Revue des Revues

dimanche 12 mai 2013


Je crois que je ne saurai jamais assez bien exprimer la joie que me cause chacun des copieux Cahiers d’aujourd’hui (27, quai de Grenelle, Paris).

Voici une revue d’une présentation impeccable et dont le contenu vaut l’habillement. Ce qui est rare. Chose encore plus rare on sait, admirablement, y dire ce que l’on pense, parfois d’une façon féroce. Cela m’enchante.

Je viens de recevoir le numéro 10. Il est consacré à des Portraits plaisants de diverses personnalités artistiques et littéraires. Je ne puis les citer toutes. René Arcos parle de Romain Rolland :

« Voilà l’homme de la plus grande patrie et de l’affection totale tel que le chanta Whitman — le libre citoyen du monde, le compagnon fraternel à tous, le maître sans disciples qui pour tout prêche vous dira : « Soyez vous-mêmes. » Oui, mais il met mal les virgules, minaude l’esthète de sérail. C’est, voyez-vous, qu’il a marqué rudement nos finassiers, roublards, escobars et jean-jean de littérature. Et cette engeance a le ressentiment féroce. »

Flaminck et un peintre presque célèbre. Je ne connais pas ses toiles mais j’aime fort ses écrits. J’ai déjà cité ici son remarquable article sur Guillaume Apollinaire. Aujourd’hui, il nous entretient de Léon Werth :

« Un tendre, un sentimental qui a des sentiments, qu’une injustice et une saleté révoltent. Une psychologie un peu douloureuse, car approcher le plus près possible de la vie est chez lui une obsession.

Dans sa bouche les mots n’ont pas plusieurs significations, plusieurs sens : Werth est un homme qui sait dire oui, qui sait répondre non.

Ces deux mots chez lui ne sont pas élastiques, inconsistants : ces mots ne veulent pas dire : on verra demain, je n’ai jamais dit cela, je réfléchirai, peut-être bien, je ne me rappelle plus.

La conscience de Werth c’est une grande ligne de chemin de fer. C’est tout droit, direct, pas d’embranchements, pas de bifurcations. Il se rappelle toujours ce qu’il a écrit, ce qu’il a dit. Impossible de le prendre en contradiction avec lui-même.

N.-B. — Signes particuliers ; il n’aime pas les salauds et n’est pas décoré de la Légion d’honneur. »

Henri Béraud qui est de la partie, parle des journalistes. Et à côté de choses très sensées, il exagère un peu parfois. Écoutez-le parler du journaliste devenu célèbre :

« Il se règle lui-même comme un laminoir à boniment. Il s’use. Il jette au vent le meilleur de lui-même. Ce qu’il dépense en un an d’esprit, de savoir, de jugement, — et de grammaire — suffirait à assurer la carrière de trois cent soixante-cinq André Gide. Mais il est journaliste. On ne mêle pas les genres. Il écrit pour l’oubli. Et l’oubli viendra, il viendra plus vite pour l’ouvrier de lettres, pour le mâle généreux de son cœur et de son ouvrage, que pour tel ou tel petit bourgeois de la Nouvelle Revue française, dont les permettâtes, les malgré que, les voire même, et autres délicatesses, enchantent les derniers gladiateurs de l’art pur… »

Hum ! M. Henri Béraud entre les pirouettes de M. André Gide et les reportages du Petit Parisien, savez-vous que nous hésitons à choisir ! Et le « male généreux de son cœur » comme vous vous désignez si modestement, nous semble surtout généreux de copie bien rétribuée.

Plus loin, on raille gentiment la toute blonde Mme Aurel, à la voix cristalline. On cite copieusement les Lettres du Lieutenant de vaisseau Duponey que M. André Gide préfaça et fit éditer. Il faut noter cela et le répandre. Écoutez, braillards d’union sacrée, socialistes voteurs de crédit, partisans de la Guerre du Droit, écoutez les aveux d’un galonnard de la Guerre du Droit :

« J’ai, parmi mes hommes, quelques échappés des Bourses du travail qui suivent mes allées et venues de l’œil peu tendre du tigre sous barreaux, et l’esprit encore plein de leurs rengaines anarchistes ; mais, s’ils m’observent, je les ai moi-même encore bien plus à l’œil, et dès qu’ils bronchent, je soumets leur dignité d’électeurs conscients aux pires avanies… Ces prolétaires éclairés sont d’ailleurs en petit nombre et les bons ayant décidément pour eux le vent et la marée — je veux dire : les permissions de faveur ; les paquets de tabac et les vêtements de la Croix-Rouge — le reste de la compagnie semble avoir reconnu les avantages de la vertu et les dangers du vice. La besogne est d’ailleurs bien simplifiée par l’autorité sans réplique que prend à la guerre un capitaine de compagnie. »

Huit jours après, le lieutenant Duponey ajoute :

« Nos hommes sont en général toujours bien vaillants, sauf quelques anarchistes et autres échappés des Bourses du Travail auxquels j’ai appliqué ma méthode la plus rigoureuse et qui, pour la plupart, ont déjà fait place nette… Pour cet élément véritablement pourri par l’idéal matérialiste des Jaurès, il ne reste que les coups de pieds et de triques. Tu peux croire qu’ils n’en sont pas privés. »

Je m’en voudrais de piétiner ce qui n’est même plus une pourriture : il me sera tout de même permis d’ajouter que M. Duponey ayant été tué en 1915 sur l’Yser, nous fûmes débarrassés d’un beau saligaud. Mais la guerre n’a pas tué que ceux-là, hélas ! Ce sera notre éternel regret.

Pour en finir, je veux citer l’opinion de Georges Besson, directeur des Cahiers d’Aujourd’hui sur la Garçonne de Victor Margueritte, opinion qui se rapproche assez de la mienne :

« Il y a des livres ennuyeux pour ceux que peut encore intéresser la politique radicale ; il y a des livres érotiques, souvent bien faits, dans des librairies spéciales. La Garçonne est un livre ennuyeux, triste, mal écrit, et ce n’est pas un livre cochon. M. Victor Margueritte ne doit pas être poursuivi, comme il le souhaite, pour outrage aux bonnes mœurs, mais pour tromperie sur la marchandise annoncée et ses amis et les critiques vertueux coupables de publicité devraient être inculpés de complicité. »

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Albin a consacré l’un de ses Croquis brefs (4, rue Chaumais, Lyon) au camarade E. Armand. Il le définit de façon brève mais fort juste : « Une tête de missionnaire en vadrouille, avec des yeux malins. Toujours distrait ou songeur, il semble ne jamais faire attention à ce qui l’environne, mais il voit et entend tout…

Armand n’est pas de ceux dont tout l’anarchisme consiste à ne pas fumer, ne pas boire d’alcool et ne pas procréer. Il ne nie pas la valeur de l’abstinence mais il n’admet pas que l’on en fasse un dogme. Épicurien, il entend prendre ses plaisirs où il les trouve, sans autres considérations que le respect de la liberté d’autrui. Il considère la vie comme une suite d’expériences et non comme une machine réglée d’avance et une fois pour toutes. »

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Grammata est une revue grecque, paraissant en Égypte (B.P. 1146 Alexandrie). Elle publie un supplément français. Dans le dernier cahier reçu, Fernand Desprès rend compte d’une conférence de P.-J. Jouve sur Les poètes de l’Abbaye et la Guerre. Fernand Leprette brosse à grands traits Un aperçu des Lettres françaises en 1921 : aperçu très complet et qui fourmille de jugements sympathiques, sagement éloignés de tout parti pris mais témoignant néanmoins d’une rare indépendance d’esprit. Retenons-en l’introduction :

« Il est inutile, hélas ! de pleurer la douceur de vivre de 1914. On le sait. L’homme eut alors la révélation de la formidable emprise de l’engrenage social. Une poussière d’individus n’était que poussière. L’individu était prisonnier. Prisonnier et esclave. Libre esclave ! naturellement.

Romain Rolland dites-vous ? Qu’eut-il fait en France et mobilisable ?

Perdu dans la guerre, l’individu découvrit le danger des seules spéculations de l’esprit. Il apprit la valeur des vertus pratiques. Il reconnut que sans ces principes enracinés au plus intime de l’être et mis quotidiennement à l’épreuve, l’esprit le plus fin était souvent le plus sensible et le plus vite affolé, comme l’aiguille d’une boussole au voisinage de l’aimant. Il ne voulut plus seulement être un homme intelligent, mais un caractère. »

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Qui croire désormais. Voici deux revues libres que je crois également sincères et désintéressées.

Dans le numéro de novembre 1922 de l’Idée libre (à Conflans-Honorine, S.-et-M.) on note que sur le nombre total des automobiles existant dans le monde entier, 83 % se trouvent aux États-Unis. Et on rappelle que « les États-Unis ont toujours été la terre classique de l’abstinence et que leur vitalité n’est pas absorbée comme la nôtre par le bistrot. » (Je ne comprends pas fort bien le rapport entre les automobiles et l’antialcoolisme, mais passons !)

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Dans le numéro d’octobre 1922 des Vagabonds (232, rue Garibaldi, Lyon) le camarade Champion parle de la Prohibition qui tue. Ce n’est plus du tout le même tableau idyllique. La « terre classique de l’abstinence » nous apparaît plutôt le pays des saoulards. Écoutez ceci :

« Il a suffi de défendre l’alcool, de faire une loi interdisant sa vente en public pour qu’aussitôt surgissent dans presque tous les villages des distilleries clandestines qui distillent les poisons les plus violents, que des individus peu scrupuleux mettent en circulation les produits les plus hétéroclites, les acides les plus violents, tuant aussi sûrement que le poignard de l’apache.

Mais le commerce est bon : la fraude, si elle comporte des dangers, a de bons rapports et la marchandise est enlevée à n’importe quel prix.

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Qu’on jette un coup d’œil sur les grands journaux américains : il ne se passe pas de jour que l’on ne voie des drames sanglants de l’alcool et les jours de grandes fêtes, comme Noël ou le 4 juillet, c’est par milliers que l’on compte les victimes.

Les prisons et les asiles d’aliénés alcooliques regorgent de pensionnaires au point qu’il faudra, pour peu que cela continue, agrandir toutes les maisons publiques destinées cl recevoir le déchet humain. »

Et malgré les faits, malgré l’expérience, les prohibitionnistes s’entêtent, au point que l’on serait tenté de croire que leur but n’est pas la lutte contre l’alcool mais bien plutôt l’intoxication totale de tout un peuple. »

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M. J. Azaïs reproduit dans ses derniers Essais critiques (30, rue de Clichy, Paris) cette phrase de J. de Maistre : « Celui qui veut une chose en vient à bout ; mais la chose la plus difficile dans le monde, c’est de vouloir. » Reconnaissons une fois de plus qu’il a voulu faire une revue indépendante et intéressante : il réussit étonnamment.

Dans le dernier cahier, il examine sans aucune flatterie les poèmes de M. Paul Valéry dont il trouve la renommée bien surfaite, et une abominablement ridicule pièce de M. Mortier, Penthésilée, qui fut jouée à l’Odéon.

À propos du récent déplacement de M. Barthou, il note de savoureuses réflexions :

« Nous avons un nouvel exemple des grâces particulières que le suffrage universel confère à ses élus : il les rend aptes à tout. En même temps, il les dote d’une mobilité qui leur permet de ne pas trop s’attarder dans les mêmes situations et de ne pas s’encroûter dans la routine…

… Il n’est pas juste en effet, on le reconnaîtra, qu’un homme d’État reste cantonné dans un département. Comme on doit s’ennuyer dans un ministère si on ne change jamais ! Est-il équitable que certains se pavanent place Vendôme, à deux pas de l’Opéra, alors qu’on trouve des ministres jusque sur le boulevard de Montparnasse, au diable vauvert ? Que dirait-on d’un garde des sceaux qui ne saurait garder que les sceaux ? que c’est un crétin ? on aurait bien raison. Tandis qu’en courant d’un rôle à l’autre, nos maitres montrent leur génie universel. Le voici à la tribune discutant sur la formation d’un escadron de cavalerie, relevant les généraux, donnant des ordres de bataille. Demain, il fixera le prix des pommes de terre, en clouant d’arguments irrésistibles le bec des agriculteurs. Quelques jours encore et il expliquera au directeur de la Banque de France pourquoi il faut augmenter la circulation fiduciaire !

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Dans la dernière Chronique de l’Ours (39, rue de Châteaudun, Paris) Maximilien Gauthier nous entretient de Gabriel Belot. Sachons-lui gré d’aider un peu ce peintre-graveur sur bois, poète et prosateur que la critique officielle aussi bien que le « nouvel art » voudraient bien passer sous silence.

On nous rappelle la rude vie de cet ouvrier autodidacte, ses longues luttes contre la famille, la société, etc. Le cahier est excellemment orné de plusieurs dessins, bois gravés, reproductions de peintures de Gabriel Belot. Il y a notamment ce bel ex-libris : La cage ouverte : une cage est accrochée à la fenêtre d’une mansarde, auprès d’un pot de fleurs et d’un vase avec des poissons rouges. La porte en est ouverte et juché sur elle, l’oiseau libre chante au soleil. De la lumière, de l’humble joie, le paradis des humbles choses, comme dit, quelque part, Gabriel Belot.

Concluons avec M. Gauthier : « Gabriel Belot, graveur et peintre, n’a certes pas donné encore toute sa mesure ; renonçant pour aujourd’hui, à mon habituelle méthode, je n’hésite pas à affirmer, sans autre preuve, que je te sens capable de grandes choses. Et puis, de qui, parmi nous tous, pourrions-nous dire : son cœur, plus pur encore que son art ; sa vie, plus admirable encore que son œuvre ? »

Maurice Wullens.