Choses vécues 6e lettre : Le sens de la destruction

, par  Voline , popularité : 5%

Dans les lettres précédentes, nous avons nuancé le caractère général destructif de la révolution russe [1]. Nous avons noté que c’est là, tout d’abord, le sens de cette révolution.

Mais une telle affirmation ne suffit pas. La question se pose : Quel est ce sens ? Que nous dit-elle, cette destruction ? Quelles indications pourrions-nous en tirer ?

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Déjà le fait lui-même — la possibilité et la présence de cette dévastation formidable, durable, inextricable — dans un pays occupant, en plein monde « civilisé », près de la sixième partie du continent terrestre et comptant jusqu’à cent cinquante millions d’habitants, nous porte à penser que le monde capitaliste est résolument caduc, qu’il a définitivement vécu, que la guerre et la révolution lui donnèrent, cette fois, le coup de grâce.

Cette conclusion devient encore plus significative si l’on tient compte non seulement de l’étendue et de la situation de la Russie elle-même, mais aussi de la liaison très étroite qui existe aujourd’hui entre tous les pays, ainsi que du rôle exclusif joué par la Russie dans la vie économique des autres pays.

La faiblesse historique du capitalisme en Russie est une explication insuffisante. Il est extrêmement caractéristique que malgré cette liaison, et malgré qu’il ait des intérêts énormes dans le pays, — le capitalisme mondial ne put ni prévenir ni arrêter le processus destructif en Russie. D’autre part, il est d’une importance considérable que — précisément grâce à cette liaison — ce processus ne peut y être localisé, isolé ; il ne peut s’évanouir dans les limites de la Russie même : il doit se répercuter fortement sur la situation et les destinées des autres pays. Aux moindres circonstances propices, ce processus doit, non seulement se répercuter, mais se répandre directement sur ces pays, c’est-à-dire — y favoriser la naissance d’un processus pareil. Or, comme on sait, de ces circonstances propices, il y en a actuellement plus qu’il n’en faut.

Il est, donc, typique que la liaison internationale contribue aujourd’hui non pas à la création et à la restauration capitalistes contre la destruction, mais justement à la destruction contre le capitalisme ; que ce ne fut pas le monde capitaliste qui maîtrisa, retint, releva la Russie en ruine, mais au contraire — ce fut la Russie dévastée qui devint une menace pour le monde capitaliste.

Il est hors de doute que si la situation du capitalisme — même affaibli temporairement par la guerre et ses conséquences — restait au fond solide et stable, le tableau serait tout autre. Les vagues destructives en Russie n’auraient pas d’effet en dehors des frontières. Au contraire, nous aurions vu le capitalisme mondial tout-puissant se ranimer énergiquement, s’épanouir splendidement, et non seulement opposer une résistance victorieuse aux vents dévastateurs, mais apporter un concours réussi à la liquidation de la « ruine russe » et au rétablissement en Russie de l’état « normal » des choses.

Mais il suffit, précisément, d’observer avec attention tout ce qui se passe à l’heure présente dans les pays européens pour que notre supposition du caractère mortel du coup porté au capitalisme, fasse un grand pas en avant. En effet, nous constatons : que le capitalisme européen est, lui aussi, ébranlé jusque dans ses bases mêmes ; que, malgré tout son désir, il est absolument hors d’état de contribuer effectivement au rétablissement de l’économie capitaliste en Russie ; qu’il est impuissant à résister aux tendances destructives chez lui-même ; et que, par conséquent, la destruction en Russie a non pas le caractère d’un épisode local passager, mais celui d’une phase déterminée, typique, pour toute une période je, l’évolution historique des événements mondiaux [2].

Certes, l’expression « coup de grâce » doit être comprise de façon juste. Bien entendu, ce n’est pas tout de suite que le capitalisme mourra. Il résistera encore, et résistera énergiquement (ceci d’autant plus que cette fois la chose n’est pas si simple : pour des raisons caractéristiques dont nous parlerons d’autre part, — tout ce monde formidable de notions et de mœurs enracinés, millénaires, devra disparaître avec le capitalisme moderne ; un tel processus ne peut pas se réaliser en une seconde, et quant à certains pays, il ne s’y répandra que très lentement). Plus d’une fois encore, le capitalisme prendra temporairement le dessus dans la lutte immédiate. Pareil à une bête sauvage mortellement atteinte, il portera, lui aussi, dans ses dernières convulsions, des coups atroces. Mais il ne guérira pas, ne se remettra pas d’une façon durable, ne se rendra plus maître de la situation, tel est l’essentiel de notre conclusion. C’est la marche active de sa décomposition, c’est son expiration physique, c’est son agonie qui commencent… Et alors — tous ces mouvements, ses « victoires » mêmes ne feront qu’accélérer sa faillite. Cela signifie que l’humanité s’engage aujourd’hui définitivement dans une grande époque « critique » (d’après la terminologie de certains historiens) : époque de la destruction déchaînée de tout ce qui a vécu (toutes les « bases » de la vie sociale existant depuis l’origine du pouvoir, de la propriété et de l’État, seront infailliblement entraînées par le capitalisme moderne dans sa chute) et de la construction nouvelle ; époque de secousses, de déviations, de bouleversements et de métamorphoses ininterrompues et mondiales — c’est-à-dire, se produisant par ci par là mais se répercutant partout. Cela signifie que — dorénavant pour un laps de temps plus ou moins prolongé l’existence humaine, continuellement ébranlée par des tempêtes sociales, échouant et glissant sans cesse sur un sol s’éboulant et fuyant, cessera d’être cette vie habituelle des humains… arrangée et stable. Et que lorsque la stabilité reviendra, elle sera toute autre : des formations nouvelles, des contours neufs de coexistence humaine prendront la place de ceux qui auront disparu.

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Continuons.

La conclusion précédente est non seulement confirmée, mais jette aussi de son côté, une lumière vive sur tous les processus et phénomènes destructifs qui ont lieu à notre époque dans d’autres pays. Cette conclusion nous aide à saisir le sens de toutes ces apparitions.

Au centre de l’Europe — l’« Autriche mourante » » où la ruine économique et la décomposition de tout l’organisme social n’ont pas grand’chose à envier à la Russie… À côté — l’Allemagne récemment puissante aujourd’hui atteinte d’une destruction continuelle, irrésistible ; l’Allemagne rattrapant de plus en plus rapidement l’Autriche… Au sud — l’Italie, avec ses convulsions sociales et politiques chroniques — signes et précurseurs d’une désagrégation intérieure profonde… Près d’elle — la France « victorieuse », avec d’autres signes — moins éclatants peut-être, mais non moins sûrs — d’écroulement amenant les ouvriers français à parler fermement de la proximité d’une lutte sociale décisive… Au nord — l’Angleterre qui, à l’inverse des temps passés, devient nerveuse et se précipite de tous côtés cherchant un moyen de salut devant la faillite pressante ; l’Angleterre qui organise toutes ces conférences innombrables et impuissantes venant l’une après l’autre — en même temps que les canons sonnent à nouveau dans les Balkans, qu’un nouveau « nœud d’Orient » est en train de se former, menaçant à tout instant d’une catastrophe nouvelle, que les Indes bouillonnent d’émeutes, que les « colonies » se décollent, et que dans le pays même la paix intérieure fait défaut…

En observant, la lumière des événements russes ; toutes ces apparitions (et plusieurs autres encore), nous concluons qu’en Autriche, en Allemagne, en Italie, en France, etc… — c’est, au fond, absolument le même processus de destruction générale qui est en marche. C’est le même écroulement des fondements vitaux ; la même impuissance de les reconstruire, et, par conséquent, — la continuation (lente, parfois même cachée, mais inflexible) de la ruine prenant un caractère de plus en plus international. Ce ne sont que le formes, les signes et, surtout, l’intensité du processus qui diffèrent. Nous savons que dans la nature, les phénomènes de décomposition, une fois préparés, se développent ou bien rapidement (ce qu’on appelle « explosion ») ou graduellement. Nous observons la même chose dans la vie sociale. Pour des raisons dont nous nous occuperons en détail ailleurs, — tandis qu’en Russie le processus destructeur prit le caractère d’un tourbillon foudroyant, dans d’autres pays il se manifeste d’une façon beaucoup plus lente étant forcé de surmonter une résistance plus forte et élastique.

Il est hors de doute que certains pays seront englobés par la ruine tout de suite, mais lentement. D’autres en seront saisis plus tard, mais brusquement. Malgré toutes ces variations le fond des choses ne change point : la destruction générale du monde qui a vécu se déroule sous nos yeux sur une échelle internationale.

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Par la voie de pure logique déjà, nous voici encore amené à une conclusion.

[Lacune dans le texte] énormes de dire juste, que nous nous trouvons aujourd’hui parfaitement engagés dans l’époque de la révolution sociale mondiale : l’époque d’écroulement anéantissant de la communauté contemporaine, l’époque d’une lutte immédiate et décisive — pénible mais dernière — entre le monde naissant et le monde périmé ; l’époque des grandes secousses, des grandes aspirations, expériences et — des grandes erreurs qui amèneront, enfin, à la grande vérité et au grand travail de création d’une communauté nouvelle, d’un nouveau labeur, d’une nouvelle culture, d’une vie et d’une humanité neuves…

Plus que jamais auparavant, nous sommes aujourd’hui de cette opinion que par « révolution sociale » il faut entendre un processus prolongé destructif et créateur qui se développe lentement mais fatalement, qui se déroule tantôt ouvertement et orageusement, tantôt sourdement et avec calme, enveloppant graduellement tous les pays.

Nous croyons nous trouver actuellement au début de la première phase — aveuglément destructive — de cet énorme processus. Nous considérons la révolution russe comme le prologue de ce premier acte de la tragédie mondiale.

Certes, nous ne savons pas combien de temps durera ce premier acte. Mais nous sommes plus ou moins sûrs que la destruction aveugle commencée aujourd’hui ne pourra plus être arrêtée par aucune force ni aucun moyen ; qu’elle se développera toujours, prenant de plus en plus d’ampleur et de profondeur, revêtant de plus en plus un caractère international, — jusqu’au jour où elle réduira tout le vieux monde, avec toutes ses « bases », ses mœurs, ses relations, notions, illusions et égarements, en un monceau de ruines, faisant ainsi place à un processus nouveau — conscient et créateur.

Octobre 1922.

Voline.

P.-S. — D’autres déductions de l’analyse du processus destructif seront faites dans la prochaine lettre.

[1Remarque. — En ce qui concerne certains côtés de l’actualité russe n’ayant pas une importance indépendante ou particulière pour la caractéristique générale du processus destructif et, par conséquent, n’étant que rapidement ou même pas du tout touchés dans ce qui précédait, — nous en parlerons d’une façon détaillée en une autre occasion.

[2Notons ici même : à notre avis, c’est là, précisément, la cause profonde de la durée du bolchevisme en Russie. Les explications fournies habituellement à ce sujet, ne touchent qu’à la surface des choses et, partant, sont insuffisantes. Nous allons reprendre ce sujet dans les lettres prochaines.