La Belgique et le Congo

mercredi 26 mars 2014
par  J.D.S.

Nous avons reçu une lettre d’un camarade de Bruxelles nous donnant des informations intéressantes. Nous les publions telles quelles, en tant qu’article.


Dès avant l’indépendance du Congo, j’ai tenu à informer objectivement les camarades d’autres pays au sujet des problèmes politiques qui se posaient au Congo. Ce que j’exposerai ici (en guise de préface à d’autres études à ce sujet) est fondé sur des entretiens que j’eus avec des étudiants congolais (plus de 2 000 boursiers actuellement en Belgique) et sur les déclarations de l’ancien chef de cabinet de Lumumba.

Le Congo était déjà un « État indépendant » jusqu’en 1908, sous la dictature, à vrai dire féroce, du roi Léopold II, et après cette année, sous la dictature du ministère des Colonies. Les différents « conseils », tant au Congo qu’en Belgique, étaient purement consultatifs. Ces conseils étaient composés principalement de « monseigneurs » et de représentants des trusts qui dominaient tout l’édifice économique du Congo. C’est principalement l’Église, le Vatican, qui a voulu l’indépendance totale du Congo, surtout depuis qu’un ministre libéral et franc-maçon avait installé des écoles d’État, non confessionnelles, au Congo. Les Kasa Vubu, Adoula Iléo, Moboutou, etc. sont des fils « dévoués » de l’Église romaine. Bomboko, l’actuel ministre des Affaires est à peu près le seul libre-penseur, ancien étudiant de l’Université libre de Bruxelles.

Il faut noter également qu’en 1908 les députés socialistes n’ont accordé leur voix à la réforme constitutionnelle, qui acceptait la tutelle sur le Congo, à la condition qu’aucun milicien ne fût jamais envoyé là-bas. En 1959 et 1960, ce ne furent pas seulement les catholiques (environ 45 % des électeurs belges), mais aussi les socialistes, et avant tout les jeunes gardes socialistes, ainsi que tous les éléments dits de gauche qui se sont opposés à créer un corps expéditionnaire au Congo. Les parachutistes qui y furent envoyés en juillet 1961, après l’émeute de la « Force publique » étaient tous des volontaires de même que les « mercenaires » auxquels fit appel Tshombé. Toutes ces conditions font qu’il n’y a jamais eu rupture effective entre le Congo et la Belgique. Les rapports se re-normalisent petit à petit.

Tels sont les faits. Ce qui s’est passé dans la coulisse, dont je ne connais qu’une partie, devra un jour expliquer tout ce qui s’est écarté du schéma que je viens de tracer. Dès qu’il s’avérait que la Belgique allait « lâcher le Congo », des « vents variables » de toutes les directions se sont levés pour y mener leurs intrigues, toutes également sordides, d’où le cyclone : les Américains redoutaient la concurrence du cuivre katangais, et auraient bien souhaité la fermeture des usines du Katanga, au besoin en les bombardant ; les Hindous voulaient y installer un million de « coolies », l’Égypte nassérienne se fit le soutien du loumoumbisme ; le Ghana de Nkrumah s’en mêlait, etc.

Bien que sachant que l’ONU est un syndicat de gouvernements, je n’hésiterais pas, au début de juillet 1960, d’applaudir l’intrusion de l’Organisation mondiale dans les affaires congolaises. C’était le moindre mal, en égard surtout au danger de l’éclatement de guerres tribales – ce danger était bien connu ici en Belgique – non seulement entre Lulua et Balua, mais qui auraient opposé en quelques jours les nombreuses tribus du Congo à l’extermination réciproque.

Que d’autre part, et non seulement à cause de toutes ces intrigues, chacun y a perdu des plumes, c’était prévu également : l’ONU d’abord, y a perdu sa réputation, a été obligé de se démasquer, les hindous, les Éthiopiens, les Américains, les Belges (catholiques surtout, qui avaient espéré continuer leur domination par l’intermédiaire des catéchisés congolais), etc.

Lumumba devait mourir parce qu’il voulait laïciser le Congo. Il était plutôt libéral (comme Combes ou Gambetta en France) que communiste ; il n’y avait pas, à vrai dire, de communistes congolais.

Lumumba voulait transformer l’Université catholique « Lovanium » succursale de l’Université catholique de Louvain, en Université d’État. Cette raison, à côté de nombreuses autres, aurait été une raison suffisante pour l’écarter « par tous les moyens ».

C’est deux mois avant l’indépendance complète que le vice-président du parti de Lumumba, le sinistre Nendaka, actuellement le chef tout puissant de la police d’État du Congo, est venu prendre ses instructions et apprendre sa leçon, ici, à Bruxelles. Parmi ces instructions, figurait celle d’opérer la scission dans le parti de Lumumba, afin d’empêcher Lumumba de prendre le pouvoir. La manœuvre ayant échoué partiellement, parce que entamée trop tard, il ne restait qu’une seule alternative : tuer Lumumba…

L’Église compte encore toujours exercer une dictature ouverte ou occulte au Congo ; elle a déjà obtenu que tout l’enseignement lui soit confié. Elle estime qu’elle a bien commis certaines erreurs de tactique, mais que rien n’est perdu pour y installer sa dictature à elle. En effet, les principaux intellectuels du Congo sont des prêtres noirs, parmi lesquels il y a déjà une dizaine de monseigneurs, et des types sortis de leurs séminaires, dont le Président Kasa Vubu…

Les « assistants techniques » fournis par la Belgique, sont triés sur le volet ; la préférence est toujours donnée à des catholiques : c’est le cabinet de Kasa Vubu qui les choisit sur une liste communiquée par le gouvernement belge. Il est clair que par ce fait, les trusts belges se sentent rassurés. L’on a confié « le maintien de l’ordre », au sabre onusien, le goupillon et le capital se renforcent entre-temps, et se lavant les mains, se refont une virginité.

J’ai oublié de signaler dans mon préambule, que dès l’origine de la domination capitaliste belge, il a été entendu :

1. que la Belgique s’occupait du Congo pour « civiliser les nègres » – j’ai entendu cela dès l’école primaire – mais cela signifiait exactement et s’était écrit dans la « charte coloniale » que par civilisation on entendait la « civilisation chrétienne ». Ce fut le but unique de tous ceux qui ont jamais eu quelque chose à dire au Congo. Et nous savons que civilisation chrétienne a toujours voulu dire : sujets très soumis de la théocratie romaine, travaillant à la sueur de leur front afin d’enrichir leurs maîtres, instruments de Dieu.

2. que les colons ne pouvaient pas s’installer au Congo ; les rares personnes qui l’ont risqué devaient verser une garantie de 50 000 francs au gouvernement belge, avant d’obtenir leurs papiers et prendre tout à leurs frais et risques. Le Congo n’a jamais été une colonie de peuplement. Les blancs qui s’y rendaient étaient tous des missionnaires ou des administrateurs ; les premiers dépendaient directement du Vatican, les seconds recevaient leurs instructions de la dictature du ministère des Colonies ou des trusts. Les blancs qui ne faisaient pas partie de ces deux classes, étaient surveillés et n’avaient aucun droit, sauf celui d’exploiter les Noirs.

Aujourd’hui, Spaak est à New York. Il veut s’arranger avec les Américains inspirés par les Anglais, afin de constituer un front commun belgo-anglo-saxon et de faire en sorte que l’ONU puisse se retirer du Congo, sans perte de prestige. Il n’est pas impossible qu’on élabore une fédération un peu spéciale, faite de tout l’ancien Congo belge et de la Rhodésie du Nord (plus peut-être le Tanganyika), qui constituerait une sorte de « Marché Commun » au cœur de l’Afrique. Ce sont ces pays qui sont de très loin, les pays les plus riches, potentiellement, de tout le continent africain.

Le concile romain se préoccupe également du problème des missions qui ont, sur beaucoup de points du globe, subi des échecs retentissants ; il y est question de travailler dorénavant la main dans la main avec les missions protestantes. L’œcuménisme se réaliserait ainsi par le bas, d’abord.

Ils ont toutes chances de réussir au Congo pour la raison bien simple que les tribus congolaises sont encore livrées aux superstitions et qu’on ne peut imaginer un Noir devenir un athée. Des étudiants noirs de l’Université libre de Bruxelles, libre-exaministe et franc-maçonne, parcourent ici les bouquineries, à la recherche d’ouvrages sur la magie et les sciences occultes. Il faudra des dizaines d’années, avant qu’ils atteignent le niveau de culture de la moyenne de nos populations.

Je ne doute cependant pas qu’ils y parviendront car les Noirs du Congo, des Bantous et des Bakongos en majorité, sont des types très intelligents et dans le fond, sans préjugés. Tous les bouleversements auxquels ils assistent, ne font qu’aiguiser leur esprit, et des influences de toutes sortes jouent pour leur faire comprendre que les « Pères » et les « Monseigneurs » ne leur ont pas tout dit et qu’il y a encore énormément à apprendre de ces sacrés blancs. Une autre caractéristique des Noirs du Congo après leur intelligence, est l’absence d’esprit de rancune ou de vengeance ; ils sont bon copains, mais ils sont volages, changeant leur fusil d’épaule avec une désinvolture déconcertante, n’ayant jamais peur de se contredire, d’une heure à l’autre, et prenant la vie toujours du bon côté…

Cette note est devenue plus longue que je n’avais voulu, je m’en excuse. Il faudra encore revenir à cette question.

J. D. S.