L’envers des Vostoks

dimanche 23 mars 2014

Le nouveau vol interplanétaire des deux Vostoks russes a, naturellement, servi la propagande du régime dit communiste. C’était surtout le but recherché. Les communistes sont, à ce point de vue, d’habiles metteurs en scène. Les gens ne savent pas ce qui se passe en U.R.S.S., tant du point de vue du niveau matériel d’existence que du point de vue de la liberté, ou de l’abrutissement totalitaire des masses. Mais il y a le théâtre international…

L’homme russe est doué pour les sciences autant que celui de l’Occident. Ces dons ne sont pas le résultat de l’implantation du régime marxiste-léniniste. On n’a pas glorifié le régime tsariste parce que Pavlov, dont les chantres du soviétisme se gargarisent, avait été reçu le prix Nobel dès 1904 ; ni à cause d’autres grands savants comme Mandeleev. Quel que fût le régime qui eût existé, en Russie, les chercheurs auraient continué de travailler, et de découvrir.

D’autre part, les Vostoks et autres fusées ne sont pas des découvertes spécifiquement russes. C’est à l’humanité qu’il faut les attribuer. Car c’est grâce aux découvertes auxquelles ont pris part des savants anglais, allemands, français, nord-américains, hollandais, suédois, russes, etc., qu’il a été possible, en les utilisant toutes, d’arriver à ces derniers résultats.

Mais comprenant que ces réalisations frapperaient l’esprit public, et feraient auprès des gens qui ne voient que les fusées en vol et ne savent pas, par exemple, tout ce que les gouvernants du Kremlin doivent aux savants allemands emmenés de force en U.R.S.S. au moment de l’invasion de l’Allemagne, Khroutchev et ses amis ont concentré autoritairement tous les savants nécessaires, tous les ingénieurs nécessaires et tous les moyens nécessaires aussi pour parvenir à ces résultats. Ils le peuvent, car ils n’ont pas d’opposition politique ni syndicale ; et parce que le peuple russe ne peut pas savoir les sommes astronomiques que coûtent de telles entreprises dont il fait les frais.

Et tous ceux qui applaudissent (qui protestent aussi, pour la plupart, contre la politique atomique du général de Gaulle) trouvent très bien que l’on fasse cent fois ou mille fois pire en U.R.S.S. qu’en France.

Nous avons déjà dit que pendant que l’on occupe le bon peuple moscovite avec ce qui se passe dans le ciel, on lui fait oublier ce qui se passe sur la terre… russe. Et les faiblesses du régime. Citons quelques faits concrets.

On sait que depuis son accession au pouvoir, Khroutchev a bouleversé de fond en comble la structure administrative générale du pays. Décentralisation, autonomie des régions, des industries, de l’agriculture. Il vient de revenir récemment à la recentralisation, car si les choses allaient mal auparavant, elles n’allaient pas mieux des années plus tard. D’autres remaniements du haut personnel ont lieu continuellement. Sans plus de résultats. On arrête, on fusille, on déplace des fonctionnaires, des ministres, des présidents de soviets… Et tout continue comme avant.

En octobre de l’année dernière, la F.A.O. constatait que, sur la base de chiffres officiels russes, on récoltait en Russie 115 quintaux de pommes de terre à l’hectare dans le secteur privé et 66 dans les kolkhozes et les sovkhozes. Pour l’ensemble des légumes, les chiffres respectifs étaient de 143 et de 90 quintaux. 47 % de la viande venait du secteur privé ; le lait, 50 % ; les œufs, 83 %. Ainsi donc le secteur hostile ou contraire au régime, malgré son exiguïté, montre sa supériorité.

La |Pravda du Kazakhstan, seconde région agricole de l’U.R.S.S., déclarait le 6 mai dernier que 31 % seulement des faucheuses étaient prêtes pour les prochaines moissons, et que, en 1962, le plan pour le stockage des foins n’avait été réalisé qu’à 68 %. Des dizaines de millions de têtes de bétail ovin sont mortes faute d’organisation adéquate.

En novembre de l’année dernière, dans la Sibérie centrale, et selon le journal Sovietskaya, l’usine de produits chimiques de Kemerovo n’avait réalisé son plan qu’à 59,6 %, et une usine de ciment à 58 %. Dans cette même région, au cours des premiers six mois de l’année dernière, 47.000 ouvriers avaient fait grève pour protester contre leurs trop bas salaires et les mauvaises conditions de travail. Le Comité central du parti de cette région révélait que 3.500 wagons transportant des pommes de terre étaient bloqués dans la région de Moscou. « On n’a jamais vu un tel embouteillage », ajoutait-il en nous informant que les ménagères étaient privées de pommes de terre dans la dite région.

D’autre part, tandis que — toujours en novembre 1962 — le salaire mensuel moyen était en U.R.S.S. de 385 F et en France de 500 à 600 F, le prix d’un kilo de sucre était de 6 F en U.R.S.S., contre 1,28 en France ; celui d’un kilo de tomates, respectivement de 5,50 et 1,60 ; celui d’un kilo de carottes, de 5,50 et 0,70 ; celui d’un mètre de lainage, de 165 à 200 F, contre 20 à 60.

Enfin, la Pravda de Moscou (4 juin de l’année dernière) signalait que l’on prévoyait pour le 1er août la livraison de 281 millions de livres scolaires, et qu’il n’en avait été livré que 60 %. « Les nouveaux manuels scolaires de français et d’allemand n’ont pas même encore été livrés aux éditeurs », ajoutait le journal.

Signalons encore qu’au Congrès des ouvriers métallurgistes, et d’après ce que rapportait l’organe officiel des syndicats, Troud, le président des syndicats, V. A. Podzerko déclarait que les plus grandes entreprises « souffraient d’un mal commun : arrêts injustifiés des hauts fourneaux qui conduisent à des pertes se chiffrant par des centaines de milliers de tonnes de métal ». Et le même personnage ajoutait : « Il reste beaucoup à faire pour modifier la technologie de la production. Ce n’est un secret pour personne que des pratiques technologiques désuètes sont toujours en vigueur dans bon nombre de nos usines. »

On pourrait ajouter bien d’autres exemples, qui montrent l’immense pagaille régnant dans la République des Soviets. Il est certainement plus facile de faire construire des fusées interplanétaires dans un coin du pays. Cela nous rappelle un dicton populaire espagnol : « Chez nous, on ne mange pas, mais on s’amuse beaucoup. »

Il faudrait savoir dans quelle mesure le peuple russe aussi s’amuse. Et si nous nous amuserions sous un tel régime où, par surcroît, seul le parti dominant a droit à la parole, à l’action, tandis que l’ensemble de la nation n’a qu’à courber la tête, ou applaudir pour éviter d’être traitée de contre-révolutionnaire.

P.-S. — On est toujours sans nouvelles de la compagne de Pasternak, Ivinskaya, et de sa fille Irina, sur lesquelles le régime s’est vengé du grand écrivain. Elles peuvent mourir en prison : les Vostoks le feront passer inaperçu.