Éditorial

, par  Noir et Rouge , popularité : 3%

Dans l’Édito de notre dernier numéro, début février, nous parlions d’année « calme ». Il était évidemment aisé de prévoir que celle-ci ne le resterait pas longtemps car si les guerres « extérieures » ou colonialistes peuvent un jour prendre fin, la vieille, l’éternelle guerre des exploiteurs contre les exploités n’est pas proche, elle, de son terme. Il peut paraître puéril de rappeler cela, mais pas mal de gens semblent se faire des illusions quant à l’oppression étatique. On a pourtant vu ce que cela donnait quand la « gauche » était au pouvoir et, par un trop facile paradoxe, certains n’étaient pas loin de croire que le gaullisme, né d’un coup d’État militaire (on rappelle cela aux « républicains » en passant), se révélait lui, « social » : la grève des mineurs a montré ce qu’il en était. Et ce n’est pas fini ; on a voté De Gaulle, on l’a, jusqu’à l’os. On aurait presque pu dire, un moment, jusqu’à l’o(a)s !

Avant de parler de l’Espagne et autres événements marquants de ces dernières semaines, revenons-en à la grève des mineurs. Elle nous aura d’abord montré que rien n’est définitif, figé : la classe ouvrière n’est pas forcément embourgeoisée jusqu’à ne plus du tout vouloir se battre, ceci pour les « pessimistes » qui n’hésitent pas, par contre, à voir des nouveaux juin 36 dès qu’il y a une action d’envergure, comme précisément la dernière grève. Une fois de plus, l’épreuve vivante des faits ridiculise les schémas et nous permet d’y voir plus clair. Laissons la littérature néo-populiste pour les spécialistes et constatons plutôt que les travailleurs, quand ils sont unis et décidés, peuvent mettre en échec le pouvoir gouvernemental, en l’occurrence la réquisition. Mais constatons aussi une fois de plus que quand on a des chefs, fussent-ils « syndicalistes », ceux-ci servent à canaliser la combativité ouvrière, à la maintenir dans des limites « raisonnables » pour mieux signer ensuite les armistices dits victorieux avec les dirigeants. Pas question de dire : « Allez-y ! » à des grévistes sans fric et sans réserve (trop facile de jouer les révolutionnaires avec la peau des autres) mais pas question non plus de nous taire devant les déclarations d’un bonze syndical répondant aux gars qui protestent : « Vous tous qui hurlez, vous vous faites les complices du pouvoir gaulliste qui n’a qu’un but, écraser les syndicats. La victoire, nous l’avons eue. Vous faites le lit du gaullisme en pays minier, etc. », surtout quand le bonze en question, Menu, est présenté comme un pro-libertaire et risque, de ce fait, de causer le plus grand tort à l’idéal qui nous est cher. Outre que la thèse de la provocation UNR appliquée aux gars qui déchiraient leurs cartes (les combattants-opposants sont toujours des provocateurs, Menu, en ce sens, ton syndicat, FO, est prêt à s’unifier avec la CGT stalinienne !) a fait long feu et est retombée sur le coin de la figure des calomniateurs, on peut répondre que s’il y a eu victoire, ça n’est pas dans les miettes données aux mineurs et déjà grignotées par les hausses actuelles, mais dans le timide début de solidarité manifesté aux grévistes. Nous disons bien, timide, car là aussi, il est facile d’idéaliser et ne serait-ce que dans la région parisienne, les travailleurs se sentaient peu concernés, ou ne le furent que pendant deux semaines puis furent « fatigués » ensuite… Victoire aussi, peut-être, dans un également timide début de prise de conscience d’une certaine catégorie de travailleurs envers la bureaucratie syndicale et sur les moyens de s’organiser pour les combats futurs. Mais surtout pas victoire des « négociateurs », ça non ! Tous ceux qui les soutiennent sont capables de préparer de nouveaux acoquinements, grisés qu’ils sont de leurs « succès » (surtout avec les rumeurs tripatouillages « unitaires » en tous genres se faisant jouer actuellement, pour l’après-gaullisme…) et, dans notre mouvement anarchiste, nous ne devons pas être moins vigilants sur cette grave question.

Mais il n’y a pas que les affaires françaises, il y a l’Espagne, il y a Franco, qu’on découvre ! On s’aperçoit que le Caudillo fusille, avec l’exécution du communiste Grimau ; on ne l’avait pas remarqué quand il s’agissait de l’anarchiste Sabater, c’est tout. Bien sûr, nous nous élevons contre cette exécution, mais nous ne pouvons nous empêcher de penser que les morts sont bougrement utiles pour certains partis et la magistrale représentation du PC, devant la Bourse du Travail (exhibition de la malheureuse Angela Grimau, « apparition » quasi miraculeuse de deux augustes vieillards, ministres républicains que tous croyaient morts depuis longtemps, etc.) est aussi une option sur l’avenir, pour après Franco, qu’on ne l’oublie surtout pas. Quant à « l’unité » anti-franquiste invoquée à grands sons de trompe, même tabac : si on ne marche pas derrière nous, communistes, on n’est plus unitaire ! Voir le 26 avril dernier, à Lyon, où au cours d’un meeting d’hommage à Grimau groupant CGT, CFDT, FO, Ligue des Droits de l’Homme, PC, PSU, SFIO, MPP et on en passe, le représentant du PC Capiévic refusa de lire un communiqué envoyé par les anarchistes espagnols. Pourquoi ? Bien évidemment parce que celui-ci mentionnait l’arrestation de trois jeunes camarades français, militants libertaires arrêtés chez Franco, emprisonnés et torturés. Lutte antifranquiste dont et campagnes contre la tyrannie du « Caudillo », oui, mais là aussi, pas d’illusions à se faire quant à une future « unité » avec les staliniens et tous ceux qui aidèrent au naufrage de la Révolution espagnole. Car maintenant, dans une certaine littérature actuelle, (et même en partie le film de Rossif « Mourir à Madrid ») on tend à faire oublier la responsabilité primordiale des socialistes, communistes et autres « républicains » dans l’écrasement des milices populaires, la non-intervention du Front Populaire, l’action de la police secrète stalinienne contre maints de nos camarades, l’abandon de la Révolution pour la « guerre » et ce qui s’ensuivit. L’unité révolutionnaire anti-franquiste réelle ne se fait pas au niveau des leaders mais à la base.

Lutte antigaulliste avec les grèves, lutte antifranquiste rappelée à notre attention, certes, mais d’autres luttent aussi, pour des objectifs qui nous sont communs. En Angleterre, des militants inconnus ont réussi une action anti-guerre de première grandeur, avec la divulgation des fameux secrets des abris réservés aux puissants en cas de grabuge atomique et dans les rues de Londres, nos camarades anarchistes se sont manifestés avec éclat lors de la dernière marche d’Aldermaston, se heurtant aux flics à cheval et divulguant les « secrets » de RG6 avec efficacité. Sans flaflas et sans rappels aux traditions révolutionnaires qui, au passé glorieux que, les camarades anglais nous donnent l’exemple. À nous d’y réfléchir. En l’appliquant à l’occasion

Noir et Rouge