La marche triomphale

samedi 11 mai 2013
par  Bailly (Aimé)

… Cesser d’agir est cesser d’être. L’action est le sang de la pensée. Malheur aux dilettantes qui jouent avec la vie ! Ils sont joués. — Romain Rolland : Le Seuil (Aux Éditions du Mont-Blanc).

Depuis le temps que nous marchons nous nous sommes arrêtés bien des fois et bien des fois, mais nous n’avons jamais manqué de repartir en temps voulu.

C’est pourquoi nous avons pu trouver accès à même ce champ d’action qui se veut Maître de la destinée et qui n’arrête jamais de pousser à la roue, afin que puisse naître l’Homme parmi tous les troupeaux et les bergers.

Si nous ne nous gaussons point de notre réussite, pas besoin de mentir : nous en sommes fiers tout de même !

Avoir pu trouver le moyen de se tirer très profitablement de cette fange qui est le limon des limons dans lequel grouille le plantigrade sans cesse et toujours asservi, c’est avoir su soi-même constituer sa race.

Mais, ne nous emballons point outre mesure et sachons-nous bien mettre dans la cervelle que la clairière, la novatrice clairière ne peut pas être mise à jour sans l’Effort, et que celui-ci est la résultante de ce combat héroïque que l’Individu se doit de mener depuis la constitution de sa personnalité jusqu’à son souffle dernier.

Il se peut que des défaillances, de très fortes défaillances surviennent pendant cette chevauchée vers l’arc de triomphe ; il est même certain qu’il y en aura plus que nous voudrions : cela parce que le Fort se doit de ne jamais se séparer de cette tendresse qui fait la richesse de l’ensemble de l’Individualité.

Jamais la « puissance » ne sera de poids tant que la Connaissance ne sera point intervenue à fond et qu’elle n’aura point pris le pas sur tout le reste. Et, comme la Connaissance est, grandement, autant Sentiment qu’Esprit, malheur à ceux qui entreprendront cette « marche » sans l’aide de l’Amour…

Ami, qui n’oublies pas de fouiller au fond, bien au fond de toi-même, quand tu entends au loin le galop des coursiers généreux et habiles qui s’en vont vers le Soleil.

« Souviens-toi ! Souviens-toi de la joie, au sein de la douleur ! Souviens-toi de la douleur, dans les bras de la joie. Ami, sérieux est le jeu. Mais un jour… Mais un jour, tu verras le rire qui fleurit sur la face tragique… » (Romain Rolland : Le Seuil — Aux Éditions du Mont-Blanc)

C’est que le souvenir est un grand viatique qui est constamment prêt à rendre à rendre service à quiconque sait faire appel à lui. II n’y a qu’à savoir se pencher vers les profondeurs de la Sensibilité pour qu’il s’en vienne s’offrir sans la moindre retenue.

Regarder, écouter, voir pour arriver à sûrement connaître : c’est faire acte de foi — sans dieu ni prêtre — et se comparer tout simplement au laboureur qui enfonce avec labeur et peine le soc de la charrue à même la terre nourricière afin de pouvoir y mettre le grain qui lève…

Mais comme il n’est jamais de bonne moisson sans semailles faites à temps, ne nous laissons pas dépasser par les événements et sachons joindre toutes nos luttes bout à bout, afin d’être à même de nous constituer ce patrimoine qui, bien qu’il ne puisse figurer en banque, est la richesse la meilleure et la plus certaine dont l’Individu puisse se servir pour s’affirmer dans l’existence.

Si les « maîtres » et les « esclaves » existent, existent à n’en plus finir, il faut bien se mettre dans la tête qu’ils ne sont point les seuls sur la boule terraquée : il y a aussi les « en dehors », les « uniques », vous savez ces êtres qui sont spécifiquement destinés à se toujours refuser tout aussi bien au commandement despotique qu’à l’obéissance servile.

Nous ne les inventons pas pour les besoins de la cause, puisqu’ils sont bel et bien en chair et en os et qu’aussi l’Histoire ne flous a pas attendu pour parler d’eux.

Si nous tenons à les bien situer, c’est une raison supérieure qui nous anime et nous commande d’être ainsi : celle légitimée par la Volonté d’Harmonie.

Prétendant que ce sont ceux-ci qui donnent à l’existence cette cadence qui entraîne les « hommes-de-bonne-volonté » au-delà de tout ce qu’il y a de grégaire et de monotone, nous nous en faisons le défenseur et tenons à ce que leurs Faits se trouvent fixés dans le temps et dans l’espace.

Si tous les conformistes associés n’ont qu’une idée : effacer au plus tôt tous les « traits » provenant de la conduite et de l’action de nos Maîtres — les seuls — c’est à nous de nous insurger et de faire en sorte que le souvenir triomphe.

Quand nous invoquons la sublime attitude de « maîtres », il n’est nullement question dans notre langage de chercher à nous apparenter à tous les escobars et les pieds-plats qui font la roue ou bien se prosternent devant l’arrogance et l’insolence, mais d’accorder et notre confiance et notre reconnaissance à cette noble impulsion qu’aucune barrière sociale ne petit arrêter…

Si, chaque fois que nous faisons halte afin que la médiation ait aussi son heure et que nous tendons tout notre sensorium vers les impondérables qui circulent autour de nous, nous pouvons intercepter la Parole qui nous affirme :

« Non. Je n’accepte pas le maître étranger. Celui que je prends ne commande pas du haut d’un trône. Il est en moi même. Il ne me dit pas : — “Obéis !” Il me dit : “— Vois !” Il ne me dit pas : — “Je veux”, Il me dit : “— Veux !”… Je ne courbe pas la tête, je la lève au contraire, et je scrute devant moi le clair-obscur de la vie, où le regard de ma conscience est le rayon projecteur. Le génie qui me guide ne croit pas que sa grandeur l’attache au rivage, inaccessible à mes soucis, à mes erreurs, à mes dangers. Soucis, dangers, erreurs, péchés, il les partage. Il s’aligne à mes côtés, pied à pied, sous les balles de l’ennemi. Il n’est pas le Dieu des armées. Il est l’armée qui marche, qui geint, qui est blessée, mais qui avance, ensanglantée, illuminée par l’Esprit. Tous mes génies et moi, mes chevaux et le cocher, et le char et les chars, cette marée grondante sur la plage qui bruit, comme une conque de l’Humanité, nous avançons ensemble, battus et combattant, mêlant notre sueur et buvant notre sang. Beaumanoir !… Corps à corps avec la Nuit. » (Romain Rolland : Royaume du T. — Éditions du Mont-Blanc).

Ne nous lassons point et surtout : ne faisons jamais machine en arrière.

Il a beau faire nuit, une nuit sans étoile qui nous gêne et nous nuit jusqu’au point de nous demander si l’homme moderne — ce pauvre ilote qui flotte au gré des bavardages de tous les marchands en boutiques — ne s’est point dévoré et le Cœur et l’Esprit : il faudra bien que le jour se lève !..

Pourtant au fond de nous-mêmes le secret des choses, nous savons, nous sentons que, tôt ou tard, sonnera l’heure de la vraie Résistance.

Allons, allons, courage et patience, mon frère ; c’est au bout, tout au bout de la peine qu’est la récompense et que le rayon de joie se tient. Pour les tenir et les bien tenir malgré la salauderie et la férocité de notre temps ; pour la posséder à fond, il est de toute nécessité de faire la Loi en soi.

Laissons donc tous les frégolis, les à moitié-décidés, les faut-pas-s’en-faire, les trop-essoufflés et les éternels-fatigués descendre la côte à toute vitesse : nous, rien ne peut et ne doit nous interdire de la monter.

Et, malgré tous les obstacles et les obstructions, nous avons quelque chose en nous qui nous fait confiance et nous anime et qui nous dit intimement que nous serons vainqueurs un jour.

C’est si fort, et aussi si beau de toucher au triomphe, que la lutte en vaut la peine.

Rien ne se fait tout seul et pas moyen de se délivrer de tous ces réseaux de mensonges, de duperies et d’erreurs funestes sans l’aide de la Volonté faisant route avec l’Intelligence.

Puisqu’il a déjà été proclamé et ce qui plus est, prouvé que nous savions danser, chanter et nous bien tenir en équilibre sur la corde tendue au-dessus de l’abîme, nous pouvons y aller, et pas de main morte encore !…

Notre marche devant se faire à l’unisson de tous nos ébats, c’est à nous de chercher à mettre toutes nos ressources en valeur et de pousser toutes nos expériences à l’ultime limite sans jamais être « touchés » par la crainte.

Si nous nous en prenons ouvertement à l’amateurisme, ce n’est point pour l’imiter et sombrer dans cette chétive et pauvre habitude qui est si bien faite pour faire du « citoyen » un « sujet » à la merci de tous les attrape-nigauds en cours dans notre belle Société.

Pour gagner la partie, il n’y a pas à chicaner là-dessus : il faut ne point éviter de mettre tout son avoir en jeu et ne point se laisser aller à tricher car la Raison est toujours en posture et décidée à veiller afin de renvoyer au plus vite l’inapte à la merveilleuse Conquête au milieu de ses semblables : ces atrophiés du cœur, de l’esprit et du caractère.

Pas de parapets, pas de sauvegarde sur les ponts que nous devons franchir pour arriver là où notre Idéal nous attend ; c’est ce qui fait que l’exigence ne nous quitte pour ainsi dire jamais et sait nous si bien tracer notre ligne de conduite.

Qui craint le sacrifice et ne vise qu’au profit se doit de ne point partir à l’aventure sur les tragiques chemins de la vie, et fera beaucoup mieux de se déclarer forfait en faisant chorus avec tous les habitués de l’insipide et conformiste terre-à-terre.

Pour toucher le but, il faut au préalable avoir compris la nécessité de l’héroïsme transcendant.

« Ainsi l’humanité sacrifie tout ce qui n’est pas essentiel à l’idéal moyen qu’elle veut atteindre. Le premier sacrifice est celui de la liberté. Penser selon les ordres d’un directoire religieux ou politique, qu’importe au peuple qui ne pense pas ? Se soumettre : qu’importe à une masse qui vit déjà dans l’esclavage ? Le choix des plaisirs : elle est habituée à les subir. La joie de se grandir par un acte difficile qui comprend cela ? Enfin le bonheur moyen écarte tout ce qui peut faire moins laide la vie humaine ; et il englobe tout ce qui la rabaisse. L’idéal terrestre de l’humanité sent la porcherie, comme son idéal céleste sent l’étable. » (Rémy de Gourmont : Le Chemin de Velours. — « Le Mercure de France »).

Allons, attention à l’emprise du chagrin ou bien de la torpeur : ne restons pas à regarder ce qui est affreux, ignoble et tout ce qui pue à cent lieues à la ronde. Puisque nous nous sommes assumé une tâche, accomplissons-la avec allégresse et disons-nous bien que nous devons dépasser de plus de cent mille coudées le but visé par les béats et tous leurs amuseurs et conducteurs ; fuyons rapidement et pour toujours ces lieux où l’humanimal triomphe et regardons sans cesse plus haut que nous-mêmes, afin d’avoir le droit de pouvoir figurer sur les cimes du comportement pacifique surhumain.

Si les détracteurs à la petite semaine croient s’en sortir aisément parce qu’ils ne manqueront point d’user et d’abuser de Critique superficielle et fausse en invoquant la « crânerie », au moment même où ce sera la « transgression » qui agira, laissons-les à leurs intentions tout autant stupides que malfaisantes et bandons tout notre être vers l’accomplissement de notre Idéologie.

Ce n’est point parce que notre pauvre Europe — pour ne parler que de cette partie du Monde — semble être au bout de son rouleau que nous devons nous déclarer vaincus.

En faisant appel à « la Volonté de Puissance » pour qu’elle nous rende le service de nous vaincre totalement, nous ne faisons que forcer ce destin qui voudrait que nous nous laissions gagner par la déroute.

J’ai chanté l’Europe heureuse aux beaux peuples dénoués,
Puis quand la saisit le mal, quand l’écume remplit sa bouche,
Et qu’on la vit se rouler et mordre à même la boue,
J’ai poussé pour elle un cri qui n’était pas bon d’entendre.
 
(Jules Romains)

Il ne s’agit point d’employer la politique de l’autruche, c’est-à-dire de fermer les yeux devant le danger ou bien de se narcotiser avec un extrait de « moraline » quelconque, comme le fait bientôt tout un peuple, afin de se laisser retourner comme une chiffe quand la « Tempête » se mettra à déferler de par le monde.

Si nous devons être entraînés je ne sais où, nous le serons — nous autres les irréductibles — en luttant, la Raison bien en tête et l’Intelligence constamment au service du cœur et de cette indépendance qui ont toujours fait la gloire de l’Homme.

Si nous laissons les ailes de la transformation dionysiaque accomplir allègrement leur part d’envolée, nous ne sommes point pour ça des « maboules »…

Notre vision étant celle des conquérants d’un Royaume qui n’appartient à personne d’autre qu’à Celui, qu’à Celle, qu’a Ceux qui ont le désir et la passion de respecter la Vie jusqu’à son plus ultime degré, nous ne nous laissons jamais prendre par cet engouement de mauvais aloi qui est fait intentionnellement pour empêcher de voir ce que font les robots autour de nous.

Persuadés comme nous le sommes que c’est la fin d’un règne qui s’approche, nous nous empressons de faire appel à toutes nos réserves et les mettons honnêtement et sincèrement au service de l’Individu contre toutes les perfidies et le maléfice d’une folie sanguinaire et dévastatrice.

Les « soutiens » de cette armature qui ne tient plus et s’en va de partout, pourront bien crier à l’imposture, nous savons que nous sommes dans le vrai et c’est ce qui fait que nous nous permettons un tantinet d’élever la voix — non point pour jouer au croquemitaine, mais pour nous complètement dégager de cette complicité qui s’est mise au service de la faillite générale.

« Et d’ailleurs comment s’expliquer cet abattement, cette lassitude évidente d’un peuple jadis infatigable et viril comme le fut la France ? D’où viendrait qu’il supporte sans réagir les scandales de son administration, la voracité des trafiquants, l’injustice de la justice, le lent effritement de tout ce qu’il a créé ou conquis, si ce peuple, jadis révolutionnaire et si prompt aux barricades, ne nourrissait amèrement (sentiment raisonné ou pressentiment obscur) cette idée que la terre manque déjà sous ses pas, que l’Europe est l’enjeu d’une partie où il ne tient plus les cartes. » (Gut Lavaud : L’Europe au Tombeau « Gavroche » du 5 septembre 1946).

N’étant pas à comparer avec ces « pipeurs » qui font profession de frustrer les autres joueurs, nous avons engagé la partie sous le couvert de la loyauté et c’est ce qui fait que nous pousserons l’expérience jusqu’à son point maximum, et que nous ne nous départirons jamais de ce refus intégral de participer à la soumission à ce fléau de destruction qui semble ne plus vouloir s’arrêter de souffler sur le monde entier.

Si nous n’ignorons point que notre « opposition » nous place en plein en cette minorité qui se voit attaquée de partout par l’insolence destructrice des uns et la complaisance criminelle des autres, nous savons aussi que nous avons et la Raison et l’Amour pour nous.

Cette persistance à ne nous point tenir pour battus là où presque tous succombent, n’est pas une prétention fortifiée par un orgueil à la portée de n’importe qui et devant servir n’importe quoi ; mais une conviction sacrée présentée et propagée par une action, qui ouvre franchement tous les signaux qui laissent le champ libre à tous les engagés dans La Marche Triomphale.

A. Bailly