La voix syndicaliste

, par  Colomer (André) , popularité : 3%

Si, depuis un certain temps, ma « Voix Syndicale » ne s’est pas fait entendre ici, c’est qu’à vrai dire, j’attendais d’avoir une vue d’ensemble sur des événements qui me semblaient bien confus, bien décevants, bien incohérents.

La collection de cette revue peut témoigner de la confiance que nous avons mise dès sa création dans la C.G.T.U. Nous fûmes de ceux qui ont toujours pris au sérieux cette renaissance du syndicalisme par un organisme nouveau. Pour nous, au Congrès unitaire, la scission n’était pas une manœuvre et l’on doit se rappeler que nous dénoncions Monatte essayant à la dernière heure de nous ramener dans les bras de Jouhaux. Pour nous, qui ne recevons de mot d’ordre ni de Moscou, ni d’Amsterdam, le « front unique » fut toujours une pratique politicienne. Et nous avons toujours pensé que le meilleur moyen de réaliser l’unité ouvrière était de s’écarter des chefs diviseurs par définition… les chefs qui divisent pour régner.

Cependant, à Saint-Étienne nous avions déploré la défaite du syndicalisme libertaire et, devant la mainmise des valets de Moscou sur le bureau et la C.A. de la C.G.T.U., nous avions Collaboré à la reconstitution d’un Comité de défense syndicaliste chargé de défendre la C.G.T.U. contre les entreprises des gens de parti et de faire une active propagande d’idées qui devait nous permettre de faire triompher, au prochain Congrès, le fédéralisme syndical sur le centralisme politicien.

Hélas ! nos amis du Comité national du Comité de Défense syndicaliste, Totti et Besnard en tête, n’ont pas eu la patience de rester fidèles aux termes de notre entente à l’issue du Congrès de Saint-Étienne. Ayant vent de louches combinaisons menées par certains secrétaires de Fédérations unitaires afin de s’entendre avec les secrétaires des Fédérations « orangistes » et flairant du nouveau, ils voulurent se « mettre à la page » et répondre, du tact au tact, en opposant manœuvre à manœuvre.

Le Comité national de défense syndicaliste jeta donc un premier appel qui faisait pressentir son intention de se faire l’instrument de 1’« unité » en convoquant un congrès extraordinaire où seraient invités des représentants des syndicats des deux C.G.T., après avoir exigé préalablement la démission de tous les secrétaires de syndicats, fédérations et confédérations.

Bonne intention sans doute. Mais quelle chimère ! Comme si Rivelli allait lâcher sa fédération pour les beaux yeux de Totti ! Comme si Merrheim allait se blackbouler pour faire plaisir à Argence et à Chevallier !

Ou Besnard croit à la réalisation de son plan d’unité, et il est plus naïf encore que nous ne sommes « sentimentaux ». Ou il n’y croit pas et…

… Et les ouvriers ne sont pas des enfants avec lesquels on peut jouer impunément.

Avec toutes ces manœuvres de haute-école syndicale, on dégoûte de plus en plus les travailleurs de l’action syndicale. On fera tant et si bien qu’ils n’y comprendront plus rien du tout et qu’ils nous enverront tous promener le jour où nous leur parlerons d’organisation ouvrière et de syndicalisme révolutionnaire.

* * * *

Puis voici le Comité confédéral national. Là, ce fut encore pis. En fin de séance nocturne, alors que les trois quarts des délégués de province étaient partis, Monmousseau, au nom du Bureau de la Commission exécutive de la C.G.T.U., nous proposa lui aussi l’Unité, mais précédée du front unique et se réalisant par la complicité et l’embrassade finale des secrétaires confédéraux de la rue Lafayette et de la rue Grange-aux-Belles. Pour commencer, Sémard avait déjà fait une petite tournée en compagnie de l’ami Dumoulin.

Charmants projets. Tout s’arrangeait sur le dos dut prolétariat. Jouhaux n’était pas plus dégoutant qu’un autre, n’est-ce pas ? Embrassons-le, et tout est fini. L’Unité est réalisée. Vive la C.G.T. une et indivisible

Les travailleurs n’avaient pas été consultés. Les syndiqués ne savaient rien de tous ces trafics. Maintenant ils savent. Qu’ils réfléchissent, qu’ils se consultent et, s’ils veulent faire l’unité ouvrière, ils sauront bien la réaliser entre eux, je crois, sans avoir besoin de l’ordre du Comité de Défense syndicaliste, pas plus que de celui du Bureau de la rue Grange-aux-Belles ou que des injonctions gouailleuses du maître chanteur Dumoulin. Les syndiques confédérés ont leur congrès. Là seulement pourra se résoudre le problème de l’Unité. Et attendant, cherchons, à l’atelier, à l’usine, les moyens de réaliser la seule unité qui compte à l’égard du patronat : l’unité d’action revendicative.

Quant aux motions, résolutions et discussions de tous les comités officiels et officieux — elles n’ont d’importance hélas ! — que pour leurs auteurs et leurs amis : une centaine de licenciés ès-syndicalisme qui ne s’aperçoivent pas du désert dans lequel ils prêchent pour… ou contre l’Unité !

Anarchistes, ne renions pas notre passé d’action syndicale. Nous continuons à croire que dans la Révolution les syndicats sont le corps dont l’anarchie est l’âme. Mais quand nous disions les syndicats nous ne voulions pas dire les fonctionnaires syndicaux ou les théoriciens du syndicalisme. Pour nous, les syndicat ce sont les travailleurs groupés autour de l’instrument du travail ; ce sont les travailleurs au travail ; les travailleurs conquérant les moyen de leur production et organisant entre eux et pour eux cette production.

« Mais où sont-ils, ces travailleurs ? me répondra-t-on. Nous ne voyons que des esclaves. Vos travailleurs sont des êtres imaginaires, des travailleurs idéaux… »

C’est possible. Et c’est pourquoi nous disons que « l’Anarchie est 1’âme ». C’est à nous, anarchistes, d’être les animateurs de ce vaste corps social, aujourd’hui amorphe, veule, flasque, vidé comme une baudruche dégonflée. C’est à nous, anarchistes, de le faire revivre de nos idées d’émancipation, de notre idéal de conscience et de liberté. Voilà notre œuvre : elle peut se réaliser quotidiennement, obscurément. Mais pour cela il ne faut pas se renfermer dans son cabinet d’études ou dans sa librairie. Il faut conserver le contact avec la matière sociale afin de nous faire les artistes de sa transformation. Il nous faut rester parmi les travailleurs, être travailleurs nous-mêmes, afin de susciter en eux la seule influence qui ne dégrade ni l’influencé ni l’influenceur : celle qui vient de la sympathie, de la solidarité de la conscience. Soyons dans les syndicats pour transformer les groupements de production et de consommation — du dedans.

Et ainsi distinguerons-nous essentiellement notre action de celle du Parti communiste. À la Dictature du Prolétariat nous opposons l’Animation du Prolétariat.

André Colomer.