Collectivités volontaires en Israël

mercredi 26 mars 2014

Les éléments les plus importants pour comprendre les kibboutzim sont les suivants :

1. les kibboutzim ont maintenu leur production collective sans aucune relation d’employeur à employé parmi leurs membres, ni direction autoritaire de leur production. Toutefois, les décisions concernant la production sont prises à présent, moins par le groupe entier que par les comités.

2. les kibboutzim ont maintenu une forme collective et presque égalitaire de vie sociale et de consommation. Par des liens sociaux étroits entre leurs membres et par le fait d’élever leurs enfants en communauté, les kibboutzim ont prouvé qu’une telle vie sociale collective est non seulement viable, mais présente de nombreux avantages, bien que naturellement, tous les problèmes n’en soient pas pour autant résolus.

3. au commencement, aucun contrôle du genre de ceux exercés par les gouvernements, les églises ou la presse en ce qui concerne les idées ou les opinions politiques n’existait dans la plupart des kibboutzim. Aujourd’hui, cette forme de pression et de contrôle existe sur les idées politiques dans plusieurs kibboutzim.

4. les kibboutzim n’influencent que très légèrement les problèmes et les activités des autres travailleurs, du fait que la lutte des classes est aujourd’hui très faible dans le pays. Toutefois, les kibboutzim ne sont pas apolitiques et constituent l’opposition de gauche dans le pays.

5. les kibboutzim n’ont pas été établis sur la seule base de l’idéalisme. Ils ont été soutenus – volontairement ou non – par les Juifs qui venaient chercher refuge en Palestine parce qu’il leur était presque impossible de construire autrement une base de production pour la population juive et l’État d’Israël, qui, au début, tenta de limiter et de modifier les kibboutzim, dut les accepter comme étant une nécessité pour le développement et la défense du pays.

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Avant d’examiner ces questions, il est utile d’avoir quelques informations d’ordre général :

Il y a aujourd’hui environ 225 kibboutzim en Israël, où vivent environ 80 000 personnes. Les plus petits et les plus récents ont environ 30 membres avec quelques enfants. Les plus grands environ 1 000 membres, sur une population d’environ 3 000 personnes (la plupart son des enfants ou des parents de membres ; un homme et sa femme sont membres individuellement).

Les kibboutzim sont avant tout agricoles. La terre est louée, en effet, sans limitation de durée, par l’Organisation des terres publiques juives ; les bâtiments et l’équipement furent payés au début par des emprunts consentis par les organisations publiques et, plus tard, par les profits réalisés par les kibboutzim. La production des kibboutzim est vendue par l’intermédiaire d’une coopérative à l’échelon national. De plus, tous les plus grands kibboutzim possèdent de petits ateliers ou même des usines de moyenne importance qui assurent la mise en boîtes et l’emballage des aliments produits, la fabrication de tuyaux de plastique, de produits détergents, d’instruments aratoires, de mobilier, etc. Ces usines sont établies par le kibboutz dans ce but d’accroître ses revenus, et aussi pour permettre aux membres qui ne peuvent assurer un travail productif dans l’agriculture, ou dans une autre activité du kibboutz de ne pas demeurer des membres improductifs.

Environ la moitié des travaux du kibboutz ont une production directement commercialisable : fermes et ateliers. L’autre moitié des travaux sont nécessités par le travail et la vie des gens : atelier de réparation des machines agricoles et de fabrication d’outillage, construction de bâtiments et menuiserie, cantine, blanchisserie, confection de vêtements et ravaudage, nurserie, maisons d’enfants et écoles pour chaque âge, entretien et embellissement, hygiène, activités publiques de la Fédération des kibboutzim.

Il existe trois fédérations de kibboutzim comprenant environ 70 kibboutzim chacune (il existe d’autre part une dizaine de kibboutzim religieux qui forment un groupe séparé et au moins un kibboutz ayant quitté sa fédération dans le but de réaliser de plus grands profits sans les avantages et inconvénients qu’implique l’appartenance à une fédération).

Chaque fédération possède un caractère politique et culturel particulier : deux fédérations sont surtout marxistes, mais présentent, bien que de façon non explicite et souvent même sans en avoir conscience, des caractéristiques anarchistes. Ces deux fédérations sont anti-occidentales et naturellement anti-religieuses. La différence entre ces deux fédérations réside surtout dans le fait que l’une est plus pro-arabe et l’autre plus orientée vers le militantisme nationaliste. La troisième fédération est social-démocrate et pro-occidentale.

Chaque fédération entretient un département pour conseiller et aider ses kibboutzim dans les domaines économiques, social et de l’éducation ; la fédération oriente l’aide des kibboutzim forts et développés au bénéfice de ceux qui sont faibles ou en voie de développement, notamment en envoyant travailler dans ces derniers, des membres expérimentés. Elle organise aussi les activités politiques et culturelles dans le pays : journaux, magazines, édition, activité du parti parlementaire qui est organisé par chacune des deux fédérations de gauche. La troisième fédération ne possède pas son parti propre, mais constitue elle-même l’aile gauche du parti social-démocrate.

Bien que chaque kibboutz et fédération vote certaines règles, aucune n’a édicté de constitution définie. Un kibboutz est libre de quitter sa fédération. Si une scission intervient au sein d’un kibboutz à propos de questions politiques (quelques cas se sont produits), la minorité reçoit une part de la terre du kibboutz et y construit ses nouvelles installations. Chaque kibboutz, dans son Assemblée Générale, accepte (rarement rejette) les candidats au titre de membre. Un membre garde la liberté de quitter le kibboutz lorsqu’il le désire ; ainsi en Israël on rencontre beaucoup de gens qui furent une fois dans leur vie membre d’un kibboutz.

Indépendamment des kibboutzim, il existe en Israël une dizaine de villages semi-collectifs dans lesquels la production est collective et le revenu divisé égalitairement entre les familles. Chaque famille a sa maison particulière, les enfants vivent avec leurs parents et les mères partagent leur temps de travail entre leur maison et la collectivité.

Il existe aussi un grand nombre (quelques centaines) de villages coopératifs dans lesquels chaque famille a une égale parcelle de terre et où les gros travaux et l’emploi des machines agricoles sont coopératifs. L’emploi d’ouvriers agricoles ou de saisonniers n’y est pas autorisé. Dans ces villages chaque famille tire son revenu de son propre travail sur sa propre parcelle.

Nous nous bornerons dans le cadre de cet article à ne considérer que les kibboutzim.

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Les premiers kibboutzim furent établis peu après 1900 par de jeunes Juifs qui venaient de Russie pour vivre en Palestine. Ils étaient des gens de la classe moyenne imprégnés par diverses idées socialistes et anarchistes, dévoués à l’idéal du travail productif et impatients de construire une terre d’accueil pour les Juifs persécutés d’Europe.

Ils trouvèrent que les Juifs qui étaient venus avant eux de Russie avaient édifié des fermes sur lesquelles ils employaient les paysans arabes et les nouveaux immigrants ne pouvaient trouver de travail du fait qu’ils ne pouvaient vivre avec un salaire aussi insignifiant que celui avec lequel vivaient les Arabes de l’endroit. Quelques-uns des nouveaux immigrants décidèrent alors de devenir des producteurs collectifs, plutôt que de rechercher continuellement un emploi. Ils obtinrent du Fonds sioniste, la terre et des prêts pour l’équipement. Pendant des années, ils asséchèrent des marécages et débarrassèrent les champs des pierres qui s’y trouvaient et y édifièrent de petites collectivités fermières.

Au début, leur vie était physiquement très rude. Mais ils étaient animés par l’enthousiasme de l’aventure, autant que par leur idéal élevé de liberté qui leur donnèrent l’élan de créer ces îlots d’une nouvelle forme sociale, aussi détachée de la société passée que les immigrants avaient connue que de celle de leurs nouveaux voisins.

Les membres d’un kibboutz vivaient alors sous des tentes ou de grossières huttes de bois et travaillaient très dur.

Production et consommation étaient collectives et l’égalité était appliquée strictement. Les femmes insistaient pour être égales aux hommes dans le travail. Il n’y avait aucune propriété privée. Chaque membre vivait avec un ou plusieurs autres dans une pièce ou sous tente. Si un homme et une femme décidaient qu’ils souhaitaient vivre ensemble, ils demandaient simplement à l’Assemblée de leur attribuer une pièce pour eux seuls. Les enfants étaient élevés, dès la naissance, dans des maisons d’enfants particulières, où ils formaient une société enfantine égalitaire, soignés par quelques femmes membres du kibboutz.

Tous les membres d’un même kibboutz se réunissaient plusieurs fois par semaine, en Assemblée Générale, en fin de journée, pour trouver des solutions aux problèmes posés par le travail et la vie des kibboutz. Il y avait aussi une intense vie sociale commune : chants, groupes de danse, discussion collective du caractère et du comportement de chacun dans ses relations avec les autres, etc.

Peu à peu les kibboutzim s’agrandirent parce qu’il était essentiel d’augmenter la production agricole et une existence politique pour les immigrants juifs.

Aujourd’hui, l’État juif est hostile aux kibboutzim, mais il ne peut pas tenter de les détruire. Les kibboutzim sont entièrement loyaux envers l’État juif, bien que, depuis 1948, la plupart d’entre eux demandent l’instauration d’un État ouvrier judéo-arabe au lieu de la permanence de l’État juif actuel.

Les kibboutzim ont toujours à l’égard des Arabes une attitude beaucoup plus amicale que le reste de la population juive. Il existe d’ailleurs dans quelques kibboutzim des groupes de jeunes arabes qui vivent et travaillent comme apprentis dans la production et la politique. Avant que les Arabes soient chassés ou aient fui comme réfugiés hors d’Israël, beaucoup de kibboutzim avaient à cœur de conserver d’étroites relations avec les villages arabes. Pourtant aujourd’hui quelques kibboutzim travaillent des terres qui appartiennent à des paysans arabes, réfugiés à l’étranger.

Aujourd’hui, dans les kibboutzim bien établis, le standard de vie est satisfaisant. Chaque couple a un très petit appartement dans des maisons qui, généralement, en comprennent quatre. Les enfants ne vivent pas avec leurs parents, mais passent avec eux toutes leurs heures de liberté de l’après-midi et de la soirée (jusqu’à ce que, devenant des adultes ils préfèrent passer une partie de leur temps libre avec quelque autre de leur âge).

Les enfants étudient à l’école du kibboutz jusqu’à l’âge de 18 ans. Peu après cet âge, ils peuvent poser leur candidature pour devenir membre du kibboutz. Dans les kibboutzim de gauche, la plupart des jeunes deviennent membres du kibboutz alors que dans les kibboutzim social-démocrates, la moitié seulement des jeunes restent au kibboutz à la fin de leur scolarité.

Ils restent généralement dans le même kibboutz, épousant quelqu’un de leur kibboutz ou d’un autre, ou quelqu’un n’appartenant pas au système kibboutz.

Production

Dans chaque kibboutz un certain nombre de membres sont devenus spécialistes des différentes branches de l’agriculture, ce qui permet l’emploi des machines agricoles modernes et l’application de méthodes de culture scientifiques. Après qu’un membre (ou un fils ou une fille qui devient un nouveau membre) a travaillé pendant quelques années, il devient généralement spécialisé dans une branche particulière de travail. Ceux qui ne se sont pas spécialisés reçoivent quotidiennement une tâche parmi les travaux qui doivent être faits ou bien sont affectés au « coup de main » dans une section dont la main d’œuvre est momentanément insuffisante, ou bien encore sont employés aux cuisines, etc.

Un petit nombre de femmes sont employées dans l’agriculture mais la plupart travaillent aux cuisines, au blanchissage, au service, ou assurent les soins et l’enseignement des enfants.

La répartition quotidienne du travail est faite par un petit comité qui est changé chaque année. L’attribution d’un travail permanent à un membre est faite de façon informelle : cela dépend de l’intérêt du membre et du travail demandé et aussi de la nécessité ou non d’adjoindre un nouveau travailleur supplémentaire à ce travail. Si le travail demandé est individuellement important et requiert une formation coûteuse – comme celle d’un enseignant ou d’un ouvrier professionnel – c’est l’ensemble du kibboutz qui prend la décision, qui donne ou non son accord. La décision suprême concernant ce que le kibboutz devrait produire et quelle part du revenu devrait être affectée aux productions ultérieures (ou à la construction de maisons et autres dépenses de consommation) est élaborée et proposée par un grand comité et soumise à l’approbation de l’Assemblée Générale du kibboutz. Les décisions de détail particulières à chaque secteur productif, champs de céréales, orangeraies, atelier d’outillage, cuisines, écoles, etc. sont prises par les responsables de secteurs et les travailleurs permanents de ces secteurs. De plus un secrétaire central à la production assure la solution des problèmes quotidiens. Les responsables de ces fonctions sont élus chaque année par l’Assemblée Générale du kibboutz. Toutefois comme les kibboutzim deviennent de plus en plus importants, les problèmes posés aux responsables de l’économie centrale deviennent de plus en plus compliqués et ces responsables sont souvent choisis parmi les membres auxquels le kibboutz a fait donner une formation spéciale (de trois mois à deux ans) dans ces matières. On constate aussi une tendance de l’Assemblée Générale à devenir passive en ce qui concerne les décisions économiques depuis que la complexité de ces problèmes est devenue telle que, pour pouvoir en juger, il est nécessaire d’en avoir une connaissance particulière. Cependant cela ne signifie pas que l’Assemblée Générale accepte toujours les propositions du secrétaire ou du comité de production.

Les relations de travail sont dans l’ensemble libres et égalitaires. Un responsable de secteur n’est rien de plus qu’un des membres de ce secteur. Parfois une même personne demeure responsable de secteur pendant plusieurs années ; cela se produit lorsque cette personne est de loin la meilleure et la plus active de ce secteur ou bien lorsque personne d’autre n’accepte d’assumer cette tâche. Mais même dans ce cas, non seulement il n’a aucun pouvoir économique sur les autres – son seul pouvoir étant un pouvoir moral – mais il n’a, à aucun moment le sentiment d’être un chef. C’est cela sans doute plus que toute autre chose, qui fait l’unique atmosphère qui est celle du kibboutz. Dans les usines de kibboutz il y a plus souvent un léger caractère de commandement dans les relations des responsables envers les autres membres. Cette situation trouve peut-être sa source dans le fait que, contrairement à l’agriculture, beaucoup d’usines de kibboutz emploient du personnel étranger au kibboutz, en plus des membres du kibboutz qui y travaillent, ou en assurent la direction. Ces dirigeants imposent au personnel des relations de patron à ouvrier. L’emploi des travailleurs est naturellement contraire aux principes des kibboutzim et les kibboutzim ont fait de durs efforts pour y mettre fin et ont d’ailleurs réussi à le réduire ; mais il leur est, du point de vue économique, très difficile de s’en passer.

Dans quelques cas, l’emploi d’un grand nombre de gens de l’extérieur dans les usines des kibboutz a eu sur le kibboutz des conséquences très néfastes : l’atmosphère politico-sociale s’est dégradée et les membres du kibboutz qui dirigeaient l’usine commencèrent à agir comme s’ils en étaient les patrons et allèrent même jusqu’à vivre un peu mieux que les autres membres, dépensant de l’argent, utilisant les automobiles de l’usine, etc.

Le plus grand problème posé par le travail et l’ensemble de la vie du kibboutz est que pour beaucoup de membres, notamment les femmes, le travail n’est pas intéressant.

Les kibboutziens constituent une classe moyenne, non qu’ils soient des bourgeois, mais du fait de leur éducation et de ce qu’ils attendent de la vie, bien que leur dur travail et leur condition de non-exploiteurs les rattachent naturellement à la classe ouvrière.

En conséquence, ils veulent que leur travail même devienne intéressant, mais leur niveau technologique de production n’est pas assez élevé pour le leur permettre.

Consommation

La maison kibboutzienne typique comprend quatre pièces, ou quatre petits appartements, soit une capacité de quatre membres ou couples. Au fur et à mesure que de meilleures maisons sont construites, les anciens membres les occupent généralement, les jeunes prenant leur place dans les habitations moins modernes. À part cela, la consommation est plus égale pour chacun. Tous les repas sont pris dans la salle à manger commune (qui, dans les kibboutzim les plus riches, est souvent un très beau bâtiment) alors que les membres préparent leur thé de l’après-midi dans leur chambre. Chaque membre reçoit le même montant de vêtements neufs et d’équipement personnel varié. Les objets de plus de valeur, comme radios, etc. sont donnés dans quelques kibboutzim à tous les membres en même temps, dans d’autres kibboutzim, les membres les plus anciens sont servis les premiers quand la trésorerie du kibboutz ne permet pas de les acheter tous en une seule fois.

Les membres qui – avec l’accord de leur kibboutz – travaillent à l’extérieur (dans le gouvernement, dans les institutions publiques ou, rarement, dans un emploi technique, pour un employeur privé) donnent leur salaire au kibboutz et reçoivent en retour l’argent suffisant pour couvrir leurs dépenses à l’extérieur. Du temps, en déduction de leur travail, est accordé aux artistes et aux écrivains, mais s’ils vendent leurs œuvres, ils sont supposés en verser le montant au kibboutz.

Quelques inégalités demeurent en raison, d’une part, de ce que certains membres reçoivent de leurs parents ou relations, de nombreux cadeaux, et d’autre part, du fait que quelques-uns, parmi ceux qui travaillent à l’extérieur, ont l’occasion de s’acheter différentes choses et de vivre mieux lorsqu’ils sont en ville.

Aucun membre de kibboutz n’est supposé avoir d’argent, et ceux qui perçoivent des dommages de guerre, en raison des atrocités nazies, dont ils furent victimes, doivent remettre ces fonds au kibboutz. (Toutefois, il y a eu quelques cas de membres ayant passé outre à la règle kibboutzienne et qui préférèrent quitter le kibboutz plutôt que de renoncer à ces fonds).

Le kibboutz fournit à ses membres tout ce dont ils ont besoin, y compris les cigarettes pour ceux qui fument, la biscuiterie pour consommer chez soi, et les gâteaux et vins pour les réceptions personnelles des membres ou leurs réunions familiales. Chaque membre reçoit un peu d’argent lorsqu’il se rend à la ville ou pour ses (courts) congés annuels. Quelques kibboutzim envoient chaque année un petit nombre de ses membres passer leurs vacances en Europe.

Il y a de nombreux petits problèmes au sujet de l’égalité. Par exemple : les membres qui ne fument pas devront-ils recevoir un supplément de chocolat en compensation des cigarettes que les fumeurs reçoivent (il a été décidé que non), etc.

L’égalité dans la consommation est protégée par la consommation collective, par exemple : le fait que les kibboutziens prennent leurs repas ensemble plutôt que de recevoir une même somme d’argent à dépenser en nourriture. Il existe une pression tendant à réduire le caractère collectif de la consommation de telle sorte que les gens puissent varier le choix des choses selon leurs goûts individuels. Il n’y a aucune pression contre l’égalité ; le seul mécontentement qui existe n’est pas contre l’égalité, mais contre l’inégalité que constitue le fait qu’un petit nombre de membres parviennent à se créer une vie plus agréable que celle des autres.

Vie sociale

Le kibboutz organise des concerts, des conférences, des projections cinématographiques, des cercles d’études, des fêtes locales, l’action politique dans la région, etc. Il existe aussi un comité qui prend en considération les problèmes individuels à la demande des membres, par exemple les demandes spéciales de consommation particulières ou les besoins personnels des membres (chaque membre a le droit de faire venir ses parents pour vivre au kibboutz en tant qu’invité permanents ; un membre peut désirer s’absenter du kibboutz pour quelque temps, pour des motifs personnels, etc.). Tous ces problèmes reçoivent leur solution de ce Comité dont la presque totalité des membres sont changés chaque année par l’Assemblée Générale. Dans chaque kibboutz et notamment dans les plus anciens, des cercles d’amis se forment de façon informelle : des gens se rendent visite pour le thé, d’autres se lient d’une amitié intime, des attirances plus ou moins secrètes se tissent entre hommes et femmes, etc. Tout cela constitue une source de commérages, ce qui n’est pas étonnant si l’on considère qu’un kibboutz a les dimensions d’un petit village et que les kibboutziens travaillent et vivent en une communauté plus étroitement close qu’aucune autre. Quelques personnes souffrent de se voir contrôlées par l’opinion publique et les regards braqués sur leur intimité. Il y a au kibboutz un degré d’intimité qui suffit pour la plupart des gens, mais pas pour toutes les personnalités ni toutes les situations de la vie.

La plupart des kibboutziens ont parmi leurs membres des gens plus « éminents » que d’autres (plus connus et plus actifs) ou plus respectés, ou plus aimés, soit qu’ils soient importants politiquement ou intellectuellement dans le pays, ou qu’ils soient particulièrement compétents pour les problèmes sociaux ou économiques du kibboutz, ou encore parce qu’ils travaillent plus sérieusement ou sont d’un caractère agréable et intéressant. Les gens qui sont plus instruits techniquement ou économiquement et qui sont souvent en position de prendre les décisions relatives à la production ne sont pas nécessairement admirés ou aimés pour cela. Il n’existe rien qui ressemble à une classe dirigeante ou à un contrôle des institutions ou des personnes, rien qui ressemble à un pouvoir que ces gens auraient sur les autres membres, rien non plus qui ressemble à un respect ou à une peur qu’ils pourraient inspirer s’ils assumaient les mêmes fonctions ailleurs que dans un kibboutz. Une seule exception majeure : le contrôle politique effectué par la fédération.

En principe il ne devrait y avoir aucun contrôle. Les gens qui travaillent dans la fédération sont des membres de kibboutz qui ont été délégués par leur kibboutz, pour une période plus ou moins longue, pour faire ce travail. La politique et l’action de chaque fédération sont discutées dans les Assemblées Générales de chaque kibboutz et les décisions sont prises par l’Assemblée fédérale des délégués de kibboutz. Toutefois chaque fédération a une petite équipe de leaders qui a continué presque depuis le début avec ses suiveurs qui font ce qu’ils disent et sans aucune opposition intérieure active. C’est au sein de la fédération qui est la plus à gauche que la situation créée par la présence d’un tel appareil politique est le plus grave. Les nouveaux membres, ou ceux dont les vues sont différentes, peuvent difficilement avoir prise sur les décisions de la fédération. Chaque fédération essaie d’influencer et de contrôler les vues politiques de ses kibboutzim. Il y a environ 10 ans, les kibboutziens membres du Parti Communiste ou présumés tels, furent expulsés des kibboutzim sous l’accusation d’être en train de former des cellules scissionnistes secrètes dans leur kibboutzim.

La façon d’élever les enfants est une des caractéristiques uniques et des plus belles réussites du kibboutz. Dans presque tous les kibboutzim les enfants ne vivent pas avec leurs parents même dès leur plus petite enfance. Les nourrissons sont mis dans des nurseries, confiés aux soins d’une kibboutzienne pour environ 6 enfants. La mère est dispensée d’une partie de son travail pour pouvoir venir s’occuper de son bébé. Plus tard, groupés par 8 ou plus, les enfants passeront toute leur enfance ensemble. Ils ont leur propre maison, avec des pièces pour dormir, pour manger, et pour jouer et plus tard, pour étudier ; une kibboutzienne prend soin d’eux pour plusieurs années. Plusieurs fois au cours de leur enfance, ils quittent leur maison pour une autre, mieux adaptée à leur stade d’évolution. Dans leur maison, ils font une partie du travail, et ont une responsabilité de groupe envers chacun. Les enfants, souvent, deviennent entièrement attachés au membre du kibboutz qui prend soin d’eux, bien que ce dernier ne fasse rien qui soit de nature à altérer leurs relations avec leurs parents, avec qui ils passent chaque après-midi. En général, les parents demeurent les adultes les plus importants dans la vie de l’enfant et les enfants pour leurs parents dans le kibboutz sont tout aussi importants que n’importe où ailleurs dans le monde.

L’inhabituelle façon d’élever les enfants et l’environnement social qu’ils ont au kibboutz ont quelques conséquences qui sont difficiles à décrire. Bien qu’il soit impossible de dire quoi que ce soit de définitif, ces enfants semblent plus actifs et alertes, encore qu’avec peut-être quelques problèmes émotionnels pour quelques-uns d’entre eux, dus aux contacts inadéquats avec la mère. Quand ils grandissent, ils sont dans l’ensemble plus doux, plus attrayants, peut-être moins ambitieux, certainement plus socialement responsables que les enfants de la ville, et ils sont, de loin, supérieurs aux enfants des villages ordinaires. Quelques-unes des mères souhaiteraient pouvoir avoir leur enfant à la maison durant la prime enfance. Toutes ne pensent pas ainsi, et les pères y sont opposés.

Le kibboutz dans la société

L’idéologie du kibboutz n’était pas de former seulement une société idéale ou isolée. Les gens avaient aussi la nécessité de gagner leur vie dans un pays qui n’offrait que peu de possibilités d’emploi. Ils eurent la fonction sociale et l’idéologie, de rendre productif un pays non développé, de nourrir la population juive et d’établir et de défendre une terre d’accueil pour les Juifs. Cela impliqua des relations inégales et inamicales envers les paysans arabes et une réduction des intérêts non juifs ; cela implique aussi, aujourd’hui une soumission aux institutions juives actuelles (alors qu’avant, les kibboutzim ne furent pas soumis aux institutions britanniques de Palestine). Néanmoins, les kibboutzim eurent une fonction réelle dans le pays. Par exemple pendant que les propriétaires fonciers juifs précipitaient la plantation d’orangeraies, parce qu’ainsi ils étaient assurés de pouvoir réaliser le maximum de profits, poussant la Palestine juive vers la position de colonie à culture unique, les kibboutzim, eux, firent des cultures variées d’aliments parce qu’ils voulaient produire ce dont il y avait socialement besoin et aussi être indépendants des crises du « business ».

Pendant le boycottage arabe en 1936, les Juifs n’auraient pu survivre que très difficilement sans les aliments variés produits par les kibboutzim. Les kibboutzim ont toujours été le résultat de la conjonction des idéaux et d’une réelle fonction sociale dans une situation historique particulière. Bien qu’ils représentent l’élément principal de la gauche du pays, ils n’ont jamais beaucoup compté dans la lutte des travailleurs salariés. Quand la lutte des classes était la plus dure en Palestine ils furent principalement combattus par les ouvriers. Lorsqu’il y a une longue grève, les grévistes peuvent obtenir du travail dans les kibboutzim ; mais en dehors d’une telle aide aux ouvriers, les kibboutzim ne peuvent pas faire grand-chose pour améliorer la condition des travailleurs et changer le caractère de l’économie.

Aujourd’hui, beaucoup de gens et plus particulièrement les fils et les filles des kibboutzim, considèrent le kibboutz non comme une utopie finale ou comme un élément utile dans le combat de classe, mais comme un endroit qui, malgré certaines insuffisances (dues à ses dimensions, son caractère rural, quelques limitations d’ordre culturel et personnel), offre la meilleure façon de vivre par ses relations économiques et son atmosphère humaine constructive dégagée de l’oppression, et est la meilleure qualité humaine moyenne (même si quelques-uns des gens les plus capables quittent parfois le kibboutz parce que les possibilités de travail qui leur sont offertes par le monde extérieur sont pour eux trop attirantes).

L’atmosphère et les gens du kibboutz nous permettent de mieux voir combien la vie peut être meilleure quand il n’y a plus aucune exploitation, plus aucun contrôle extérieur sur le travail et peu de contrôle sur la vie et les idées et aucune différence sensible entre les revenus.

Z.H.