La pensée d’Erich Fromm

dimanche 23 mars 2014
par  Niel (Mathilde)

I
Causerie prononcée à l’occasion du passage d’Erich Fromm à Paris, le 5 juin 1963.

Erich Fromm, professeur de psychologie et de psychanalyse à l’Université de Mexico et à celle de New York, est l’auteur de nombreux ouvrages universellement connus (Escape from Freedom, Man for himself, The Sane Society, etc…) [[Les notes n’apparaissent pas dans ce numéro (L.P.A).]. Si Erich Fromm est un savant — le fondateur, avec K. Horney et Sullivan, de l’École culturaliste américaine de psychanalyse — c’est surtout un grand humaniste.

Or, aujourd’hui, la rivalité des idéologies politiques et nationales entre l’Est et l’Ouest risque de précipiter l’humanité dans une catastrophe dont elle ne se relèverait pas ; la civilisation technicienne et l’autoritarisme des Etats transforment lentement l’homme en un automate bien nourri, bien vêtu, mais dépourvu d’âme. Tout ce qui donne un sens à la vie humaine : l’épanouissement individuel de chacun dans la liberté et dans un travail créateur, les relations amicales entre les hommes, la joie de travailler en commun à l’édification d’un monde plus beau, plus juste, plus fraternel, tout cela parait gravement menacé. Comment un homme aussi lucide et aussi généreux qu’Erich Fromm n’en serait-il pas bouleversé ?

C’est pourquoi ses derniers ouvrages : The Sane Society, May man prevail ? , Beyond the chains of illusion, traduisent une profonde inquiétude. Néanmoins, le temps passe, et Erich Fromm pense que l’homme possède en lui suffisamment de ressources pour trouver des remèdes aux menaces qui pèsent sur lui. Quels sont ces remèdes ? Comment parvenir à une société saine ? Quelles sont les chances actuelles de la paix ? Telles sont les questions auxquelles il tente de répondre.

Notre société est malsaine

Erich Fromm pense que la société du 20e siècle est profondément malsaine. Beaucoup, subjugués par les inventions techniques, machines, gadgets, spoutniks…, et inconscients du caractère pathologique pris par notre civilisation, sont fiers de leur époque. Cependant, comment se glorifier d’une civilisation dans laquelle des blocs rivaux ont accumulé, sous forme de bombes thermonucléaires, des milliards de tonnes d’explosifs dont l’éclatement équivaudrait à cinq millions « d’Hiroshima », une seule bombe étant capable de détruire d’un coup 8 millions de vies humaines ? Peut-on appeler « saine » une société dans laquelle certains États doivent, par la création de nouveaux besoins, pousser à la consommation et encourager le gaspillage, alors que les deux tiers de l’humanité manquent du nécessaire ? Une société qui utilise les inventions merveilleuses que sont la radio, la T.V., le cinéma, les disques pour droguer les esprits et les abêtir, alors qu’elle pourrait rapidement les éveiller ? Une société dans laquelle le travail bureaucratisé, spécialisé et parcellaire ne procure plus aucune joie créatrice, où l’individu se sent perdu dans les immenses villes, les usines gigantesques, les grands ensembles d’habitation ? Une société, enfin, qui fait de ses jeunes des révoltés, des sceptiques, des apathiques ou des candidats au suicide, et de ses adultes des névrosés ?

Or, la plupart des psychologues et des sociologues ne veulent pas admettre que toute une société puisse être malsaine. Un homme mentalement sain, disent-ils, doit s’adapter à sa société : s’adapter à la vie robotisée, au service militaire, à la guerre. Il doit pouvoir, sans troubles, faire comme « tout le monde », dans son travail comme dans ses loisirs. Au lieu de reconnaître que notre culture n’est pas adaptée aux besoins profonds de l’individu, et de rechercher les moyens d’adapter la société à l’homme, on préfère rechercher des moyens psycho-techniques pour adapter à tout prix l’individu à une culture malsaine. Dans notre société sont considérés « normaux » les ambitieux, les agressifs, les conformistes, ceux qui vivent pour la réussite, l’argent, tandis que l’on prend pour des rêveurs et des « inadaptés » ceux qui refusent les fausses valeurs et préfèrent mener une vie simple en se consacrant à un travail créateur ou à une tâche sociale.

Puisque la société devrait s’adapter aux besoins de l’individu, il faut connaitre quels sont ces besoins. Une société saine doit donc d’abord être fondée sur la connaissance de l’homme.

Les besoins fondamentaux de l'homme

Pour approcher de cette connaissance, Erich Fromm étudie « la situation humaine » à la lumière de la biologie et de la science de l’évolution.

L’homme, dernier né de l’évolution animale, est un être différent des autres animaux. Certes, comme tous les animaux, il a des besoins biologiques qu’il doit satisfaire s’il veut rester en vie et vivre en bonne santé. Mais il est à peu près démuni d’instincts. Avec l’apparition de l’homme, l’état d’équilibre et d’harmonie qui se fait spontanément entre l’animal et la nature au moyen de l’instinct est détruit. Par contre, avec l’homme émergent des qualités entièrement nouvelles qui compensent la faiblesse de son patrimoine instinctif : il peut se rappeler le passé, envisager, le futur, il est doué d’imagination. Grâce au langage, il peut désigner les objets par des symboles. Il possède une raison qui lui permet de comprendre le monde et de le transformer. Mais surtout il a conscience de lui-même comme entité séparée du monde. Il est conscient de sa faiblesse, des menaces qui pèsent sur lui, il sait qu’il mourra. Il se trouve face à face avec des dichotomies existentielles : il ne peut se débarrasser de son corps et devenir pur esprit immortel, et il ne peut régresser, sous peine de graves troubles psychiques, au stade pré-humain de l’indivision avec la nature. La vie lui pose constamment de nouveaux problèmes pour lesquels il doit, seul, découvrir des solutions nouvelles. En quelque sorte, il doit, à chaque acte, « naître à lui-même », et affronter l’insécurité, la crainte, le doute, l’angoisse que suscite le sentiment d’être seul, séparé.

Mais, pas plus que l’animal, l’homme ne peut vivre coupé du milieu. Son grand problème, c’est de trouver un nouvel équilibre, une forme d’union-au-monde différente de celle de l’animal, une unité spécifiquement humaine qui sauvegarde, utilise ses potentialités individuelles et son intégrité d’être conscient et séparé. C’est une erreur de prétendre que l’homme est fondamentalement asocial (comme l’ont fait, parmi bien d’autres, Hobbes et Freud). Remplacer l’union-au-monde inconsciente de l’animal par l’uinon-au-monde consciente de l’être humain est le problème le plus difficile que nous ayons à résoudre. Les passions, les religions — des plus primitives aux plus évoluées — les idéologies, les cultures, les névroses même, représentent des tentatives plus ou moins heureuses pour résoudre ce problème ; et les guerres, les révolutions violentes, les crimes, suicides, les angoisses prouvent assez que c’est le plus souvent dans la souffrance que l’homme cherche la voie de son accomplissement.

Et, cependant, si les conditions culturelles étaient favorables, chaque individu trouverait en lui-même suffisamment de ressources pour vivre comme un être à la fois pleinement individualisé et pleinement relié aux autres êtres et aux choses. Car :

1° L’homme peut, en effet, se relier au monde par la raison — faculté qui lui permet de voir les êtres et les choses objectivement (comme le savant, dans son laboratoire, face à la réalité qu’il étudie) ;

2° Il peut se relier au monde par l’action, c’est-à-dire par un travail créateur, comme le font les artistes, les artisans, les ouvriers qui aiment leur travail ;

3° Il peut se relier au monde par le sentiment, c’est-à-dire par l’amitié et l’amour — à condition que chacun respecte la liberté de l’autre et le considère comme un égal. Pour Erich Fromm, aimer d’amour créatif sa femme, son mari, ses enfants, ses amis, c’est respecter leur individualité et leur liberté ; c’est ne pas dépendre d’eux, pas plus qu’ils ne dépendent de nous ; c’est, à travers un être, aimer tous les êtres humains et dépasser ainsi les préjugés de classe, de race, de religion, d’idéologie, de sexe pour acquérir le sens de la solidarité et de l’universel.

On croit souvent, à tort, que les trois formes d’union sont utopiques. Or, tout homme normal les vit cependant à certains moments de son existence. Ainsi, nous avons tous accompli avec plaisir certains travaux intellectuels ou manuels, nous avons tous connu avec d’autres hommes des rapports d’amitié, dépouillés de vanité, d’esprit de domination, d’égoïsme. Malheureusement, ces moments dans lesquels nous nous sentons pleinement nous-mêmes, tout en étant unis au monde, sont rares, parce que les conditions socio-culturelles favorisent rarement cette forme d’union créatrice dans l’épanouissement individuel. Le plus souvent, une mauvaise éducation, une orientation défectueuse, tout le contexte social, empêchent l’individu d’être ainsi lui-même et de se relier productivement au monde. C’est alors qu’il se sent seul et que, pour fuir un sentiment insupportable de solitude et son angoisse, il recherche une forme d’union sans problème — celle que connaissent l’animal relié à la nature par l’instinct, le jeune enfant étroitement uni à sa mère, le primitif relié à son clan et à ses idoles.

Cette forme d’union est naturelle pour l’animal, le jeune enfant, le primitif, non encore individualisés. Mais, l’homme moderne, qui a atteint, au cours de l’histoire, un haut degré d’individualisation, ne peut retrouver cette forme d’union pré-humaine. Ce qu’il trouve, quand il veut fuir son moi séparé, c’est une union artificielle — sorte d’ersatz à l’union véritable dans la liberté. Alors, il recherche la sécurité intérieure en s’identifiant à un chef, en dépendant d’une personne aimée, en idolâtrant une divinité, en participant à des idées érigées en absolu : État, nation, idéologie, classe, race, technique, argent, confort, ou bien en se conformant au modèle social que lui offre sa culture (on fait comme « tout le monde » — soit en suivant « l’Américain way of life » aux U.S.A., soit en vivant comme le Français moyen, soit en étant le communiste modèle en U.R.R.S.). Quant à ceux qui n’ont pas les mêmes croyances, les mêmes idoles, on les méprise. À l’extrême, on les hait et on cherche à les détruire. L’individu qui ne peut être créateur devient automatiquement destructeur. Il tend à détruire les autres en même temps qu’il se détruit en tant qu’individu séparé. Il endosse une personnalité d’emprunt, il joue un rôle, il n’est ni simple, ni spontané, ni aimant.

Mathilde Niel