Entre nous

mardi 14 mai 2013
par  Henri (Richard)

Les anarchistes individualistes ne comptent pas parmi les nombreuses vertus, qui les caractérisent, quelques bribes de modestie, il est à croire que s’ils ignorent le terme, ils ne connaissent pas non plus la chose. La prétention de certains est flagrante et éclate à tous propos. C’est avec désinvolture que les moins érudits, les plus ignorants, se hasardent à traiter les sujets les plus complexes et les plus ardus. Tel jeune, par exemple, n’ayant fait commerce avec aucun philosophe, sociologue ou auteur en matière, n’ayant lu dans le grand livre de la vie que quelques pages, se permet de poser l’esquisse des lois qui régissent les clans, les tribus, les familles et l’humanité.

Quelques formules apprises au hasard des lectures quotidiennes et gravées par une mémoire prodigieuse, vous sont servies, sans attrait, sans habileté, grossières et indigestes, comme le résultat de profondes méditations ou de multiples études (?). Mais la forme de l’exposé trahit la prétention du monsieur et fixe sa valeur !

Tel autre ayant, ouvert celui-là, des auteurs modernes dans toutes les branches du savoir, qui abordent des sujets profonds de science abstraite, vous servent le résultat de leurs lectures comme le point culminant et final de toute science alors que ces auteurs ne posent généralement leurs concepts que comme des hypothèses, toujours modifiables, variables et transitoires.

C’est ainsi que nos journaux exposent très mal des choses bien dites dans des bouquins de vulgarisation. Il en est de cela de presque tous les journaux anarchistes en général et de la « Vie anarchiste » en particulier : on croit en la possibilité de connaître des aperçus nouveaux et inexplorés, on se jette avidement sur des articles dont le titre vous attire – mais une déception vous attend, – on reconnaît vite par la forme, confuse et embrouillée, le manque d’arguments, la lourdeur du style, que l’auteur de l’article parle de choses qu’il ignore ou connaît imparfaitement.

Un autre s’est torturé le cerveau pour écrire des choses que tout le monde connaît ou encore, veut traiter un sujet imparfaitement réfléchi, mûri, et le cadre de l’article dépasse la capacité de son auteur.

Certes, il est bien permis à quiconque d’aborder des sujets de haute méditation intellectuelle, de dire son mot sur les problèmes en suspend, d’émettre son opinion dans tel ou tel domaine scientifique ; mais il faut au préalable approfondir le sujet dont on veut parler, étudier les auteurs qui s’occupèrent de la question, analyser les opinions diverses et contradictoires pour en déduire la sienne. Et lorsque le désir d’initier, — non de palabrer — vous anime, on cite les auteurs qui étayent vos arguments et ceux qui donnent un autre son de cloche ; mais l’on ne traite pas de but en blanc d’une façon pontifiante, par exemple, un sujet de psychologie sociale sans d’avance étudier ce qu’est la psychologie.

Voyons ! alors qu’une génération, des générations de savants ont accumulé documents sur documents, sont mortes à la peine sans avoir dit le dernier mot dans une seule branche du savoir humain, des camarades traitent, au pied levé, et résolvent tous les problèmes et cela dans toutes les sciences (!)… On avouera qu’ils abusent de la crédulité et de la patience du lecteur.

Je ne prétends pas qu’il faille posséder des titres et des diplômes pour aborder des sujets et faire des hypothèses dans telle ou telle branche du savoir, mais je soutiens qu’il faut avoir des connaissances et des qualités pour les enseigner.

À moins d’être un éternel bavard, il est au moins prétentieux, de vouloir causer sur tout sans avoir rien appris.

H. Richard