Ma conception de l’amour

samedi 11 mai 2013
par  Nexpos

VI. — Des rapports entre l’attirance sexuelle et l’amour

Il serait vain, en pratique, de vouloir séparer le sentiment « amour » de l’attirance sexuelle : ne choisit-on pas généralement un être de sexe opposé comme « objet d’amour » ? Ce fait est assez significatif par lui-même, et toutes les objections que l’on peut y faire ne tiennent pas, si l’on veut considérer, non seulement la sexualité pure, mais aussi ses déviations (notamment la sensualité).

Ainsi, tel individu qui prétendra ressentir de l’amour « pur » pour un autre individu de sexe différent, avec qui il n’a pas de rapports sexuels proprement dits, se trompe, en ce sens qu’il y a à la base de son amour, une attirance sexuelle indéniable, laquelle a très bien pu se réaliser sous une forme déviée, c’est-à-dire sous forme de simple tendresse exprimée plus ou moins par des caresses ou des baisers.

Il n’y a, d’ailleurs, rien de péjoratif dans cette attirance sexuelle, ainsi que voudrait le faire croire cette morale chrétienne, source de beaucoup de nos malheurs. Ne sommes-nous pas des organismes biochimiques, et la sexualité n’est-elle pas une manifestation naturelle et normale de cet organisme, une conséquence de son activité ?

Et cependant, ainsi que je l’ai dit tout à l’heure, l’attirance sexuelle n’est pas l’amour. On peut exprimer grossièrement cette différence en disant que l’attirance sexuelle est strictement physique, qu’elle n’intéresse que notre activité physiologique, tandis que « l’amour-sentiment » est essentiellement spirituel et n’intéresse que notre activité psychique. Et, là encore, se dessine le rapport entre ces deux sentiments : attirance sexuelle et amour, puisque, bien rarement chez l’homme, une activité physiologique n’est pas accompagnée d’une activité psychique correspondante.

Nous parlions plus haut de l’amour mystique comme étant à notre sens la plus haute forme d’amour. Eh bien, même dans ce cas, nous pouvons observer que la sexualité est à la base de l’amour. Et, si les grands mystiques de l’Orient arrivent à pratiquer un amour tellement différent de l’amour commun, tellement plus élevé aussi pour celui qui veut se donner la peine de le vivre, c’est parce que ces hommes emploient à fond toute leur sexualité.

Cela peut sembler bizarre à première vue, car il est de notoriété publique qu’ils pratiquent une continence absolue. Seulement, à l’inverse de nos pauvres curés qui se livrent au refoulement le plus épouvantable (je ne parle pas de ceux qui fréquentent les maisons closes), les ascètes orientaux utilisent leur « libido » (pour employer ce terme mis à la mode par Freud) d’une façon aussi rationnelle qu’avantageuse pour eux. Je ne puis m’étendre ici sur les pratiques du Yoga et je renvoie le lecteur aux très bons ouvrages traitant cette question (ceux de Vivekananda en particulier), ouvrages dans lesquels il verra que, depuis des millénaires, la puissance de la libido, appelée par les hindous « force Kundalini » est dirigée par des exercices physiques appropriés et, d’ailleurs, assez dangereux pour un Européen, sur d’autres centres d’activité psychique que le centre génitospinal.

C’est donc bien, par une voie détournée, l’activité sexuelle qui sert à ces hommes pour leurs réalisations spirituelles et cela confirme notre conception en même temps que cela permet de la généraliser.

Nous croyons fermement que l’homme doit s’affirmer dans la nature par son psychisme (son physique seul n’en faisant qu’un animal des plus moyens). N’obéir qu’à l’instinct, qu’à l’attirance sexuelle nous laisse au niveau du moindre animal, qui agit de même.

Se servir de notre force sexuelle pour créer un amour spirituel le plus élevé possible, voilà un acte où se révèle l’individu, un acte où il s’affirme par une réalisation personnelle, un acte qui le pousse en avant sur la voie de son propre perfectionnement.

La sexualité ne doit pas être une fin en soi, mais le moyen d’atteindre à l’amour, de même que l’habileté manuelle de l’artiste n’est pas une fin en-soi, mais le moyen pour lui de réaliser des œuvres d’art où s’imprime son génie.

VII. — Sur la jalousie

Nous sommes là, à mon sens, sur un des plus graves problèmes se rattachant à l’amour.

Un grand nombre d’entre nous sont jaloux, consciemment ou non, férocement ou tendrement, sincèrement ou hypocritement. Certains extériorisent cette jalousie, d’autres la gardent en eux comme un cancer qui les ronge.

Et, parmi tous les innombrables malentendus qui entourent l’amour, c’est bien le plus couramment admis, qui considère la jalousie comme une réaction « normale » de celui qui aime, et comme une « preuve » de son attachement à l’être aimé.

Ainsi, le chien qui tient dans sa gueule un os, va-t-il grogner et montrer les crocs si vous en approchez. Dame ! il aime son os et craint que vous ne le lui preniez. Et c’est une belle preuve d’amour, sans contredit ! Seulement, nous retournons ici à la distinction que nous avons faite tout à l’heure sur les trois formes essentielles de l’amour : absorption, identification, fusion. Et l’amour du chien pour son os n’est que tee l’amour-absorption, de l’amour digestif à son stade le plus élémentaire.

J’affirme ici, de toute la force de ma conviction basée, tant sur mon expérience personnelle que sur mes observations des expériences d’autrui, que l’individu jaloux n’en est qu’a la phase de l’amour digestif. Il considère son ou sa partenaire comme un objet lui appartenant en propre, dont il jouit ; et il tient à ce que cette propriété strictement individuelle ne lui soit pas ravie. Et non seulement il tient à cela, mais encore il suspecte toute personne ou toute cause étrangère d’être susceptible de lui retirer cette propriété.

Ainsi donc, la voilà cette réaction normale de celui qui aime, cette preuve d’attachement à l’être aimé. En fait, l’être aimé est considéré comme un objet important, un objet de valeur, qui est une propriété…. Il est constamment surveillé contre les vols possibles ou les regards de convoitise, tel le gros coffre-fort du bourgeois ventru.

Et non seulement cela ; mais, du fait qu’il possède la possibilité d’agir de lui-même, du fait qu’il a une volonté, l’être aimé est continuellement soupçonné, soit de se voler lui-même, c’est-à-dire de ne pas vouloir être une propriété ; soit de se laisser voler complaisamment par un quelconque autrui. Et le propriétarisme effréné de l’être qui aime (soi-disant !) de se manifester par des scènes trop classiques hélas, pour que j’aie besoin de m’y étendre.

Ce qu’il y a de désastreux dans la jalousie, c’est la souffrance qu’elle cause ; non seulement à l’objet de l’amour jaloux, mais, ce qui est pire, à celui qui est jaloux. En fait, si sa conduite devient rapidement intolérable pour sa ou son compagnon, c’est, malgré tout, lui qui souffre le plus et c’est lui qui crée de toutes pièces sa propre souffrance.

Je pense même que, bien loin d’attirer à soi l’être aimé, la jalousie ne fait que le repousser. Tout d’abord par l’atmosphère toujours tendue et désagréable qui règne entre deux individus dont l’un est jaloux. Ensuite, et probablement par des voies subconscientes, il est certain que tous les soupçons exprimés plus ou moins violemment par le jaloux font naître chez son partenaire des idées et des désirs qu’il n’aurait certainement pas eus sans les suggestions involontaires du premier.

J’avoue m’être vraiment creusé la tête pour trouver une excuse plausible à la jalousie.

Je crois qu’une plus grande élévation d’esprit conduirait les jaloux à plus de raison, à plus de logique et à une plus saine conception de leurs rapports affectifs avec autrui.

Il leur faudrait tout d’abord bien se pénétrer que ce qu’ils aiment n’est pas un objet mais un être pensant, au même titre qu’eux ; que la notion de propriété ne peut, en aucun cas, s’y appliquer, que s’ils peuvent donner de l’amour et en recevoir, c’est parce que leur partenaire le veut bien et que s’ils veulent que cela dure, ils ont plutôt intérêt à se montrer aimables et compréhensifs, que tyranniques et intraitables.

Je ne parle pas de cette conception de l’amour impersonnel que j’ai vaguement ébauchée tout à l’heure et qui se trouve être hors de portée de la compréhension des individus jaloux.

VIII. — Pluralisme et unicité

On a, dans nos milieux, épilogué sans fin sur le cas de l’unicité et sur celui du pluralisme. D’aucuns vantant les avantages de l’un et les défauts de l’autre, alors que son voisin employait la méthode inverse.

Je dirai qu’à mon sens, une seule chose importe : être dégagé des préjugés sociaux touchant cette question et se sentir libre, à chaque instant, selon son déterminisme propre, sans avoir à s’en référer à une quelconque morale de curés.

Je me refuse, d’autre part, à me coller sur le dos une quelconque étiquette de « pluraliste » ou d’« uniciste ».

Je m’efforce sur la voie de l’amour impersonnel, qui, dans ma conception, est le seul qui puisse réellement m’élever hors de mon « moi » restreint biologiquement, physiologiquement et intellectuellement.

Je m’efforce, à travers mon amour pour les individus, de dégager mon amour pour tout ce qui m’entoure, pour le Cosmos tout entier et impersonnel.

Que m’importe si tel jour je puis faire cela avec un seul être de sexe différent ou de même sexe ; et si demain il me sera nécessaire d’extérioriser mon amour sur plusieurs êtres.

Que m’importe, puisque l’amour m’est un moyen, le plus puissant ai-je déjà dit, de quitter mon individualité et de m’extérioriser dans le Cosmos.

Et ceci sera ma conclusion.

Fin

Nexpos