Témoignages espagnols

mardi 25 mars 2014
par  Renof (Israël), Simon

Un camarade d’ICO (Informations et Correspondance Ouvrière) et un camarade de NR ont pris contact avec des ouvriers espagnols pendant l’été. Voici rapportés de leur voyage deux témoignages : l’un provenant de la région des Asturies, l’autre de Bilbao. Ces textes ont également été publiés dans leur numéro de septembre par nos camarades d’ICO.


UN MINEUR DU PUITS NICOLASA DE MIERES (près d’Oviedo, Asturies)


Mieres est une ville minière et industrielle de 60 000 habitants, située au fond d’une vallée profonde, dans la fumée des usines et des hauts fourneaux. On y respire une atmosphère étouffante et desséchante, tout est gris, les murs sont usés à force de gratter les inscriptions, à hauteur d’hommes. Le puits Nicolasa, d’où partit la grève de mars qui s’étendit à presque toute l’Espagne, est de l’autre côté de la ville, il est encore en grève lorsque nous y allons. Nous tentons vainement d’y arriver par un côté de la ville, finalement de l’autre nous y arrivons après avoir traversé une dizaine de lignes de chemin de fer. Ablaña, village gris, ratatiné ; à travers un labyrinthe de ruelles, un retraité de la mine croit que nous cherchons du travail, nous indique le chemin : “ c’est à une demie-heure de marche ”. C’est un chemin pour jeep, au creux de la vallée, où on doit tenir le vélo à la main ; au-dessus de l’autre côté longeant presque la crête, il y a une ligne de chemin de fer, neuve, avec traction électrique, dernier modèle, qui emmène le charbon. Un ouvrier isolé descend, il marche vite, il a les traits tirés :

“ — Vous travaillez à la mine – nous sommes français, on voudrait vous poser des questions,

— Venir de si loin pour chercher du travail…

— Non, on ne vient pas pour ça, on veut savoir comment on vit ” (il se durcit, il nous regarde profondément, et serre mon poignet) :

— Vous voulez savoir comment on vit ? Eh bien ! Voilà : ici on est des esclaves, l’ouvrier espagnol serait le meilleur du monde pour la production, mais on ne le paie pas, et il ne produit pas. Dimanche (on est mardi) des belges sont venus faire des discours à Oviedo devant le maire, les autorités. Ils ont dit que l’ouvrier espagnol est le plus travailleur et le plus sérieux. Ici, si on nous paie, nous produisons. Si on nous donnait carte blanche pour sortir, personne ne resterait, pas même le pointeur. L’autre jour un belge est venu avec une liste pour 200 noms, et moi je n’ai pas pu y aller parce je vis loin, et n’étais pas au courant ; mais je crois qu’on se jetait même par les fenêtres, parce que la police et la garde civile ont dû venir.

On ne nous laisse pas sortir d’Espagne, on nous traite de voyous ; eh bien, qu’on nous laisse gagner notre vie, parce que l’ouvrier espagnol, si on ne le paie pas, il ne produit pas, on est à bout.

Un comte, de je ne sais où a embarqué le mois dernier, à Mieres, 40 millions : l’argent des mineurs. Ce qu’il y a, c’est trop de suceurs, d’employés de bureaux, d’ingénieurs, de maquereaux, et de merde…

Ici, il y a eu deux mois de grève ; après on a sorti 1 200 wagons par jour, et on s’est aperçu qu’on était payé pareil. Alors, on est descendu jusqu’à 100. Et on serait allé jusqu’à 50 ; après, il y a eu les 21 jours de grève, le puits est modernisé depuis deux ans, il produit plus que tous les autres ici.

J’ai un frère en Belgique, et trois cousins germains du côté de ma femme en Allemagne, et ils gagnent leur vie. Mais nous, on est au fond, esclaves, on ne peut pas vivre, on est dégueulasse. Désespérés complètement ; putain celle qui m’a fait. J’ai deux heures de chemin pour venir ici dans la mine, quelle saloperie !

Je gagne 40 [1] par jour, pour 7 heures (6 jours par semaine) ; je travaille de 16 à 23 heures ; je me douche, il est 23 heures 30 et j’arrive chez moi à 2 heures du matin. Je me lève, je travaille 5 heures (c’est son second travail) et je vais à la mine ; je gagne 3 000 pour ça, que dalle ! Je vis à 3 kilomètres ; à Mieres le loyer est de 800 par mois, je ne peux pas, ça non ; où je suis je paie 50 par semaine ; j’ai deux enfants, j’ai 28 ans ; comme moi, y en a 50 000. Je suis ici depuis 7 mois, avant je travaillais aux champs. Je dormais de 11 à 12, et de 22 à 23, et si on m’avait payé je serais capitaliste.

Quand il y a eu la grève de 21 jours j’ai trouvé un travail de terrassier, à 10 par heure, et ça vaut le coup.

Je suis arrivé ici, et ça m’a coûté 1 000 de déménagement ; après il y a eu deux mois de grève, maintenant celle-ci, il n’y a plus de réserve, c’est le bout, et comme moi 50 000.

À la fonderie de Mieres (Fabrica) si on laissait les gars partir, personne ne resterait, et les employés de bureaux, qu’est-ce qu’ils feraient ? Qu’ils aillent se faire foutre, parce que c’est l’argent des mineurs qui les paient.

Lundi, je suis revenu de mon travail de terrassier et j’ai appris cette histoire des Belges à Oviedo, je l’aurais su j’y serais allé, ça devait être terrible. Ma femme m’a dit qu’il était arrivé trois ou quatre paperasses, mais moi, qu’est-ce que j’en sais, j’ai rien entendu. Je devais prendre le travail à 7 heures, eh bien ! Putain d’envie que j’avais d’aller travailler, je me suis levé tout tranquillement à 8 heures et je suis arrivé à 9 heures 30. J’ai vu mon contremaître, il buvait une bouteille de vin, il sourit, et me dit que je suis sur la liste pour 16 heures. Je lui dis que je n’ai pas de casse-croûte et que je rendre chez moi. Je reviendrai demain. Les employés de bureau, ils ont la semaine anglaise, et nous qui sommes au fond, qui donnons l’argent, on n’a rien. Vous croyez qu’on a le droit (de faire ça) ?

40 ou 50 ont été congédiés, des jeunes de 31 ans, qui travaillaient depuis 12 ans à la mine, maintenant, qu’est-ce qu’ils vont faire ? Ici, tu obtiens la paperasse pour partir, et à la frontière, on ne te laisse pas sortir. Vous croyez qu’on a le droit ? Ici, on est les plus esclaves du monde. Quand je mets trois piquets de soutènement on me paie moins que quand j’en mets un, vous croyez qu’on a le droit ? Mon mois d’août était bon, je suis arrivé à 91 par jour, maintenant je gagne 40 c’est pas possible. Je connais un garde civil en Castille, si je peux je m’en vais. Je crois qu’il n’y aura plus de grève, parce que c’est pas possible quand la situation sera normale ; tout le monde va s’en aller, s’il vient un type pour la Belgique ou je ne sais où, je m’en vais le premier et je ne perds pas une minute de plus ; et après, c’est comme si je ne l’avais jamais vécu ; et rien de plus.

50 ont été arrêtés, envoyés au travail forcé à Almeria ; vous croyez qu’on a le droit ? On n’a jamais été esclave comme ici, et rien de plus.

Je vous dis la vérité, comme moi il y en a 50 000. Pas la peine d’aller plus loin, on ne vous laissera pas passer, il y a des gardes et la police viendra, et ce sera pire. Quand vous parlez à un ouvrier, il faut parler à voix basse, faire attention ; quand la situation sera normale dans 8 jours, tous vont demander leur paie, et vous verrez comme ils discuteront en bas dans le village. ”

Il parle avec l’accent paysan, d’un air fatigué, il agite les poings, baisse la voix quand passent d’autres mineurs, baissant la tête et se tournant du côté des arbres. Par moment, il bégaie, tellement il est bouleversé. Il s’éloigne à grands pas, comme s’il ne s’était pas arrêté.

UN MONTEUR-SOUDEUR DE LA NAVAL À SESTAO (banlieue industrielle de Bilbao)

Nous nous trouvons à Sestao, faubourg industriel de Bilbao. Nous sommes dans une avenue où passent les ouvriers qui se rendent à la Naval [2]. C’est une avenue propre, d’un côté, des maisons pour ouvriers, semi taudis, de l’autre en contrebas, des ateliers, des hauts-fourneaux, des usines, le port dans le fond. Des ouvriers passent, tenue de travail casse-croûte à la main ; bouteille dans la poche.

“ — Vous allez au travail ?

— Oui.

— Nous sommes français, pouvons-nous vous poser des questions ?

— Oui, je crois que oui.

— Combien d’heures faites-vous par jour ?

— 8 heures, de 14 à 22 heures ”

— Et vous travaillez 6 jours par semaine ?

— Oui.

— Vous gagnez suffisamment ?

— Oui, 1 100 par semaine. Je suis soudeur-monteur, je vis bien, je paie 300 de loyer par semaine.

— C’est cher ?

— Non, c’est bon marché.

Ça me fait 100 par jour de salaire, à la Naval on gagne une moyenne de 660. J’ai travaillé comme monteur dans une mine de charbon au Léon ; les mineurs gagnaient 200 par semaine, avec 36 par jour [3].

Dans les champs, les paysans ne peuvent travailler que 6 mois par an, le reste de l’année, il n’y a rien à faire, pratiquement, alors comme ils gagnent 70 par jour, ça leur fait en réalité 35, encore moins qu’un ouvrier. Ici, dans les champs, c’est ce qu’il y a de pire, ce n’est pareil dans aucun pays. Ici en Espagne, l’ouvrier a des facilités, les bars sont ouverts de 5 heures 30 à 3 heures du matin, un verre de vin coûte 70 centimes. Je connais la Suède, la Hollande, l’Angleterre, j’ai de la famille au Vénézuéla et en Suisse, et je sais comment on y vit. Mais aujourd’hui la situation est pire qu’il y a de nombreuses années ; en 1936 c’était mieux, et avant aussi.

Ici, si on te voit parler à un étranger, on t’arrête, il faut se taire ; derrière chaque espagnol, il y a un garde civil, on ne peut rien faire.

— Comment les grèves ont-elles pu avoir lieu ?

— Ici, personne n’aime le régime.

— L’augmentation de salaire était-elle la cause des grèves ?

— Il y a de ça, et un peu de tout. Ici, les capitalistes et le clergé commandent, et maintenant les américains, ils font tout.

— Est-ce qu’il y a des paysans qui viennent travailler ici, et trouvent-ils du travail ?

— Oui, comme manœuvres, comme ouvriers spécialisés, partout. Beaucoup d’ouvriers s’en vont à l’étranger… (à ce moment, il nous offre une cigarette).

— D’après ce que vous dites, votre façon de vous exprimer, votre expérience, vous connaissez des militants ?

— Oui, un peu, j’ai roulé ma bosse partout, j’ai visité beaucoup de nations, et ce qui m’intéresse dans un pays, ce ne sont pas les monuments, mais de savoir comme vit l’ouvrier.

— Ce que vous voulez c’est voir l’homme tel qu’il est ?

— Oui, c’est çà, j’aimerais participer à une activité politique mais ici, il faut se taire. J’aimerais vous revoir, vous montrer des camarades et vous faire visiter les environs ”.

Poignées de main fermes, tapes dans le dos. Durant la conversation, il a parlé en regardant droit dans les yeux, sans baisser la voix lorsque passaient d’autres ouvriers, ni regarder à droite ou à gauche, pour surveiller. Il emploie un vocabulaire sûr, et s’exprime aisément.

* * *

Nous arrivons un peu en avance, il est là. Nous partons à la recherche d’un café tranquille, au passage il achète un cahier qu’il nous donnera, pensant que nous n’avions pas de papier pour prendre des notes. Finalement, on décide de partir hors de la ville, dans les champs.

“ — Nous avons remarqué qu’on construit beaucoup de logements, combien vaut le loyer ?

— On ne les loue pas, on les vend. 150 000 ici, 400 000 à Bilbao. Et attention, en plus du prix de l’appartement, il faut inclure les frais de la chaussée, et du trottoir, qui sont à la charge du quartier, ça fait 40 à 50 000 de plus… Le maire, ici, c’est le patron des AHV (Hauts-Fourneaux Biscayens). On l’appelle Pepito l’asturien, il était gangster à Cuba.

— Que mangent les ouvriers ?

— Pot-au-feu, haricots, lentilles ou pois chiches. Il est bourré pendant deux heures, après il a aussi faim qu’avant. Il ne peut pas donner de rendement au travail. Il ne s’en sort pas, quoique pour mieux manger, il faudrait qu’il travaille plus. Un ouvrier marié, avec deux enfants, dépense en nourriture par moi, disons environ 900. Il y a le loyer, au moins 800, l’électricité au minimum 50, charbon pour la cuisine 200 (il n’y a pas le gaz et souvent pas l’eau courante), ça fait 1 950. En plus l’habillement : ma chemise de travail 95, mon pantalon (percé) 130, disons 300. Eh bien ! Il ne peut pas vivre.

Tenez, venez chez moi, vous allez voir comme on vit. On est sept, quatre adultes, trois enfants. Moi, mon cousin, mon frère, on apporte plus de 2 000 par semaine. Aucun ouvrier ne mange comme nous, ils sont mieux logés peut-être, mais pour la nourriture non. Imaginez comment peut vivre un ouvrier père de famille, à 500 par semaine. ”

La famille en question vit près des usines, dans un immeuble branlant, vétuste, au troisième et dernier étage. Au fond du couloir, une pièce mansardée, c’est ça. Surface : 15 mètres carrés environ. Plafond incliné jusqu’au sol, à cause du toit, une poutre le barre sur sa longueur. Un rideau divise la pièce en deux, d’un côté les lits (on ne peut pas tenir debout), de l’autre la cuisine, si on peut dire (c’est la partie de 2 mètres de large où on peut tenir debout). Pas d’eau, ni gaz, un foyer dans la maçonnerie, qui marche au bois de charpente, sans aucun doute récupéré sur des chantiers, on l’active avec de l’huile d’olive ! Il est près d’une heure, la sœur du camarade vient d’arriver du marché, il y a plein de fumée parce que ça tire mal, les deux tabatières de la pièce (ce sont les seules fenêtres) sont ouvertes, ainsi que la porte.

“ — Je m’excuse de vous recevoir ici. Demande à ma sœur combien elle dépense pour la nourriture ?

— Environ 150 par jour, ça fait 1 500 à 2 000 par semaine. On ne se prive pas, un ouvrier ne peut pas manger comme nous ”

Tout en parlant, elle fait cuire dans une poêle des tomates, du riz, des coquillages, une sorte de viande cuite. Un coup d’œil sur les lits : genre planches de bois rembourrées. On finit un verre de vin rouge (aussi mauvais que le vin blanc pris dans les 4 ou 5 cafés où on est allé ; les ouvriers boivent beaucoup), et on s’en va. En descendant on croise deux enfants de la famille, gentils, habits pas trop voyants, mais bien nourris.

“ Imaginez comment pourra vivre un ouvrier, père de famille, à 500 par semaine ”, nous répète notre camarade ”.

Auparavant, il nous avait dit ceci :

“ — Pour le travail, y a-t-il une carte spéciale ?

— La carte d’assurance suffit, il n’y a pas de livret de travail. Un certain nombre d’ouvriers n’ont pas de carte d’identité, les autorités la retirent pour les activités “ dangereuses ” pour le régime.

— Avec les salaires, il y a un système de points. Comment cela marche-t-il ?

— En théorie, chaque entreprise doit verser des points correspondant à 20 % du total des salaires versés, en réalité c’est 20 % du total des salaires de base. Le point varie selon les entreprises de 40 à 60. Le célibataire ne touche pas, l’ouvrier marié 3, pour le premier enfant 2, et après 1 par enfant.

— Et quand il y a maladie ou accident ?

— En cas de maladie, on touche 50 % du salaire de base (à Saragosse, un ouvrier nous explique qu’avec un bras casé, il avait à cause de cela, plus avantage à venir travailler qu’à se soigner). En cas d’accident, 70 % du salaire de base. Moi, comme monteur, je suis considéré comme ayant le salaire le plus élevé, 40 000 par an, soit 55 par jour, mais ça ne marche qu’en cas d’accident, sinon pour la maladie c’est mon salaire de base qui compte.

— Et les syndicats ?

— Les conseils d’entreprise sont dedans ; ils vendent le travailleur à l’étranger.

— Comment ?

— Quand il y a trop d’ouvriers dans tel secteur, le syndicat passe des accords à l’étranger, et quand il a besoin des gars, il les rappelle. D’ailleurs, vous pouvez vous en apercevoir en France, où les ouvriers espagnols ne gagnent pas autant que les français, la différence va au syndicat (il s’agit vraisemblablement des travailleurs qui partent collectivement à l’étranger). Le syndicat ne donne rien aux familles, parce que les hommes sont ce qu’ils sont, parfois ils s’en vont, et ils oublient la femme et les enfants, et les familles peuvent mourir de faim, le syndicat ne donne rien.

— Et du point de vue de propagande, par exemple. On vient des Asturies, on sait comment cela s’est passé là-bas, comment tu vois les choses ?

— Je vois cela plutôt comme une grève de revendications de salaires, que comme un acte politique.

— As-tu entendu parler des grèves à Beasain, Eibar, Zaraus ?

— Non.

— Et les grèves de Bilbao ?

— C’est parti de la Naval. C’était spontané, les Hauts-Fourneaux Biscayens n’ont pas bougé (d’autres témoignages dont nous reparlerons expliquent ce fait, par la crainte de licenciements consécutifs à une modernisation des Hauts-Fourneaux et à l’existence de contrats collectifs garantissant des salaires plus élevés). Tous les ouvriers de la Naval qui avaient fait la guerre chez les Rouges, ou de la prison, devaient se présenter tous les jours à la Préfecture de police, les frais de déplacements ils les payaient, ils n’ont pas pu bouger. Tous ceux qui ont été arrêtés, l’ont été de nuit, vers 3-4 heures, il y en a eu beaucoup, et il y en encore en prison. La grève, un mois, a été mal organisée. Les ouvriers allaient au café pendant les trois premières semaines, ils dépensaient autant que pendant le travail, c’est seulement la dernière semaine qu’ils ont décidé de faire la grève des cafés. Il aurait fallu la préparer deux, trois mois à l’avance, mettre de côté, moi je n’ai pas l’expérience, mais c’est mon avis. Durant la grève je travaillais même le dimanche, il ne me restait pas de quoi me payer un verre de vin ou des cigarettes (il a donné le plus possible pour les grévistes, il travaillait, parce qu’il n’est que détaché à la Naval, et appartient à une petite entreprise de montage).

— Est-ce que certains ouvriers venant de la campagne n’ont pas été découragés et ont voulu y retourner ?

— Oui, mais ils en furent empêchés par la police secrète. Ici, le capitalisme, c’est la loi du fouet.

— On a dit que les curés ont appuyé les grévistes ?

— Ici, oui, on le disait, mais aucun n’a donné de l’argent aux ouvriers.

— La messe est-elle obligatoire ?

— La messe est obligatoire pour les militaires ; pour les ouvriers, non, sauf lors du “ precepto pascual ” ; pratiquement aucun membre de la classe ouvrière ne va à la messe, y vont tous les suceurs, qui se sucrent avec le régime.

— Qui est-ce qui devient garde civil ?

— Tous les voyous, tous ceux qui ont peur de travailler ; on est poursuivi seulement pour des cas politiques, ou des crimes. Par exemple on laisse en liberté des déserteurs, on se contente de confisquer leur papier d’identité. Ils ne peuvent travailler que dans des petites entreprises.

— Y a-t-il de la propagande de la part de l’opposition ? Tracts, inscriptions ?

— Non, rien ; si on est trouvé porteurs de tracts, on est aussitôt arrêté, tout est verbal.

— As-tu des contacts avec des militants des organisations ?

— Non, vous êtes les premiers que je rencontre.

— Crois-tu à un changement de régime ?

— Non, pas de l’intérieur, c’est impossible, il y a trop de gardes civils, ça ne peut venir que de l’étranger.

— Dans quel sens vois-tu ce changement ?

— J’incline pour la république, c’est-à-dire un régime dans lequel l’ouvrier puisse vivre mieux, ici l’ouvrier est un esclave des temps primitifs. Nous sommes en plein 20e siècle, et en Espagne rien n’a changé. Je vois des travailleurs qui travaillent plus que moi, et qui gagnent moins, je ne le conçois pas. Je vis bien pour un ouvrier, mais regardez-moi, j’ai l’air d’avoir 35 ans. J’en ai 29. J’ai appris tout seul et maintenant ça ne me sert à rien. Ici, je ne peux pas me marier (légalement il est déserteur, et il voudrait aller vivre à l’étranger). Si vous connaissez des gars qui militent, je suis prêt, parce qu’ici je ne peux pas fonder un foyer, alors y passer demain, ou après… À condition que ce ne soit pas inutile. Ici, je suis seul, personne ne fait rien.

— Il faut préparer les ouvriers, leur ouvrir une conscience des évènements.

— J’ai fait le service dans la marine, j’en connais assez pour montrer ; ici les casernes ne sont pas gardées, mais personne ne bouge ”.

Simon et Renof

[1Il s’agit de pesetas — 1 peseta vaut 8,23 AF

[2Naval : entreprise qui lança la grève en mars dans la région de Bilbao.

[3Salaire relevé à Barcelonne,Saragosse, Mieres, Bilbao ; autour de 500 pour le manoeuvre, 800 pour l’ouvrier spécialisé.


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