Les résultats scolaires

dimanche 23 mars 2014
par  Renot (Marcel)

Qu’on ne s’étonne pas si nous pensons devoir entretenir nos amis lecteurs d’un problème si vaste, et combien inquiétant pour beaucoup de parents — et d’enfants. Des spécialistes éminents lui ont consacré des ouvrages en grand nombre. Nos prétentions, ici, sont plus modestes. Cette époque d’examens, que nous vivons, est le temps de l’espoir et des déceptions, des « pleurs et des grincements de dents » et nous nous donnons pour but de faire, le plus simplement possible, le tour de la question, encore qu’elle ne soit pas des plus faciles, car les facteurs qui conditionnent les résultats scolaires sont multiples et d’une complexité qui serait décourageante si on ne se gardait de les considérer en valeur absolue.

Personne ne doute, nous l’espérons, que la signification de ces résultats varie parfois profondément d’un élève à l’autre, d’une jeune personnalité à l’autre.

Qui de nous n’a eu l’occasion de constater qu’un enfant, ou un adolescent, doué d’une intelligence plutôt brillante (confirmée par des tests), et par conséquent capable de réussir dans ses études, échoue ? Quels sont les mécanismes intérieurs qui le prédisposent à cela ? Par quoi est influencé le comportement de l’enfant malchanceux à cette espèce de loterie à laquelle conduisent les études et qu’on nomme les examens ? Les influences sont multiples : biologiques, économiques, pédagogiques, psychologiques ou intellectuelles.

Mais s’il s’agit d’un élève d’une constitution et d’une intelligence normales, les échecs ou les réussites ont leurs racines dans la valeur éducative et le « confort affectif » conjugués, qui émane des maîtres et de la famille. Du moins, beaucoup l’ont pensé ainsi. Car un enfant est un perpétuel devenir. Il connait, dans son développement, des phases d’équilibre et de bouleversement pas toujours faciles à déceler dans leurs causes, mais qui attirent notre attention sur des failles possibles, tant pédagogiques que familiales.

Milieu socio-culturel familial et méthodes scolaires sont parfois discordants, au détriment de l’esprit critique et indépendant de l’enfant ; son insertion dans la vie en sera rendue difficile et peut même engendrer des mécomptes, voire des malheurs dans sa vie d’adulte.

En passant, disons avec une attachée à l’Institut Pédagogique que « les adultes vivent absorbés par leur profession ou sont parfois installés dans leur quiétude, sans se rendre compte de cet état de choses, ou encore sans faire l’effort nécessaire pour vivre avec leurs enfants et pas uniquement à côté d’eux ».

Et certains vont jusqu’à croire qu’une abondance de punitions arrangera les choses ! comme si, à l’école, l’enfant n’apportait pas tout ce qu’il tient du milieu socio-culturel : niveau de vie, profession du père, dimensions de la famille, handicap économique (ou psychologique), gêne ou aisance dans le logement (tranquillité perturbée par la radio ou la télévision, qualité des loisirs, etc.).

Nous n’insistons pas sur le fait, bien connu, que des enfants des milieux aisés et de culture évoluée réussissent mieux, généralement, que ceux de milieux modestes ou pauvres. Des statistiques ont été dressées qui démontrent avec éloquence cette inégalité sur laquelle, entre autres, Jean Guéhenno a maintes fois généreusement insisté, et qui a pour conséquence qu’avec les mêmes possibilités intellectuelles au départ, le même appétit de savoir, les enfants pauvres n’accèdent qu’en nombre infime aux études supérieures (en médecine, par exemple, 1,8 % de fils d’ouvriers, contre 25 % pour les enfants issus des milieux de fonctionnaires, de professions libérales et d’enrichis de tout poil).

Donc, du certificat d’études primaires au bachot, juin-juillet est l’époque de l’angoisse, des colères ou du ravissement. De toute manière, les parents pensent à l’établissement de leurs enfants sans montrer toujours, et c’est bien humain, une juste vision des choses. Mais les maîtres y voient-ils plus clair ? Ce n’est pas sûr du tout.

D’abord, et depuis l’origine, une sotte tradition fait classer les élèves en deux catégories : les bons, qui ont du mérite, le mérite d’être doués, et les mauvais, qui sont capables de ne l’être pas, même s’ils font des efforts pour compenser leur absence de facilités. Et cela malgré tous les démentis que la vie se charge d’apporter à cette conception absurde des « bons et des mauvais ». Entre les deux sont les « moyens ». On n’en parle pas. Pourtant certains font de gros efforts pour se maintenir à ce niveau. Enfin, succès et mérites sont confondus comme l’échec l’est avec la faute.

Tel enfant, toujours premier dans les classes élémentaires, et dont les parents avaient pensé qu’il irait très loin, n’arrive pas à suivre une sixième ; tel autre, brillant en 6e et en 5e, accusera subitement un effondrement de toutes ses qualités quand il se trouvera en 4e. Son nouveau professeur le tiendra pour un cancre, alors que c’est lui-même, le maître, qui aura créé cette inhibition et provoqué une crise affective désastreuse. Ici, la patience de parents intelligents pourra éviter la catastrophe. Ce fait nous est conté par un professeur agrégé qui connut ce cas.

Nous voyons là les méfaits de certaines maladresses pédagogiques et de l’incompatibilité d’humeur !

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On sait l’importance que les parents attachent aux notes, dont ils n’ont pas toujours une notion raisonnée, ce qui est la cause de bien des erreurs éducatives. Un professeur, éclairé celui-là, nous dit [1] : « Les notes sont une monnaie imparfaite et trompeuse d’un alliage mal défini, en ce sens que leur valeur dépend de celui qui les donne, d’abord. Tel correcteur qui se réfère à une perfection idéale, et le plus souvent toute personnelle, estime bien payer par 12 une leçon, une version, une dissertation que tel autre appréciera à 8, et un troisième à 14, au point que la double correction s’imposerait dans tous les examens et concours. Impossible de se faire entendre d’une Administration bornée, mais l’inquiétude des parents sur ce point est fondée, et c’est vrai que le hasard a une trop grande part dans l’avenir des candidats.

 » Pour les exercices quotidiens, les notes ont un autre défaut : malgré les remarques qui les accompagnent, on ne sait pas toujours à quoi elles correspondent, résultat absolu ou relatif ? Progrès ? Bonne volonté ? Travail ? La chose, cependant essentielle pour une stricte et élémentaire justice, échappe aux parents qui interviennent avec une optique tellement particulière qu’ils ne peuvent pas ne pas entendre de travers des signes qui, ainsi, ne veulent rien dire. »

Cela est clair : les parents accordent aux notes un crédit qu’elles ne méritent pas, car leur exactitude mathématique est un leurre.

Des notes découlent les places. La compétition est organisée par les adultes, les enfants doivent sans cesse se dépasser les uns les autres ! Que deviennent les différences foncières qui existent entre eux : dons personnels, hérédité, vie familiale ? Peut-on équitablement comparer l’un à l’autre deux élèves ?

Nous voyons qu’on ne néglige rien pour développer la vanité des uns et blesser, humilier les autres : tableaux d’honneur, prix, proclamations, etc. Puis, pour exalter cet « idéal » de dépassement, les rangs sont communiqués aux parents, qui sont prêts à s’attribuer les succès, mais pas les échecs bien sûr… Les chiffres, inhumains, sont sacrés, les parents en ont le culte — malgré les conflits qu’ils provoquent.

Les notes ne sont qu’un artifice (insuffisant) pour obtenir un effort comme les parents utilisent le sucre d’orge : rien de plus. Mais que l’enfant ne soit pas victime du procédé. En bref, nous dit encore notre professeur « nos notes n’ont pas plus de valeur que nos francs-papier anciens ou les assignats de la Révolution : c’est une facilité (dont, la preuve est faite, l’Éducation Nouvelle a démontré l’inutilité). Même si les maîtres se piquent au jeu, les parents devraient régler leur gouverne personnelle sur ce point de vue.

« N’oublions pas qu’ils sont eux aussi (les parents) de grands enfants, qu’on les oblige à tenir une comptabilité absurde et que c’est leur pauvre moyen à eux de « capitaliser ».

 » Dans ma classe, je mets des notes, mais mes élèves sentent qu’il s’agit de signes conventionnels et fugitifs, ils y attachent moins d’importance qu’à l’estime que j’ai d’eux, et que je leur manifeste par des moyens plus intelligents. »

Enfin, les parents pensant par eux-mêmes sont rares sans doute. L’échec, comme le succès, n’est pas un point d’arrivée, mais de départ. Les diplômes ouvrent peut-être un chemin, mais n’assurent pas forcément la quiétude ! De plus, un échec est un accident qu’il faut traiter comme tel, simplement, et penser à une erreur d’orientation possible — ce qui est souvent le cas — ou encore à des troubles du développement à certains moments de la vie de l’enfant et qui engendrent la fatigue, des difficultés d’attention.

Ne voit-on pas aussi des parents s’entêter à vouloir ce que l’enfant ne peut réaliser, espérer ? Pas besoin d’y regarder de bien près et bien longtemps pour s’apercevoir que c’est d’abord leurs ambitions à eux qu’ils considèrent. L’enfant en est presque oublié !

Il faut en prendre son parti : on ne peut cultiver que des aptitudes qui existent. Il s’agit de les découvrir avant tout et de mettre en œuvre les moyens matériels et affectifs propres à les utiliser. Notes, diplômes, succès ou échecs ne traduisent pas, ou traduisent mal la réalité. L’enfant est souvent caché derrière tout cela ! Nous craignons bien qu’il ne le soit de plus en plus.

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Dans une chronique, déjà ancienne, Georges Duhamel déplorait la pauvreté de l’orthographe que montraient certains de ses correspondants, gens pourtant pourvus de diplômes : « J’ai trouvé des fautes d’orthographe dans des lettres de bacheliers, voire de licenciés. » En ce temps que nous vivons, le Landernau de la peau d’âne est plutôt agité : la baisse du niveau scolaire, et singulièrement du français, fait l’objet de commentaires alarmants : pas de premier prix de composition française au concours général de cette année [2].

Mais cette crise de l’orthographe est-elle un effet de l’agitation de notre temps, une conséquence du caractère passif des loisirs offerts aux jeunes radio, télévision, cinéma, publications illustrées — trop — aux textes sans art ? Nous avons bien lu, il n’y a guère, qu’on a trouvé jusqu’à vingt fautes d’orthographe dans des copies de candidats au bachot. C’est beaucoup…

Abuse-t-on prématurément de certaines subtilités grammaticales qui rebuteraient les enfants ? On dit qu’elles sont utiles, ces subtilités, aux futurs latinistes. C’est possible. Mais le latin est de plus en plus délaissé. Serait-ce aussi une question d’horaire, de méthode ? de programme ? Ce n’est pas sûr.

Des psychologues ont pensé qu’il existait peut-être « une faculté spéciale d’attention au mot dont les enfants seraient inégalement pourvus » [3]. Cela est à considérer. N’a-t-on pas vu de bons élèves, intelligents, éveillés, qui traînent pendant toute leur scolarité, et même plus loin, une orthographe scandaleuse, malgré leçons supplémentaires et menaces ? Et, à l’inverse, des enfants irréprochables dans ce domaine marquer une infériorité dans tous les autres ?

On serait tenté de penser à une espèce de force occulte dont on ne peut que constater l’absence ou la présence chez l’élève ! Pour notre part, nous y croyons un peu.

Et nous revenons au monde d’images et de son dans lequel nous vivons. Son et images tendent à remplacer le mot écrit dont le souvenir visuel est moins vivace, et même finissent par écraser ce souvenir que l’enfant ne peut garder au cours de sa scolarité.

Un auteur fait cette remarque : « Contrairement aux lois du calcul dont la rationalité inflexible les préserve de toute déformation, les règles de l’orthographe demandent moins à être comprises qu’à être respectées (et senties aussi). Leur caractère, en quelque sorte institutionnel, les expose à l’indifférence, voire au mépris de certains enfants. »

Et, selon cet auteur, la crise de l’orthographe est peut-être le symptôme d’une crise plus profonde du respect. Le remède serait-il dans la lecture attentive, silencieuse ? Car, fait consternant, les élèves lisent peu. Parmi les meilleurs, 50 % s’intéressent aux livres, parmi les moyens et les derniers des classes, 14 % seulement. Et quels livres lisent-ils ? Les illustrés, bien sûr, ont la préférence de ceux-ci… 36 pour cent.

Pour nous, le contrôle des lectures serait souhaitable sans doute, car on a pu constater une nette amélioration de l’orthographe, en six mois, par l’application du principe des lectures contrôlées. (Nous savons, naturellement, que les meilleurs principes doivent se garder de toute rigidité.) L’enfant qui réussit en orthographe et dans les matières littéraires est, souvent, celui qui lit plus que les autres (peut-être pas toujours, mais c’est là une indication). Et surtout celui qui vit dans une atmosphère où les livres sont des amis.

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Que le grand souci des parents soit l’établissement de leurs enfants, on le comprend ; qu’ils leur assurent, par des formations diverses, par divers enseignements, le moyen de gagner leur vie au mieux, soit.

Mais combien de parents envisagent que la vie gagnée il faut la vivre ? Apprendre à la vivre ?

Nous n’aimons pas les grands mots, comme « la culture » que beaucoup de vaniteux, de snobs, confondent avec le savoir, quel qu’il soit, et dont ils ont la bouche remplie de cette érudition, pas toujours de bon aloi, qu’ils étalent sans modestie et sans se douter que ce faisant ils se couvrent de ridicule.

Que les parents y songent. La vie gagnée doit être vécue dans le bonheur de l’esprit.

Avec ou sans les timbales décrochées à la loterie des examens.

Marcel Renot

[1Michel Rousselet, professeur agrégé (Les Informations Sociales

[2II est vrai que l’encombrement des établissements scolaires, écoles et lycées, que nous devons à la « poussée démographique », y est bien pour quelque chose. Il est difficile de pourvoir les postes de professeurs qui seraient nécessaires, tout le monde le sait.

[3Mongé : Informations Sociales.