemande, nos soldats marcheraient mal, alourdis d’une amertume qui, progressivement, s’irriterait jusqu’à la révolte ; mais, sous des officiers français, les soldats allemands qui demandent à être poussés, non à être entraînés, resteraient presque inertes.

Le Commandant

C’est possible.

Le Chirurgien

Vous ne songez pas que la méthode française, aimable et persuasive, pénétrante et exaltante, peut sur des étrangers réussir mieux que la méthode allemande.

Le Commandant

C’est, au contraire, ce que je me tue à te dire.

Le Chirurgien

Et vous ne songez pas qu’entre les méthodes de l’officier allemand et la nature du soldat allemand, il peut y avoir établie ou préétablie, une rigoureuse harmonie. Parce que la combinaison composée par des officiers allemands et des soldats turcs s’est manifestée médiocre, vous ne songez pas que la combinaison officier allemand et troupe allemande doit donner des résultats précis, formidables, peut-être lourdement irrésistibles.

Le Commandant

Et toi tu ne songes pas que si notre état-major désire la guerre, c’est qu’après avoir tout calculé, il est certain de la victoire.

Le Chirurgien

Si la guerre éclate, c’est que les deux états-majors promettent la victoire à leurs gouvernements respectifs. Quand d’un côté ou de l’autre on hésite à affirmer qu’il ne manque pas un bouton de guêtre, on ne se bat pas. Quel est le côté qui se trompe aujourd’hui ?

Le Commandant

Tu oublies vraiment trop que la confiance en nos chefs est vertu patriotique.

Le Chirurgien

La confiance aux chefs allemands est sans doute vertu patriotique de l’autre côté des Vosges. Permets à mon patriotisme de n’avoir pas précisément les mêmes exigences que le tien ou que celui d’un junker. Avec une confiance modérée, je salue les Lebœuf d’aujourd’hui. D’autre part, mes sentiments d’humanité…

Le Commandant

Tes sentiments d’humanité, tu auras l’occasion de les exercer sur les blessés. Mais tu permettras que moi, pour ma part, pendant la durée de la guerre, je m’en fiche complètement de tes sentiments d’humanité et tu n’exigeras pas que l’état-major les fasse entrer dans ses calculs. Ils fausseraient tout et seules les considérations d’ordre militaire…

Le Chirurgien

Les hommes…

Le Commandant

Les hommes, pour un soldat, des moyens de victoire, et rien d’autre chose. Qu’il s’agisse de lui-même ou d’autrui, souffrance et mort ne comptent pas. Suivant le proverbe que citait Napoléon avec une familiarité sublime au moine du mont Saint-Bernard, on ne fait pas une omelette sans casser des œufs.

Le Chirurgien

Les œufs que tu te proposes de casser sont d’étranges œufs qui pensent et qui souffrent.

Le Commandant

Quoi qu’en dise Nietzsche, elle n’a rien de nouveau et les natures généreuses l’ont toujours connue cette table de la Loi : Devenons durs.

Le Chirurgien

Ce mot allemand…

Le Commandant

Nous le ferons français.

Le Chirurgien

Ne serait-ce pas toi qui te serais fait une mentalité allemande ? Quand un homme de mon pays désire la guerre, j’éprouve le sentiment et l’affront de la pire des défaites, la défaite de la raison et du cœur. Quiconque souhaite la guerre ne me semble plus appartenir à France la doulce. Il me semble conquis par les conceptions allemandes et barbares. Il me semble…

Le Commandant

Chut ! Des camarades… Parlons d’autre chose. Ou plutôt, si tu veux, faisons une partie d’échecs. Pour te prouver que mes calculs valent toujours un peu mieux que les tiens, je te rends une tour.

* * * *

(Deux mois plus tard, sur les rives de l’Aisne. Le commandant n’est plus commandant ; il est lieutenant-colonel.)

Le Lieutenant-Colonel (se frottant les mains)

Ça marche, ça marche. Et ça n’est pas fini. Ça durera bien assez pour que je sois général.

Le Chirurgien

Malgré notre vieille amitié, je ne le souhaite pas.

Le Lieutenant-Colonel

Pourquoi donc, je te prie ?

Le Chirurgien

Tes galons nous coûtent un peu cher.

Le Lieutenant-Colonel

Il me semble que par mon énergie, mon initiative, mon mépris du danger et, à l’occasion mes trouvailles tactiques, c’est moi qui les ai payés.

Le Chirurgien

Toi et quelques autres. Combien de morts nous a coûtés celui qu’on vient de te donner, sans compter la cathédrale de Reims ?

Le Lieutenant-Colonel

Comptons-la, au contraire. Et proclamons bien haut que la victoire ne coûte jamais trop cher.

Le Chirurgien

Ce qui ne coûte jamais trop cher, c’est la paix.

Le Lieutenant-Colonel

Péquin indécrottable ! Tu me ferais rougir. Toi qui appartiens à l’armée depuis ta première jeunesse, comment as-tu encore, si peu l’esprit militaire ?

Le Chirurgien

C’est peut-être, comme dit l’autre, pour conserver quelque chose d’humain.

Le Lieutenant-Colonel

Cette armée à laquelle tu t’es donné par libre choix…

Le Chirurgien

Est-ce que j’appartiens à l’armée telle que tu la comprends ? Est-ce que je suis un instrument de guerre, comme un colonel ou un canon ? Je suis de ceux qui limitent la guerre et je m’efforce de la combattre dans ses odieux résultats. Dans mon action comme dans mes sentiments, je reste un ennemi de la guerre.

Le Lieutenant-Colonel

Je ne hausse pas les épaules ; je fais effort pour continuer à valoir mieux que toi, même par la largeur d’esprit. Je te comprends et tu refuses de me comprendre. Pourtant nous nous complétons l’un l’autre et, comme disent les bonnes gens de mon patelin, il faut toutes sortes d’hommes pour faire un monde.

Le Chirurgien

Un monde que la guerre diminue et enlaidit. Elle détruit la beauté dans l’âme humaine comme sur la face de la terre.

Le Lieutenant-Colonel

Connais-tu beauté plus belle que le courage ?…

Le Chirurgien

Un tigre est courageux, et aussi le bouledogue. Le courage guerrier, le courage qui affronte la douleur et la mort parce qu’il veut blesser et tuer, le courage fait de haine et de réflexes vengeurs, chose animale et sans noblesse.

Le Lieutenant-Colonel

Nous le rendons humain et glorieux par le sang-froid, par la science et ses calculs.

Le Chirurgien

Brutalité du loup ou ruse du renard…

Le Lieutenant-Colonel

Pousseras-tu l’amour du paradoxe et l’esprit de contradiction jusqu’à comparer notre science ?…

Le Chirurgien

Je ne juge pas les êtres sur la quantité de leur habileté ou de leur puissance. L’usage qu’ils en font, leurs intentions, la direction…

Le Lieutenant-Colonel

Moraliste, va !

Le Chirurgien

J’aime le courage du brancardier…

Le Lieutenant-Colonel

À quoi servirait-il, sans le nôtre ?

Le Chirurgien

Tu as raison. À quoi serviraient les asiles d’aliénés, sans la folie ?

Le Lieutenant-Colonel

Fou toi-même ! Ta philosophie, mensonge prétentieux et manteau qu’on jette sur le découragement et l’impuissance. Au vaincu et au faible, s’il manque de ressort, de prêcher le pacifisme.

Le Chirurgien

Dans l’humanité brutale et avide que vous contribuez à nous faire, c’est vrai, presque seuls les faibles et les vaincus louent la justice ou la pitié. Dès qu’ils espèrent devenir les plus forts, c’est de revanche qu’ils parlent et leur cœur infâme, leur cœur de représailles promet d’être au jour de la victoire, injuste et sans pitié.

Le Lieutenant-Colonel

Puisqu’ils ne valent pas mieux que les autres, pourquoi te ranges-tu volontairement avec eux ? Pourquoi parles-tu un langage qu’ils ne demandent qu’à renier ?

Le Chirurgien

Ce langage est le seuil qui puisse se revêtir de beauté humaine. Dans la bouche du martyr qui saurait à l’occasion refuser de devenir bourreau, ce langage est le seul qui…

Le Lieutenant-Colonel

Gloire ! victoire ! mots rayonnants comme des soleils.

Le Chirurgien

Non. Comme des incendies.

(Un long silence, peuplé, de part et d’autre, de sourires indulgents.)

Le Lieutenant-Colonel

Te rappelles-tu notre conversation au cercle, la veille de la guerre ?

Le Chirurgien

Si je me la rappelle !

Le Lieutenant-Colonel

Ton aveuglement croyait à la victoire allemande.

Le Chirurgien

Lequel de nous deux était le plus aveugle ? Sans certains détails que tu ignorais autant que moi, je n’avais que trop raison.

Le Lieutenant-Colonel

Je sais. Nous ne pouvions encore prévoir la neutralité de l’Italie, l’héroïque résistance des Belges, l’appui tenace de l’Angleterre. Nous ne savions pas à quel point Dieu était avec nous.

Le Chirurgien

Écarte ces atouts de notre jeu, la partie serait déjà perdue.

Le Lieutenant-Colonel

Possible.

Le Chirurgien

Malgré ces chances imprévues, il me semble que nous sommes un peu loin des espérances que tu exprimais. L’eau qui coule devant nous n’est pas tout à fait celle du Rhin. Et ces Russes, que tu voyais à Berlin le quarante-cinquième jour après la déclaration de guerre, où sont-ils ?

Le Lieutenant-Colonel

Si nous ne connaissions pas tous nos avantages, nous ignorions aussi quelques obstacles qui comptent. La mitrailleuse des Allemands est plus meurtrière qu’on n’aurait cru. Quant à leur artillerie de siège, qui pouvait soupçonner cette lourde puissance à laquelle aucun fort ne résiste ?

Le Chirurgien

La voilà bien la démence de l’État-Major. Jamais il ne sait à quel point Dieu est aussi avec l’ennemi. Jamais il ne soupçonne que le jeu de l’adversaire peut contenir des cartes inconnues et redoutables.

Le Lieutenant-Colonel

L’État-major allemand n’a pas été moins surpris par la valeur de notre canon de 75 millimètres.

Le Chirurgien

Tu me permettras de ne pas éprouver pour l’État-Major allemand plus de respect et d’enthousiasme que pour l’État-Major français. Dans n’importe quel pays, l’homme qui désire la guerre m’apparaît multiplement fou.

Le Lieutenant-Colonel

Si tout le monde pensait comme toi, ce serait donc toujours la paix ?…

Le Chirurgien

Certes !

Le Lieutenant-Colonel (haussant les épaules)

Alors, mon pauvre vieux, à quoi servirait l’armée ?

II

(Dans une ville de garnison allemande.)

Un Hauptmann (se frottant les mains)

Je suis heureux, heureux. Enfin déclaré, l’état de menace de guerre.

Un médecin militaire

Tu te réjouis ?…

Le Hauptmann

Comme tout bon Allemand.

Le Médecin

Tu te réjouis de la mort prochaine de beaucoup de bons Allemands.

Le Hauptmann

On ne dira pas de ces héros qu’ils sont morts, on dira qu’il sont tombés au champ d’honneur !

Le Médecin

Différence qui ne m’émeut guère.

Le Hauptmann

Tu n’as pas une âme de soldat, une âme de Germain.

Le Médecin

On a vanté, pendant des siècles, notre bonhomie et notre sentiment sublime.

Le Hauptmann

Ne les raillait-on pas plus qu’on ne les vantait ?

Le Médecin

L’Allemand avait un cœur plein de pitié.

Le Hauptmann

Nos cœurs aujourd’hui débordent de légitime orgueil et de courage. Des cœurs de maîtres et de vainqueurs. Sois digne d’aujourd’hui et de notre glorieuse hégémonie. Sois un Allemand d’aujourd’hui.

Le Médecin

J’aime mieux rester un homme de toujours.

Le Hauptmann

Toujours les hommes ont fait la guerre.

Le Médecin

Jésus…

Le Hauptmann

Tu ne parles pas d un homme, tu parles d’un dieu.

Le Médecin

« Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait. »

Le Hauptmann

C’est un peu difficile.

Le Médecin

Oui, il est plus difficile de réaliser l’homme en son cœur et en ses gestes que de s’enivrer de gloire allemande et de se proclamer un surhomme.

Le Hauptmann

L’homme se reconnaît au courage.

Le Médecin

Et davantage à l’amour, si j’en crois ton dieu. Il est venu sur la terre uniquement pour enseigner la fraternité de tous les hommes.

Le Hauptmann

Uniquement !… Non, par exemple ! « Rendez à César ce qui appartient à César. » Ce qui appartient à César, notre obéissance enthousiaste, notre vie, notre sang…

Le Médecin

« … Et rendez à Dieu ce qui appartient à Dieux. » Que réserves-tu pour Dieu, toi qui donnes tout à César ?

Le Hauptmann

Par César me parviennent les ordres de Dieu.

Le Médecin

Combien de fois Jésus a parlé contre les princes de ce monde.

Le Hauptmann

Ceux qui étaient contre lui. Tu confonds le particulier et le local avec l’universel et l’éternel.

Le Médecin

« Bienheureux les pacifiques. »

Le Hauptmann

Ah ! ça, te proposerais-tu de te faire pasteur !

Le Médecin

Et ce mot qui pénètre eu moi comme un glaive : « Celui qui frappe par l’épée périra par l’épée. »

Le Hauptmann

Mais nous l’appelons de tous nos cœurs, la mort glorieuse. Si tu préfères la fin du lâche dans son lit…

Le Médecin

Tu voudras bien croire que je ne songe pas à moi quand la menace de Jésus me déchire. J’ai peur qu’elle s’adresse aux nations autant qu’aux individus.

Le Hauptmann

Tu dis ?…

Le Médecin

Notre Allemagne, fille de la guerre, je tremble qu’elle soit à la veille de périr par la guerre.

Le Hauptmann

Tu connais mal notre puissance. L’Allemagne invincible…

Le Médecin

D’autres nations déjà furent invincibles… quelque temps.

Le Hauptmann

L’Allemagne immortelle…

Le Médecin

Nulle construction humaine n’est immortelle.

Le Hauptmann

La forme actuelle de l’Allemagne, arbitraire et trop étroite, va éclater. L’Allemagne va conquérir ses limites nécessaires. Elle sera alors construction naturelle et que rien ne peut détruire.

Le Médecin

Debemur morti nos nostraque.

Le Hauptmann

Encore de l’Écriture !

Le Médecin

Non. Je répète un mot d’Horace.

Le Hauptmann

Alors tu permettras que je ne le prenne pas pour parole d’Évangile.

Le Médecin

Tu l’écoutés si bien, l’Évangile.

Le Hauptmann (riant)

Tiens, je vais te faire la plus énorme des concessions. Oui, tous les hommes et tout ce qui les concerne est promis à la mort. Après le jugement dernier, plus d’Allemagne. Moi, jusque-là…

Le Médecin

Jusque-là plus d’une nation succombera à un jugement particulier.

Le Hauptmann

Certes ! Notre poids courbera la France jusqu’à la briser.

Le Médecin

La France n’est pas notre seul adversaire. L’énorme et immense Russie…

Le Hauptmann

Énorme, comme tu dis bien, et immense, et invertébrée. Lente comme un ver de terre, et l’Oural est une serpe qui la coupe en deux. L’énorme paralytique nous laissera tout le temps d’écraser la France de façon définitive. Ensuite, nous bouterons les cosaques hors d’Europe.

Le Médecin

Tu parles avec une assurance…

Le Hauptmann

Les calculs de notre État-Major sont mathématiques.

Le Médecin

Quand les mathématiques s’appliquent au concret, ne leur arrive-t-il jamais de se tromper ?

Le Hauptmann

Nos calculs sont faits avec une large marge. Ils font place aux pires imprévus, à l’invraisemblable, j’allais dire à l’impossible. Avec un peu de chance, il nous faut huit jours pour être devant Paris. Si tous les hasards se liguent contre nous, il en faut quinze. Avec la puissance de nos obusiers de 420 — tu m’en diras des nouvelles, de ceux-là ! — deux jours suffisent pour pénétrer dans la moderne Babylone comme dans une vieille garce. Cependant je suis l’exemple de prudence donné par notre glorieux Empereur, et c’est seulement dans quatre semaines bien comptées que je t’invite à dîner sur le boulevard des Italiens.

Le Médecin

Dans quatre semaines, où seront les Russes ?

Le Hauptmann

Les Russes ? Devant Vilna, qu’ils défendront péniblement contre les troupes autri­chiennes.

Le Médecin

Tu prophétises comme un clairon.

Le Hauptmann

Dis comme un mathématicien.

Le Médecin

Combien de prophètes furent démentis par l’événement ! Et que prophétise-t-on de l’autre côté des Vosges ?

Le Hauptmann

Je n’en sais rien et je m’en fous.

Le Médecin

Si la guerre éclate, c’est que l’ennemi aussi escompte la victoire.

Le Hauptmann

Remercions le Seigneur, s’il les aveugle à ce point.

* * * *

(Deux mois plus tard, sur les rives de l’Aisne.)

Le Médecin

Je me rappelle tes paroles à la veille de la guerre et tout mon être intérieur est secoué par un grand rire douloureux.

Le Hauptmann (Éclatant d’un rire bruyant et qui, en effet, sonne, se prolonge et reprend comme un hennissement.)

Moi, je le laisse échapper, mon vaste rire comme le galop et le cri d’appel d’un étalon.

Le Médecin

Ne calomnie pas un rire qui voudrait pleurer. Il est, ce même rire réflexe par quoi, devant les sénateurs indignés et incompréhensifs, Annibal exprima, plus profondément que tous les soulèvements et toutes les cascades de sanglots, son désespoir patriotique.

Le Hauptmann

Tu es sourd, si tu n’y entends pas, au contraire, la joie et la fanfare du combat.

Le Médecin

Ton effort…

Le Hauptmann

L’allégresse même de la victoire frémit à de moindres profondeurs. La victoire serait, hélas ! la fin de la guerre. Combien il y a plus de haine amassée, et de vie, et de ressort, au cœur du vaincu !

Le Médecin

Tu deviens fou ?

Le Hauptmann

Les plus nobles exaltations prennent aux bouches vulgaires, le nom de folies. Mais le généreux qui ne se laisse point séduire par « les maîtres du bon sommeil » et de l’inerte sagesse, qu’est-ce qui peut, hors la guerre, le jeter dans son élément et dans son allégresse ?

Le Médecin

Malheureux ! la défaite…

Le Hauptmann

La défaite, mère des revanches, vaut mille fois mieux que la paix. .

Le Médecin

Cette démence nietzchéenne…

Le Hauptmann

Est la vraie sagesse du soldat. Une longue vie endormie et qui bâille dans un rêve morne, nous ne voulons pas cela. Pour le vaillant, la vie se mesure non à sa durée, mais à son intensité. Qu’est-ce qu’une vie qui n’est pas émotion et fièvre ? En vérité, voici deux mois qui valent, à eux seuls, plus que dix existences.

Le Médecin

Es-tu encore ivre du champagne déjà lointain ?

Le Hauptmann

Ne suis-je pas plutôt moi-même le champagne ?

Le Médecin

Tu dis ?…

Le Hauptmann

Aujourd’hui que le vilain n’est plus taillable, corvéable et tuable à merci, aujourd’hui qu’il n’y a plus dans la paix de liberté pour personne, conventions, lois, tribunaux compriment trop douloureusement les hommes supérieurs. Seule la guerre fait sauter le bouchon et je m’élance, enfin devenu moi-même, dans une joie qui mousse.

Le Médecin

Qui bave plutôt.

Le Hauptmann

Enfin, homme éternel repousse son étouffement, et il jaillit en voluptés sanglantes.

Le Médecin

Tu me fais horreur.

Le Hauptmann

Ah ! tuer sans être appelé assassin, brûler sans être traduit devant les juges, déployer librement parmi le bruit des acclamations, toute la vigueur et l’envergure de sa puissance ! Où peut-elle plus magnifiquement se manifester et s’épanouir, une puissance, que devant la beau­té, le crépitement, le frémissement qui monte d’un vaste rideau de flammes et d’incendie ? Cette cathédrale qui brûle, m’est mille fois plus exaltante que toutes les trompettes de la victoire.

Le Médecin

Le moindre parmi les artisans qui portèrent leur pierre à ce grand ouvrage me paraît digne d’envie.

Le Hauptmann

Patient et lent apollinien, il a préparé mes dionysiaques allégresses. Il a dressé la carcasse du feu d’artifice dont se réjouissent mes yeux et mon cœur. Dans les, coulisses de l’histoire, il a échafaudé mon apothéose.

Le Médecin

Comme elle maudit les Vandales, nos lointains ancêtres, l’histoire nous maudira.

Le Hauptmann

C’est donc que l’histoire serait incompréhension et démence. Le divin Zarathoustra l’a dit : « l’homme est fait pour la guerre. »

Le Médecin

Je sais : « Et la femme pour l’amusement du guerrier. » Ces paroles absurdes, à la fois brutales et pauvres…

Le Hauptmann

C’est peut-être toi qui les comprends pauvrement, si tu as la naïveté d’entendre le mot « femme » au sens propre… Vois comme il est ici merveille de symbolisme et de richesse. Devant la virilité dressée du guerrier, c’est tout qui devient femme ; c’est tout qui devient tremblement de terreur et d’admiration. Ce que Zarathoustra appelle la femme, — comprends donc, — ce qui est fait pour notre amusement — élargis donc ton cœur et ton désir — c’est la terre entière. Ne sens-tu pas que le rut de notre âme a violé la cathédrale ?

Le Médecin

Mais…

Le Hauptmann

Écoute… L’alerte… Je cours à la joie de tuer, à la joie peut-être de mourir, dans la voluptueuse vision du sang et du feu qui envahissent, pourpre royale, et conquièrent l’univers.

(Il part en courant.)

Le Médecin

Je le soupçonnais depuis longtemps, que ce qu’on appelle l’esprit militaire relève de la douche et de la camisole de force.

Han Ryner.