Examen de Conscience

dimanche 12 mai 2013
par  Han Ryner


 [1]

Genossen

Crois-tu toujours, camarade français, ce que tu proclamais si hautement pendant les combats ? La guerre que nous venons de subir, à laquelle nous venons, hélas ! de prendre part, te paraît-elle encore la dernière guerre ? La pàix que nos diplomates viennent de nous construire, l’affirmes-tu plus définitive et plus solide que vos cathédrales ?

Socio
(fronçant le sourcil)

Ai-e bien entendu le mot que tu viens de prononcer ?

Genossen

Quel mot ? Cathédrale ?…

Socio

Le bourreau parlant de corde dans la maison du pendu…

Genossen

Plusieurs cathédrales, œuvre du peuple d’autrefois, ont été détruites par le militarisme. Notre effort pour créer la fraternité des prolétaires, cédait, en même temps, à la poussée militariste. Crois-tu que l’ouvrage se puisse reprendre avec plus de chances de succès ? Crois-tu que nous puissions cimenter les pierres humaines en une union plus forte et qui résiste aux prochaines ruées de la brutalité ?

Socio

Je l’ai cru fermement pendant la guerre. Seul cet espoir me permettait de triompher des tristesses du spectacle, des horreurs de l’action.

Genossen

Veux-tu, camarade, que nous tentions un grand effort de sincérité ?

Socio
(dans un sursaut)

Les socialistes français furent toujours sincères.

Genossen

Ne t’irrite pas, camarade. Je ne conteste à nul homme de bonne volonté le sentiment pauvre et superficiel que d’ordinaire nous appelons sincérité. Mais la sincérité dont je parle maintenant est dure, plus profonde, et peu d’esprits connaissent sa noble inquiétude. Non contente de nous faire parler et agir selon notre pensée, elle remonte aux sources mêmes de notre pensée, et elle les juge.

Socio

Que veux-tu dire ?

Genossen

Des préjugés allemands ont triomphé en moi pendant la période de trouble. Je m’applique aujourd’hui à les distinguer et à les chasser. Veux-tu faire en toi la révolution critique que je fais en moi ?

Socio

Je ne demande pas mieux.

Genossen

Aux profondeurs, est-ce ta pensée qui dirigeait ton action ? Est-ce ton action qui dirigeait ta pensée ?

Socio

Explique-toi plus clairement si tu veux que…

Genossen

Est-ce parce que, après un examen raisonnable et exempt de passion, tu croyais combattre la guerre et contribuer à briser le militarisme que tu fus un bon soldat ? Ou bien est-ce parce que tu voulais être un bon soldat que tu réussissais à ?…

Socio

Je comprends ta question… Peut-être, en effet, j’avais, plutôt qu’une conviction réfléchie, une foi volontaire. Je croyais peut-être parce que j’avais soif de croire. Je m’aveuglais pragmatiquement comme le catholique qui craindrait de rester pleurant, inerte, sans ressort s’il cessait d’espérer la lumière du paradis.

Genossen

Ne sommes-nous pas tous ainsi aux heures où l’action nous bouscule ? La nécessité d’agir modèle, à ces heures, ce que nous osons appeler notre pensée. Le pauvre effort socialiste me rappelle le pauvre effort des premiers chrétiens…

Socio

Ta comparaison me semble aussi boiteuse qu’injurieuse.

Genossen

Si on ne compare pas, que comprendra-t-on ? Sans comparaison, comment arriver à établir une loi scientifique ? Comment réussir à prévoir quoi que ce soit ?

Socio

Mais l’histoire est si peu une science ! Mais chacun des faits dont elle s’occupe manifeste une individualité à tel point indisciplinable…

Genossen

Tu as raison et je n’ai pas tort si tu permets une formule qui me semble pacifique.

Socio

Explique ton point de vue.

Genossen

Nous essayons d’établir entre prolétaires des diverses nations, cette même fraternité égale que les premiers chrétiens rêvaient d’établir entre tous les hommes.

Socio

Si tu veux.

Genossen

Le christianisme, doctrine d’égalité et d’amour, aboutit à mettre dans le monde plus de tyrannie et plus de haine. Tâchons de voir clair et d’éviter que notre bon vouloir tombe aux mêmes conséquences lamentables. Tâchons de voir en avant et de reconnaître, si notre chemin ne conduirait pas. par hasard, aux mêmes abîmes.

Socio

Il est difficile de prévoir les conséquences lointaines.

Genossen

Les premiers chrétiens n’ont-ils pas, comme nous, espéré en finir avec la guerre ? Ce qu’ils appelaient le Royaume ou la Cité de Dieu n’était-ce pas notre Société future, notre société de paix et de justice ? Ah ! comme le long des siècles certains mirages se répètent et se ressemblent !

Socio

Tu deviens décourageant

Genossen

Les martyrs qui refusaient de sacrifier aux aigles romaines n’étaient-ils pas déjà des antimilitaristes ?

Socio

Le mot est bien moderne

Genossen

La chose, n’en doute pas, est ancienne. Aussi ancienne, je suppose, que la première levée où les soldats ne furent pas tous des volontaires.

Socio

C’est bien vague.

Genossen

Certaines paroles de Jésus : « Bienheureux les pacifiques… Celui qui frappe avec l’épée périra par l’épée », pourraient servir de devise à l’antimilitarisme d’aujourd’hui et de toujours.

Socio

Si ça peut te faire plaisir…

Genossen

Pourtant bientôt les chrétiens furent soldats. Pure légende ou vérité remaniée par l’imagination, la fameuse anecdote de la légion fulminante montre même qu’ils se vantèrent — ainsi faisions-nous dernièrement — d’être les plus courageux entre les soldats et les plus fidèles à l’Empire.

Socio

C’est qu’ils avaient, comme nous, à faire oublier leur ancienne propagande pacifique, leur ancienne opposition à la guerre. Ils avaient, comme nous, à dissiper mille soupçons. Comme nous, ils ont fait du zèle.

Genossen

Et le Christianisme n’a empêché aucune guerre.

Socio

Voudrais-tu dire que le socialisme ?…

Genossen

En revanche, il en a causé plusieurs.

Socio

Les croisades…

Genossen

Et d’autres encore… Ne trouves-tu pas aux croisades une ressemblance singulière avec cette révolution sociale que nous rêvons ?

Socio

Ça non par exemple !

Genossen

Tous les prolétaires contre les capitalistes ou tous les chrétiens contre les infidèles…

Socio

Ressemblance si vague et si banale. Une guerre, c’est toujours tous les n’importe quoi contre quelque chose.

Genossen

Sans doute. Mais, ici comme là…

Socio

Je vois une différence tellement énorme, tellement capitale.

Genossen

Quelle différence encore ?

Socio


Ces illuminés obéissaient à un sentimentalisme ridicule…Nous obéissons à des intérêts précis.

Genossen

Ne cherchons pas, camarade, dans quelle mesure l’intérêt pénètre le sentiment, dans quelle mesure le sentiment pénètre l’intérêt.

Socio

L’examen en effet, pourrait être long. Et, en ce moment, un doute terrible me déchire.

Genossen

Parle.

Socio

Après l’accord des croisades, il y a eu, comme avant, des guerres entre chrétiens.

Genossen

Pour des, raisons nationales ou raciques, les prolétaires aussi s’entretueront après comme avant toutes les tentatives de révolution sociale.

Socio

Ne tombes-tu pas, camarade, dans un pessimisme trop dogmatique ? Je m’inquiète et je tremble ; mais, toi, tu ne crains pas d’affirmer.

Genossen

Nous n’avons pas mieux réussi que les premiers chrétiens à garder notre idéal, à le protéger contre la meute des réalités antérieures.

Socio

Hélas !

Genossen

Ils ont fini, eux, par appauvrir la richesse primitive de leur idéal. Il n’a plus été pour eux qu’un ensemble de formules sans action sur la conduite de la vie et qu’ils contredisent par d’autres formules faciles et pratiques. Pour conquérir la puissance, ils ont abandonné les seules raisons qui rendaient leur puissance désirable. À l’expansion et, comme ils disent, à la gloire du nom chrétien, ils ont sacrifié l’évangile et la pensée chrétienne.

Socio

Tu ne dis que trop vrai.

Genossen

Ne sacrifions-nous pas de nouveau les choses aux mots ? Pour que la foule consente à se dire socialiste, ne ferons-nous pas un socialisme souple, plat et sans vertu ? Toute doctrine qui se préoccupe du nombre de ses adhérents…

Socio

À Bâle, pourtant, et à Berne…

Genossen

Heures de noblesse et d’espérance !… Pourquoi nos esprits portaient-ils, les uns comme les autres, le vague de l’espérance, non la précision héroïque du vouloir ?

Socio

Mous ne pouvions avoir confiance en vous. Pendant la guerre, combien de fois les Allemands se sont servi de la Croix rouge ou du drapeau blanc pour endormir l’attaque et faire approcher la mort !

Genossen

Moyens odieux ! Mais tous les moyens de la guerre ne sont-ils pas odieux ? Et la guerre ne fait-elle pas tontes les âmes cruelles, lâches et perfides ?

Socio

Avec quelle amertume nous rapprochons vos manœuvres de guerre et vos tactiques d’avant-guerre ! Vos brancardiers étaient parfois des combattants déguisés. Tels de vos orateurs n’étaient-ils pas des pangermanistes masqués de socialisme ?

Genossen

Serais-tu, plus satisfait des vôtres, par hasard ? Aucun socialiste allemand, du moins, n’a déshonoré le parti en entrant dans un ministère de guerre.

Socio
(vivement)

De défense nationale !

Genossen

L’homme est complexe, et il ne voit, le plus souvent, qu’un aspect de lui-même. Nous avions les uns et les autres la petite sincérité, celle qui n’ose ou ne peut descendre au chaos de nos profondeurs. Ouvriers et socialistes en temps de paix, quand les questions sociales et ouvrières semblaient seules posées, nous nous sommes réveillés, sous le choc, français et allemand. Nos aïeux, il me semble, se sont agités en nous. Nous n’avons plus vécu notre propre vie et notre pensée nouvelle ; nous avons vécu la vie et la pensée d’anciens morts.

Socio

Quand la force de la nation se tend et s’irrite, ce qui est national est plus fort en nous que tout le reste.

Genossen

Nous l’avons vu. Religions, races, partis, classes, tout fut oublié. Les royalistes français défendaient une république contre une monarchie. Les révolutionnaires russes devenaient martyrs czaristes ou bourreaux impérialistes …

Socio

Ainsi le républicain Garibaldi fonda le royaume d’Italie.

Genossen

Les catholiques ne se demandaient pas s’ils tiraient sur des catholiques ou les protestants s’ils tiraient des protestants.

Socio

Le patriotisme est peut-être la seule religion profonde d’aujourd’hui.

Genossen

Soixante-trois mille prêtres appartenaient aux diverses armées et s’entretuaient au nom du même Dieu.

Socio

L’idée de race, il me semble, eût plus d’influence sur certains actes et sur certaines abstentions. Il y eut des Lorrains et des Polonais

Genossen

Peut-être l’idée de race et celle de nation s’efforcent de se recouvrir et de s’unifier en nous. Il y a chez certaines populations lutte de deux loyalismes : le loyalisme de fait et le loyalisme qui leur semble de droit. Deux nations se battent dans certains cœurs. Il arrive même que quelques siècles de nationalisme passé l’emportent à la fois sur le nationalisme récent et sur la race. Malgré leur origine germanique, tels Alsaciens se montrèrent aussi français que les Lorrains.

Socio

Ah ! comme l’homme est complexe !

Genossen

Et comme il accepte facilement tout prétexte qui permet de tuer. Comme ses unions mêmes semblent faites de haine !

Socio

Affreux avenir que celui de l’homme, si le socialisme ne le sauve.

Genossen

Nos convictions socialistes ne nous ont pas mieux défendus contre le geste meurtrier que la foi et la morale chrétiennes n’ont défendu les chrétiens.

Socio

Abandonne cette comparaison, camarade. Elle est vraiment injuste pour nous. Nous fûmes, tout de même, moins infidèles qu’eux à notre idéal. Matérialistes, nous luttons sans hypocrisie pour des intérêts. Dans l’emmêlement des intérêts, peut-être devions-nous, à l’heure où il était menacé, faire triompher d’abord l’intérêt national.

Genossen

Je croirais plutôt que nous sommes des natures semblables à celles des fidèles de toutes les religions : des gens qui ont besoin de se sentir les coudes, d’avancer par masses et dépenser en troupe.

Socio

Des troupeaux ?… Dis-le, si tu le penses.

Genossen

Je ne suis pas certain de le penser tout à tait. Les chrétiens ont suivi leurs généraux comme, en temps ordinaire, ils suivent leurs évêques. Nous avons été disciplinés sous nos officiers comme sous nos leaders.

Socio

Horrible chose peut-être que la discipline, atmosphère meurtrière à toute pensée et à toute conscience.

Genossen

Mais, sans elle, quelle action extérieure reste possible ?

Socio

Faudrait-il n’écouter que sa conscience, sa raison et son cœur ? Faudrait-il renoncer à toute action collective ?

Genossen

L’action individuelle est tellement pauvre et inefficace sur le plan matériel.

Socio

Faut-il nécessairement, pour rester un honnête homme, renier nation, religion, parti ?

Genossen

Alors que reste-t-il ?

Socio

Taisons-nous, camarade. Il y a des sincérités qui ébranlent trop l’être intérieur. Il me semble que je ne suis plus que ruines.

Genossen

Reprenons-nous et repensons en socialistes…

Socio

Ou en chrétiens ?… Pourquoi, si cela n’empêche aucun des préjugés français ou allemands ? Si cela n’empêche pas de tuer ses frères de pensée ?

Genossen

Deviendrais-tu, par hasard, individualiste ?

Socio

Je ne sais.

Genossen

Nietzsche…

Socio

Oh ! non, pas Nietzsche. Pas l’individualisme de conquête et de proie. Mais certains individualistes eurent une conscience : Jésus, Épictète, Tolstoi…

Genossen

Tomberais-tu dans la doctrine lâche de la non résistance au mal ? La violence, accoucheuse des sociétés…

Socio

Elle n’a jamais produit que des avortements. Mais j’ai peur de l’isolement et de l’impuissance que crée l’isolement. Plutôt l’action aveugle que pas d’action.

Genossen

Je te vois avec plaisir retrouver ta vaillance.

Socio

Qui veut la fin, veut les moyens… Hélas ! combien de fois les moyens ont fait oublier la fin, sont devenus une fin artificielle et ont contribué à détruire le but véritable.

Genossen

Les Croisés prirent Constantinople pour obtenir les moyens d’atteindre Jérusalem. Mais ils restèrent à Byzance et oublièrent Solyme.

Socio

L’homme est-il donc condamné à toujours s’égarer ?

Genossen

Pour marcher avec la foule, il faut bien accepter les détours et les longueurs de la grande route.

Socio

Prétendre conduire et entraîner la foule, n’est-ce pas se condamner à la suivre ? Celui qui marche seul, au contraire, risque de trouver le bon chemin.

Genossen

À quoi servira sa découverte, si personne ne le suit ?

Socio

Et il est si difficile de dégager son cœur et son esprit de toutes les foules ! Puis-je ne plus être de mon temps, de mon pays, de ma classe ?

Genossen

Effort impossible.

Socio

Quelques hommes pourtant l’ont réussi, se sont arrachés à tous les troupeaux… Moi, il me semble que j’en mourrais.

Genossen

L’homme est un animal social.

Socio

Quelqu’un a dit : « L’homme le plus fort est l’homme le plus seul. »

Genossen

Mais la force préliminaire qui appelle et accepte la solitude, tu ne la possèdes pas et moi non plus.

Socio

Pourtant, je le sens trop, nul troupeau n’atteindra les pâturages de sagesse et de bonheur.

Genossen

Mais le sage, s’il les trouve, ne pourra rien pour la foule. Elle n’entend pas son langage et elle ne peut entrer dans ses étroits chemins.

Socio

Alors quoi, quoi ?

Genossen

Soyons de notre âge. Nous sommes trop jeunes pour l’abstention et la sagesse.

Socio

Un jour viendra où je serai trop vieux pour l’action, pour la folie et pour la foule.

Genossen

Vivons et agissons en attendant.

Socio

Plus tard je sentirai continûment ce que je sens aujourd’hui en une douleur aiguë, mais que je réussis à chasser : l’inutilité de tous nos gestes.

Genossen

Ce sera peut-être alors une consolation à ton impuissance. En attendant, aie le courage de ta force.

Socio

Tu as raison. Attachons-nous passionnément, aveuglément, à l’idéal socialiste.

Genossen

Comme dit le poète américain, attelons notre charrue à cette étoile.

Socio

Et repoussons la pensée trop navrante que l’astre est peut-être un météore d’une heure et l’étoile apparente un misérable feu follet.

Han Ryner.

[1D’un volume inédit, Les Dialogues de la Guerre.