Sur le Génie Littéraire d’une Race vaincue

La science arabe
dimanche 12 mai 2013
par  Vigné d’Octon (Paul)

 

 

I. Ignorance et cynisme de ses détracteurs

J’ai montré, dans ma dernière chronique, comment jusque dans le domaine de l’ancienne littérature arabe, se faisait sentir cette phobie de l’indigène, systématique et maladive, comme toutes les phobies, dont s’est, à la longue, profondément imprégnée la mentalité des Européens, devenus les maîtres au pays d’islam, et décidés à maintenir coûte que coûte leur prétendue supériorité de vainqueurs.

Il me reste maintenant à montrer que cet odieux parti-pris à l’égard de l’ancienne littérature pèse encore plus sur ses manifestations contemporaines chez les peuples de l’Afrique du Nord, brutalement soumis à notre domination ; mais pour que cette mise au point, je n’ose dire cette réhabilitation de l’intellectualité arabe soit complète, je voudrais avant établir que cette injustice du vainqueur à l’égard de la race vaincue s’étend également à son génie, à ses aptitudes scientifiques et toutes autres de l’esprit qu’on va jusqu’à lui dénier absolument.

Oui, nul ne le contestera, il y a aujourd’hui parmi les ethnologues, les sociologues, les psychologues, voire les médecins philosophes, des individualités hélas ! nombreuses, à qui la haine de l’Arabe et de l’Islam fait perdre la sérénité et l’impartialité indispensables à quiconque prétend étudier l’histoire de l’humanité.

Je pourrais en citer de nombreux exemples, mais étant donné les limites forcément restreintes de cette étude, je dois me borner au plus récent et au plus instructif qui soit tombé sous mes veux.

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Quelques semaines avant la guerre, les Annales médico-psychologiques, une des revues les plus sérieuses de France, publiaient un long article intitulé Étude psychologique sur l’islam, signée du Dr Boigey, et qui est bien caractéristique de la mentalité que j’analyse. Telle était la partialité de ce travail, telle l’ignorance qui s’en exhalait du commencement à la fin, que certains lettrés musulmans, parmi lesquels le savant Dr Ahmed-Cheriff, s’en indignèrent et protestèrent, mais sans grand résultat dans certains organes dévoués du peuple vaincu.

Je suis heureux, aujourd’hui, de joindre mes arguments personnels à ceux du docteur Ahmed-Cheriff et de ses amis, qui sont eux-mêmes d’ailleurs, par leur talent et leur savoir, les meilleurs arguments vivants contre la plus odieuse injustice qu’ait jamais inspirée l’esprit de domination.

II. Géographie. — Navigation. — Mathématiques. — Astronomie.

« … Gloire aux Occidentaux, s’écrie M. Boigey, an début de son « pamphlet », eux seuls ont tout créé dans le monde. D’autres populations, au premier rang desquelles se placent les populations islamiques, n’ont, au contraire, jamais produit aucun travail extraordinaire, bâti aucune capitale, construit aucune flotte, étudié, à fond, aucune science, embelli d’une manière durable aucun endroit de la terre. » Je cite textuellement.

Et cet axiome grotesque une fois posé, M. Boigey se demande : Qu’est-ce qu’un musulman ? « Une silhouette médiocre du Prophète », se répond-il à lui-même, — « Un homme incapable de naviguer, mais qui sait se servir de marins « non musulmans ». « Celui qui s’embarque deux fois sur la mer est infidèle », dit dans le Koran le chamelier de La Mecque.

Or, avec Ahmed-Cheriff, je mets au défi M. Boigey et tous les pseudo-arabisants réunis, de trouver dans le Koran une pareille phrase, ou quelque chose d’approchant. Nous lui citerons, au contraire, un verset encourageant formellement les musulmans à naviguer :

— « C’est lui (Dieu) qui vous a soumis la mer, pour que vous en mangiez des chairs fraîches, pour en retirer des ornements dont vous vous parez. — Vous voyez les vaisseaux fendant ses flots — et afin que vous recherchiez les bienfaits de Dieu, peut-être lui rendrez-vous grâce. » (Koran, chap. 16, verset 14.)

Plus loin il ajoute : « Votre Dieu est celui qui fait voguer les navires sur la mer, afin que vous recherchiez les dons de sa générosité : il est plein de miséricorde pour vous. (Koran, chap. 17, verset 68.)

Le musulman incapable de naviguer ! Qui donc a divulgué, en Europe, l’usage de l’instrument sans lequel aucun grand voyage sur mer ne pouvait être entrepris : la boussole ? D’après Klaproth, qui a fait le plus de recherches sur la boussole, ce vocable même qui la désigne serait arabe. Voici ce qu’on lit dans le grand dictionnaire Larousse, tome II, p. 1151 : « Klaproth, s’appuyant sur des considérations assez importantes, s’élève contre cette étymologie (italienne) et en propose une autre extrêmement curieuse. Comme ce sont les Arabes qui nous ont appris l’usage de la boussole, il est d’avis que le nom de la boussole doit être également arabe. On trouve, en effet, qu’en arabe, un des noms de la boussole est mouwossola, qu’on prononce vulgairement moussola, mot dérivé de la racine verbale wossola, aiguiser, rendre pointu, et dans le sens de dard, d’aiguille Or, l’m initial des mots arabes introduits dans nos langues, permute souvent avec la labiale b… »

Na-t-on pas conservé aujourd’hui les termes de marine empruntés aux Arabes, dès le Moyen Âge tels que : amiral, de l’arabe amir-chef, ou plus directement amiraï-bahr, commandant de la mer par apocope de la dernière syllabe ; — darse, de l’espagnol darmesa, qui se rapporte lui-même à l’arabe darcinââ, maison de travail, atelier, arsenal, qu’on prononçait arsena, tout en écrivant arsenâl ou arsenal, de l’italien arsenale, venant de l’arabe arsinâa, la construction (de navires) : — madrague, de l’espagnol al madrabar, de l’arabe al mazraba, radical zarraba, enclore : — felouque, de l’arabe falouka, navire, etc, etc., pour ne citer que des mots d’une étymologie certaine.

Passons à l’histoire. Imagine-t-on comment les musulmans se créèrent le plus vaste empire qu’on ait jamais vu et firent toutes leurs conquêtes sans savoir naviguer et sans avoir « construit une flotte » ?

Impossible de citer tous les faits historiques ; mais voici d’un savant français L. Sédillot, ces lignes extraites de son Histoire Générale des Arabes, dont M. Boigey ignore peut-être l’existence.

— « … Des relations s’étaient établies de l’Espagne aux limites de l’Asie Orientale ; une flotte arabe avait franchi le détroit de Gibraltar, et une tempête en la rejetant sur la côte, lui avait enlevé l’honneur de découvrir les Açores et peut-être l’Amérique. » (L.-A. Sédillot, loc. cit. t. IL p. 124). Plus loin, il ajoute :

— « Les musulmans de l’Orient, laissant aux Arabes occidentaux le commerce de la Méditerranée, se portaient de préférence du côté de l’Océan Indien. Ils parviennent en suivant les rivages de l’Afrique, d’abord jusqu’au Zanguelar et aux pays des Cafres, ils fondent Brava. Manbaza, Quiboa… Mozambique…, ils occupent les îles voisines des côtes et plusieurs points de Madagascar. Les bâtiments de commerce ne se bornent pas au port de Calicut ; ils atteignent Sumatra, les grandes îles de l’archipel indien, traversant le golfe de Siam et arrivent à Canton… Les Malois avaient, pour la plupart, embrassé l’islamisme et de puis le golfe Persique jusqu’à l’extrémité orientale de l’Asie en entendait et en parlait l’Arabe. (loc. cit., t. II pp. 127 et 128).

— « … Le musulman, continue M. Boigev, est un homme qui ignore la mécanique, les arts, l’astronomie, les mathématiques, car Mahomet les ignorait. »

Avec Ahmed-Cheriff, je répondrai à M. Boigey, par des faits et point par point. Pour la mécaniques et les arts, je lui rappellerai l’horloge envoyée par Haroun-Al-Rachid, à Charlemagne, la grande renommée qu’avaient les ancêtres de celui-là chez toutes les nations comme tanneurs, fondeurs, ciseleurs, fourbisseurs d’armes et fabricants d’étoffes. « Ces cimeterres d’une trempe irrésistible, dit M. Viardot, ces cottes de mailles si légères et si impénétrables, ces tapis moelleux, ces fins et brillants tissus de laine, de soie ou de lin, dont les cachemires modernes sont une tradition, attestent assez leur incontestable supériorité dans tous les arts industriels. »

Pour ce qui est de l’astronomie et des mathématiques, comment ose-t-on soutenir que les musulmans les ignoraient ? En astronomie, leur ciel si pur leur a facilité les moyens de devenir des initiateurs et des maîtres ; aujourd’hui encore les occidentaux emploient les termes techniques arabes tels que : azimuth de l’arabe alsent, le droit chemin ; Zénith, mot corrompu de l’arabe sténiet et tronqué de son sens véritable : semt arres, point du ciel situé au-dessus de la tête de l’observateur dans le prolongement du rayon terrestre mené par ses pieds ; nadir, du verbe arabe nadhara, être situé vis-à-vis de : le nadir est le point directement opposé au zénith, dit Laplace, de même les noms d’étoiles Alghol, Wega, Althaïr, Rizet, Aldebaran. Pour inciter les musulmans à l’étude de l’astronomie, le Koran dit (Chapitre 6, verset 97) : « C’est lui qui a fait pour vous les étoiles afin que vous vous en aidiez pour rechercher votre chemin dans les ténèbres. »

Quant aux mathématiques, le nom même de l’Algèbre est arabe et la numération écrite en chiffres arabes. Écoutez ce que dit Charles, cité par Sédillot (t. II, p. 45).

— « La Trigonométrie est une des parties des mathématiques que les Arabes cultivèrent avec le plus de soin à cause de ses applications à l’astronomie. Aussi leur dût-elle de nombreux perfectionnements qui lui donnèrent une forme nouvelle et la rendirent propre à des applications que les Grecs n’auraient pu faire que très péniblement. »

Sédillot nous dit encore (t. II, p. 42) : « Les Arabes introduisent les tangentes dans les calculs et substituent aux méthodes anciennes, des solutions plus simples en proposant trois ou quatre théorèmes qui sont le fondement de notre trigonométrie moderne. »

Plus loin l’historien français résume ainsi les découvertes faites par les musulmans et qu’on attribue à tort aux savants des xv<supe et xviie siècles : « La substitution des sinus aux cordes, l’introduction des tangentes dans les calculs trigonométriques, l’application de l’algèbre à la géométrie, la résolution des équations cubiques, les idées les plus ingénieuses en mathématique, voilà ce que déjà les manuscrits arabes nous ont révélé.

« Le mouvement de l’apogée du soleil, l’excentricité de son orbite, la durée de l’année avaient été déterminés, avec une exactitude remarquable par les astronomes de Bagdad. » (loc. cit. t. II, p. 66).

III. Morale et esthétique

Sous ce titre : Les États nerveux des Musulmans, M. Boigey écrit : « L’œuvre de Mahomet se résume en un dogmatisme intense et maladif qui repousse violemment tout ce qui lui est étranger.

Or, il suffit d’ouvrir le Koran à n’importe quelle page pour trouver des versets éloquents demandant au musulman de croire en tous les prophètes, de vénérer leurs œuvres à l’égal de celle de Mahomet. Car l’islam est une religion dont l’essence est la croyance en un dieu unique, et tout est là ; c’est pourquoi, Moïse, Jésus, Mahomet ordonnant le culte, d’un seul dieu, sont trois prophètes identiques. Pour vous en convaincre, voici un passage du Livre :

— « Dis : Nous croyons en dieu, à ce qu’il nous a envoyé, à ce qu’il révélé à Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob et aux douze tribus ; nous croyons aux livres saints que Moïse, Jésus et les Prophètes ont reçus de Dieu ; nous ne mettons aucune différence entre eux, nous leur sommes antérieurs. » (Koran, ch. 3, verset 78).

— « Traitez vos pères et mères avec bonté ; ne tuez pas un homme, car Dieu l’a défendu, excepté si la justice l’exige. Voilà ce que Dieu vous recommande pour que vous compreniez enfin. »

— « Ne touchez pas au patrimoine de l’orphelin, si ce n’est en bien, et, ce, jusqu’à sa puberté. Donnez la mesure et le poids justes. Nous n’imposons à l’homme que ce qu’il est un état d’accomplir. Quand vous prononcez un jugement, prononcez-le avec justice, dût-ce être contre un parent. Soyez fidèles à vos engagements qui sont sacrés. Voilà ce que Dieu vous a recommandé ; peut-être y réfléchirez-vous. Telle est ma voie, elle est droite, etc… » (Koran, ch. 6, verset 152 et 153).

Plus loin, M. Borgey, formule sur l’état nerveux des musulmans des théorèmes définitifs qui révèlent le sociologue de cabinet, l’observateur d’après les autres, et… le pédant.

Il nous dit « Les premiers disciples du Prophète furent des dégénérés. Mahomet a implanté, dans le cerveau des croyants un véritable état névropathique dont les manifestations sont… le délire de tristesse. Vous ne verrez guère la bonne humeur ni la jovialité se manifester dans un milieu islamique, tant le Koran a extirpé du cœur de l’homme tout sentiment de joie et de gaieté.

Là, vrai, M. Borgey, laissez-nous rire à vos dépens. Que, faites-vous donc, s’il vous plait des contes des Mille et une nuits, dont certains évoquent les pages les plus hilarantes de Rabelais.

Les musulmans neurasthéniques ! Mais dans quel Orient avez-vous donc voyagé ? Le pseudo savant avance encore ceci avec la même cynique gravité :

— « … Il faut bien que l’on sache que ce sont les Espagnols, violemment musulmanisés, leurs artistes, leurs savants, leurs ingénieurs, leurs médecins, leurs architectes, leurs cultivateurs qui, pour avoir la vie sauve et gagner les bonnes grâces du vainqueur, lui offraient leur savoir et se laissaient exploiter par lui… Averroès qui, converti à l’islamisme musulmanisa son nom en Ibn-Raschid, et Avicenne qui signa ses livres Abou-Sina étaient bien des Espagnols, et leurs découvertes en médecine ne sauraient être attribuées aux « déséquilibrés » de l’Islam… »

Ainsi, Avicenne et Averroès sont deux Espagnols convertis à l’Islam ! Et il a servi cette monstruosité à ses lecteurs sans daigner ouvrir pour s’y renseigner, un seul ouvrage français tels que l’Histoire de la médecine arabe, par le Dr Leclère, ou Averroès et l’Averroïsme de Renan, pas même le Grand dictionnaire Larousse !

Avicenne (Ibn-Cina) est persan, et n’a jamais vu l’Espagne.

Il était né au cœur de l’Asie, dans le village d’Afchana, près de Boukhara, et vivait au xe siècle après Jésus-Christ. Il s’appelait Hussein, fils d’Abdallah, fils de Hossein, fils d’Ali, etc.

Averroès (Ibn-Rachid) vivait au xiie siècle. Il naquit à Cordoue, en 1126, après J.-C. d’une famille de célèbres jurisconsultes musulmans. Il s’appelait Mohamed ben Amed.

Et maintenant que, reste-t-il de ce que M. le Dr Boigey qui se prétend médecin-philosophe appelle pompeusement une étude médico-psychologique sur l’Islam ? Rien qu’un mauvais pamphlet, un libelle odieux qui prouve, ainsi que je le disais au début de ce travail, à quel point l’orgueil et l’esprit de domination peuvent obnubiler l’entendement, inhiber presque le bon sens, créer en un mot une mentalité monstrueuse chez des hommes dont l’esprit et le cœur ne devraient connaître que la passion de la vérité.

Or, je le répète, ces hommes-là sont nombreux ainsi que je le prouverai, en étudiant dans ma prochaine chronique l’injustice commise par les critiques d’aujourd’hui à l’égard de la littérature arabe contemporaine de notre Afrique du Nord.

P. Vigné d’Octon.