Critique de l’Idée de But

dimanche 12 mai 2013
par  Raymond (Maurice)

 

 

Nous avons vu que la Science progresse par acquisition successive et que les connaissances humaines n’arrivent à leur précision et à leur ampleur actuelles que par une évolution très lente dont le premier stade date de l’apparition du premier groupe d’hommes. Mais d’autre part le problème de l’explication du monde extérieur et du mécanisme de la pensée s’est posé de très bonne heure. L’homme ne pouvait attendre, sa curiosité le poussait et le perfectionnement de son système nerveux le mettait en relation étroite avec la Nature. Il a cherché dès le début à coordonner les données de ses sens mais d’autre part, ses facultés d’observation et de raisonnement étaient très imparfaites et ce sont les conceptions les plus simples qui lui sont venues les premières. Il a donc construit, avant toute étude approfondie, une explication globale du Monde et de lui-même : explication « a priori », base de recherches futures, et qui a dû être entièrement remaniée puis radicalement détruite au cours des âges.

Un fait s’est imposé d’abord à lui : c’est l’énorme place que chacun tient dans sa propre pensée. L’idée de Stirner « chaque homme est pour lui-même une histoire du monde et une tentative d’explication », rend bien le caractère individuel de toute connaissance. Personne n’a songé à discuter la valeur de ce fait. Chaque individu songe en premier lieu à sa conservation personnelle. Quand apparaît une conscience collective, chaque agglomération voit d’un œil paisible sa propre prospérité édifiée sur la calamité générale. Cela vient que l’on se rend fatalement un compte exact de ses besoins, de ses désirs et qu’on ne se fend pas compte de ceux du voisin. À ce propos, on peut faire remarquer que toute conception révolutionnaire tend à créer par toute l’humanité une conscience générale, condition d’une tolérance mutuelle. Mais les premiers hommes étaient loin encore de se hausser à cette conception, ne voyant qu’eux, dans la nature ou plus exactement ne voyant en elle qu’eux et le groupe humain, toujours plus élargi avec le temps, dont ils faisaient partie, ils en ont déduit que la Nature entière trouvait dans ce groupe son centre et son but. Ils ont cru que chaque chose tirait sa raison d’être de son utilité ou de sa nuisance à l’homme. C’est la conception finaliste du Monde. Elle est exposée rapidement et détruite par Kropotkine dans « l’Anarchie, sa philosophie, son idéal » et « la Science moderne et l’Anarchie ».

Cette conception a été aussitôt mêlée étroitement à toutes les métaphysiques religieuses, expliquant les forces de création et de fonctionnement de la Nature, mais elle s’est profondément modifiée suivant qu’elle se trouvait en relation avec le polythéisme païen ou avec le monothéisme de la tradition judéo-chrétienne ou encore avec les philosophies indiennes où il approche la conception scientifique actuelle. Le polythéisme primitif voit des divinités multiples qui entre elles n’ont guère de lois et qui président aux divers actes de l’homme. Ces divinités n’ont d’autres occupations que de s’occuper de la race humaine, mais il en est d’autres plus importantes qui vivent pour elles-mêmes et n’ont pas de sollicitude spéciale pour l’homme qu’elles placent au rang des autres animaux. D’ailleurs les Grecs sont infiniment moins finalistes que les Romains où les dieux ont sans cesse les yeux fixés sur les actions humaines. Il faut se souvenir aussi que l’antiquité a été traversée par un concert d’idées favorable à l’étude scrupuleuse des phénomènes naturels et c’est Aristote qui a codifié cette tendance dans le sens finaliste. Pour lui, le but de la Science, c’est de déterminer la cause et la fin des choses, mais cette fin ne gravite pas autour de l’homme : au contraire, l’homme lui-même a sur terre sa raison d’être : rechercher le Bien et fuir le Mal. Cette conception est à la base de toute morale religieuse.

La conception monothéiste diffère en ce sens que le but est défini non par un Bien métaphysique, mais par la nécessité de plaire à Dieu sous peine de sanction. Sans en faire ressortir l’absurdité, il suffit de dire, que la doctrine est celle d’un être tout puissant et souverainement orgueilleux qui las d’être seul s’est créé un univers pour lui tenir compagnie ; il y a fait habiter un être choisi entre tous : l’Homme, pour l’aimer, l’adorer et le servir, conception qui a pour avantage d’être simple et lucrative pour les prêtres du vrai Dieu, dispensateurs de sa parole.

Telle a été la conception finaliste an cours de la période religieuse de la connaissance humaine. Mais déjà, certains philosophes avaient, franchi cette étroite conception. Lucrèce considérait la nature comme un chaos formé par le hasard sans but et où chacun n’avait à se conduire que suivant ses secrètes aspirations. Il n’y avait dans la Nature pas de loi, ni de but supérieur à la nature elle-même.

Cette tendance vraiment révolutionnaire et scientifique fut étouffée dans le déchaînement de fanatisme et de crédulité que fut la propagation du christianisme, surtout après la main mise sur lui des prêtres politiciens et dogmatiques. Il n’y eut plus en Europe, à part les Arabes héritiers de la science d’Archimède et de Lucrèce que la Sorbonne, où les théories scientifiques fussent encore discutées. Mais tous les efforts des clercs du Moyen Âge furent d’adapter les théories d’Aristote avec celles de Jésus ou plutôt de Saint Augustin et de Boniface viii : chose qui n’alla pas sans peine, mais ne dépassa pas les forces de ces habiles casuistes. Au milieu de ces subtilités, l’esprit philosophique constructeur et destructeur ne fit pas grand progrès. Mais la pénétration sous l’influence des Arabes des théories des anciens donna un renouveau à la critique scientifique et à l’étude de la Nature.

À ce moment, l’idée de but ne fut pas attaquée dans son essence, mais elle fut étudiée et on chercha à la faire cadrer avec les faits. Deux conceptions se heurtèrent. L’une voyant l’homme et la Terre comme centre de la Nature et un esprit supérieur en réglant les rouages à son profit et à celui de son serviteur l’homme. C’est la théorie absurde de Bernardin de Saint Pierre et des « causes finaliers ». Théorie inféconde et vite laissée de côté.

Plus tenace fut la tendance de voir la nature régie par un finalisme qui n’avait pas l’homme pour but unique, mais chaque espèce animale végétale. C’est cette théorie qui triomphe avec Darwin et la sélection naturelle et où toute cellule a un but dans l’organe, tout organe un but dans l’animal, tout animal un but dans l’espèce et où chaque espèce enfin évolue vers une perfection de plus en plus grande, vers un être qui est le but de toute l’évolution des organismes. Cette théorie, elle est bien plus féconde ; elle a amorcé tout le travail d’unification des sciences, elle a détruit avec Heckel les théories religieuses. Pour lui la Nature évolue vers un but. C’est la même thèse chez Bergson avec l’opposition toute métaphysique entre la matière qui est une résistance et la pensée qui est une force et où la pensée s’efforce à façonner la matière à son image et y parviendra après de longs efforts.

La faiblesse de ces conceptions apparaît parce qu’elles sont purement verbales. L’esprit les impose arbitrairement à la nature sans se soucier de savoir si elles sont ou non en rapport avec les faits. Il est inutile de critiquer les finalismes et les morales religieuses. Reposant sur des principes métaphysiques comme le montre Schopenhauer dans son travail sur le Fondement de la morale, elles vivent avec le système et périssent en même temps que lui.

Mais il y a une tendance réactionnaire en science qui croit à ce que l’étude des faits naturels permet de trouver la présence d’un but à la nature et à chaque espèce animale ou végétale. En fait, ce n’est qu’une nouvelle tentative d’asservissement de l’esprit de l’homme à une morale qui serait la loi naturelle. Contre cette tendance, d’autres savants s’élèvent avec violence. Georges Bohn dans son ouvrage : « Le mouvement biologique en Europe » montre toute une pléiade de chercheurs opposés à cette conception. Au fait toute découverte scientifique procède de toute autre méthode que la recherche de la fin. La science nous montre des conseils, des enchaînements logiques de faits allant du simple au complexe ; elle ne nous montre jamais des pourquoi, c’est-à-dire une loi supérieure à l’enchaînement de ces faits. C’est l’éternelle opposition qui ressort à chaque pas entre la loi humaine rigide, brutale, antinaturelle et la loi scientifique toujours changeante et en perpétuelle coalition avec le perfectionnement de la connaissance humaine.

Dans le prochain article, j’exposerai les arguments de faits donnés pour et contre l’idée finaliste.

A. Raymond.