L’Opus dei

, par  Sabadell (Diego) , popularité : 3%

Cet article est inspiré d’un document fourni par le CARE [1].

Origines

La « Société sacerdotale de la Sainte Croix et de l’Opus Dei », fondée par le Père José Maria Escrivà de Balaguer, en 1928, fut approuvée canoniquement par le Saint-Siège, par le décret « Primum inter instituta », le 16 juin 1950 comme institution séculière de l’Église. L’objectif de cette institution est « d’atteindre la perfection chrétienne et d’exercer pleinement l’apostolat en pratiquant dans le siècle et au moyen du siècle les conseils évangéliques ». Une des normes secrètes de l’Opus Dei fixe comme tâche de « réaliser l’œuvre de l’apostolat au moyen de la rénovation de la vie chrétienne, en la rendant authentique », et insiste sur « propager la vie chrétienne dans les pays où elle est peu développée ». De cette manière, l’Opus a établi des antennes à Rome, Lisbonne, Paris, Londres, New York, Chicago, Buenos Aires, Mexico, Santiago du Chili, etc. Au total, il compte plus de cent résidences dans le monde entier et le « collège romain de la Sainte Croix » à Rome, où actuellement suivent des études de droit canonique près de 90 membres de l’Opus, parmi lesquels seuls quelques-uns se préparent à être prêtres.

Les membres de l’Opus agissent en privé, et par période, c’est-à-dire d’abord six mois, après un an, deux, etc. Les trois vœux de pauvreté, obéissance, chasteté, sont suivis par une certaine catégorie et bien qu’ils puissent également devenir prêtres (il y en a quelque 50 en Espagne, à Rome, et en Amérique), ils mènent une vie professionnelle absolument normale, et naturellement, les non-prêtres s’habillent en civil. Cette faculté de se mêler parmi les gens et de passer inaperçu a créé autour de la Compagnie une légende de mystère et de méfiance, et vu ses procédés, on la considère comme une espèce de franc-maçonnerie. Son guide et aussi sa clé et sa tactique est le livre « Chemin » du père Escrivà.

Fonctionnement

À côté des membres de la Société qui font trois vœux (qui s’appellent sociétaires « supernuméraires », et qui peuvent être prêtres ou laïcs), il y a les sociétaires « numéraires » qui ne prononcent pas les trois vœux et qui sont mariés normalement. Ils versent des cotisations à la Société et doivent faire un minimum de pratiques religieuses et de prières établies par la Compagnie et se soumettre à une discipline et à la direction spirituelle de leurs prêtres. Ces sociétaires forment en pratique ce que les congrégations religieuses appellent le troisième ordre. La Société est dirigée par un Conseil Général qui était à Madrid jusqu’à son transfert à Rome. Outre le Président, Général et fondateur, le père Escrivà, supérieur de l’abbaye de Montserrat.

Buts

Si, face à la réforme protestante, l’espagnol Loyola a surgi précisément avec la Compagnie de Jésus, l’Opus Dei, création d’un autre espagnol, apparaît dans notre ère industrielle avec un nouveau style de lutte et de prosélytisme religieux laïc des affaires, de l’industrie et de la vie professionnelle et universitaire. Tandis que les jésuites cultivent et contrôlent depuis les centres d’enseignement secondaire les familles bourgeoises, l’Opus se consacre de préférence aux universitaires, et plus spécialement à ceux qui suivent les carrières techniques, comme les ingénieurs, les médecins, et les architectes. Il faut reconnaître qu’une bonne partie de son succès est due au magnifique matériel humain qu’ils trouvèrent tout de suite après la guerre civile, et dont les jésuites ne surent pas profiter, absorbés qu’ils étaient par leurs vieilles formes de « captation ».

L’Opus et l’université

Cependant, ce halo de mystère que les jeunes perçoivent dans l’Opus à cause du comportement de ses membres, fait que les étudiants repoussent les tentatives de captation et ne cachent pas leur hostilité envers les camarades dont on sait qu’ils « sont de l’Opus ». Les membres de l’Opus utilisent les chaires uniquement comme moyen pour placer leurs hommes, sans véritable objectif pédagogique, peut-être parce que, intellectuellement, ils sont plus que médiocres, sauf quelques exceptions, dont nous avons fait mention [2]. Leur désir d’occuper des charges politiques les oblige à abandonner les chaires. L’actuel ministre du Commerce, Ullastres (aujourd’hui professeur à l’Université de Madrid), quand il obtint la chaire d’Économie à l’Université de Murcie, ne daigna même pas en prendre possession, ce qui lui valut d’être blâmé par le doyen de la faculté.

L’Opus et l’économie]]]

Directement, sans posséder de grandes propriétés agricoles ou industrielles à son nom, comme il en est généralement dans les autres ordres religieux, sans avoir besoin de chercher des dons, des héritages, ou des legs religieux, trop ostensibles et toujours exposés au risque d’un nouveau démembrement dans un pays aux changements aussi radicaux que l’Espagne, la Compagnie dispose en abondance du principal ressort : l’argent. Il est curieux de constater que, tandis que l’infiltration universitaire achoppe sur des difficultés et éveille des soupçons, il y ait eu beaucoup de progrès, ces derniers temps, dans la captation de puissants industriels, politiciens, et hommes d’affaires. Tout cela explique la vertigineuse expansion en spirale de l’Opus en Espagne, dont une indéniable manifestation est l’actuelle prise en main des principaux ressorts de l’économie (telles les grandes banques espagnoles).

Un aspect important des activités de l’Opus est constitué par les sociétés immobilières. Certaines sont devenues des affaires prospères et sont une source des principaux revenus de l’Opus. L’industrie cinématographique a été également touchée, avec des films comme la série rose de Romy Schneider, dont la moralité est moins importante que les bénéfices qu’on en tire.

Un cas intéressant est celui de la Banque d’Andorre. En théorie, il s’agit du « Crédit Andorrà ». L’évêque de Urgel, co-prince d’Andorre, avec la France, a été gagné par l’Opus. La situation du pays permet le trafic de devises, ainsi que des invasions de capitaux hors d’Espagne. Le ministre du Commerce Ullastres couvre ces opérations illégales, puisque membre de l’Opus.

L’Opus et la culture

L’obsession de l’Opus a été de combattre « L’Institution Libre d’Enseignement » (foyer laïc de la fin du 19e) et l’enseignement laïc instauré par la république en 1931.

En 1940, le ministre de l’éducation, favorable à l’Opus, autorise la création du « Conseil de Recherches Scientifiques » qui sert de (… manque un mot) à l’Opus. Le ministre suivant, catholique libéral tenta de soustraire ce centre à l’Opus, mais il échoua, et fut remplacé, à cause des menées de Carlos Serer, théoricien de l’Opus. Carlos Serer est partisan d’un « Kulturkampf » espagnol, c’est-à-dire, une culture dirigée, anticommuniste, etc. « Notre pays a besoin d’une conscience nationale construite sur sa foi traditionnelle catholique, et il doit obtenir son unité spirituelle intérieure dans cette tradition (… cette raisonnable attitude d’éloignement n’exclut pas le paradoxe selon lequel l’Espagne est, en revanche, prête à seconder tout ce qui peut supposer la rechristianisation de l’Europe par la Paix ou par la guerre » (La Fuerza Creadora de la Libertad, page 76).

De plus, l’Opus contrôle de nombreuses publications et éditions de livres : “Actualidad Española, Punta Europa, Diaro de Leon, Correo Catalan, etc.”

L’inquisition qu’établit l’Opus étouffe les rares foyers de culture qui restent en Espagne.

L’Opus et la politique

Toutes ces manœuvres secrètes s’orientent-elles vers un objectif politique déterminé ?

La Compagnie affirme sans ambages que non, ceci pour la galerie. L’Opus n’a pas dévoilé ses buts, mais d’après l’idéologie commune à ses membres, quelques conclusions peuvent être tirées. Mépris des masses, culte des minorités, conservatisme. C’est sur ce schéma réactionnaire et conservateur, que se développe une idéologie orientée vers le corporatisme, le réformisme, afin de maintenir les privilèges des castes supérieures. La “tradition” offre le cadre de ce réformisme : la monarchie autoritaire, la famille chrétienne traditionnelle, le village, la corporation médiévale actualisée, les nombreuses déclarations d’anticommunisme et d’antiprotestantisme d’Occident et d’Orient, montrent que l’Opus pense le 20e siècle comme le 16e, et que les solutions proposées sont une “restructuration” de l’inquisition sous toutes ses formes.

L’Opus et le gouvernement franquiste

L’ascension de l’Opus au moment où la Phalange décline est symptomatique.

La Révolution Nationale Syndicale rêvée par la Phalange est remplacée par l’Espagne catholique et traditionnelle. L’Opus se présente comme troisième force entre la Phalange et l’armée, nettement monarchiste vers 1956. Aujourd’hui, le changement ministériel de juillet, après les grèves de cette année, a renforcé la position de l’Opus dans sa domination de l’industrie, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus puissant et profond en Espagne.

Conclusion

Il serait trop facile de croire que la France est épargnée par ce fléau. On signale des cas isolés d’activités de l’Opus Dei à Paris, à Pau. Il faut comprendre que l’Opus Dei est l’idéologie de la classe possédante et qu’elle deviendra peut-être aussi celle du capitalisme. Et cela est bien plus dangereux que Teilhard de Chardin, dont la revue Planète montre pourtant comment on peut s’en servir pour justifier un futur fascisme.

Diego Sabadell

Bibliographie :

  • Esprit, septembre 1956 (c’est-à-dire juillet 1957).
  • Nuestro Tiempo, juillet 1958, Tribuna Socialista, n° 3.
  • Canard Enchaîné (vers 1960, date perdue).
  • Chronique Espagne n° 141, 166, 168, 171, 174, 181, 185, 187, 208, 237, 246, 247.

[1Comité d’Aide à la Résistance Espagnole – Mme Audry, ccp Paris 18.654-23 ; 20 rue du Ramelagh-16e.

[2En novembre 1961 a été inauguré en Navarre une université de l’Opus en présence de ministres. Il s’agit de former « des minorités dirigeantes choisies pour… un ordre nouveau.