À celui qui va passer officier

, par  Jacques (Henri) , popularité : 5%
Ainsi tu vas avoir la ficelle dorée
Sur tes bras de drap fin étroitement serrée
Et passer du troupeau anonyme des serfs
Dans le groupe des chefs.
Puisque nous fûmes camarades,
Laisse-moi, au moment où tu franchis le seuil
Du nouveau monde de ce grade,
Te dire quelques mots : Sois sans orgueil,
Sois toujours simple comme nous,
Sois modeste, sois bon, sois doux,
Souviens-toi que tu n’es pas meilleur que les autres,
Que ta chance est d’être vivant,
Et que d’autres sont morts qui te valaient vraiment.
Ne renie pas ton frère oublié dans le rang,
N’oublie pas que tes pensées furent les nôtres.
Ne te crois pas d’une autre essence
D’être auréolé de garance,
Ne sois pas dur, ne sois pas fier ;
Sinon le geste bref d’une main qu’on élève
Ne sera pas l’affectueux bonjour de tes élèves
Mais le salut sans âme au chapeau de Gessler.
Ce n’est pas de bomber le clair azur du torse
Sous les filles aux yeux moqueurs,
Ton rôle. — Il faut le chercher dans ton cœur.
Aie la patience et la force,
Sois indulgent à tes copains d’hier,
Et si tu veux être aimé, aime.
Ton rôle est dur, ton devoir est souvent amer.
Si tu veux être un chef selon l’âme et la lettre,
Sois difficile envers toi-même,
Apprends chaque jour à mieux te connaître,
Et parce que tu vas avoir quelque bien-être.
La liberté de vivre en dehors des corons,
Qu’en toi les ignorants incarnent tout le front,
Et laissent à l’écart notre troupe vulgaire,
Ne deviens pas le domestique de la guerre,
Ne lèche pas ses pieds éclaboussés de sang,
Ne dis pas qu’elle est belle aux hommes de l’arrière,
Ne dis pas qu’elle est sainte aux peuples innocents,
Hais-la, comme nous, de toute ta colère,
Notre tâche est pareille, et donne-nous la main
À lui tordre son cœur gonflé de sang humain
Enfin, quoiqu’un fossé trop réel nous sépare
Que nos morts et les tiens, hélas ! n’ont pas comblé,
Que quatre ans en commun ne nous ont révélé
Qu’une fraternité de commande ou trop rare,
Souviens-toi que, là-haut, sous la mort qui t’effraie,
Tu ne seras qu’un homme ébranlé dans sa chair,
Mais qu’il faudra gagner ton autorité vraie
Par l’exemple en avant de ton courage offert.
Henry-Jacques.
La Symphonie héroïque (Allegro).